Samedi 20 juillet 2024

Économie

Limitation des retraits : Derrière cette volonté de digitalisation, des non-dits ?

17/08/2023 2
Limitation des retraits : Derrière cette volonté de digitalisation, des non-dits ?
La BRB doit mettre en place certains préalables pour une digitalisation effective des services bancaires

Deux mois après l’entrée en circulation de nouveaux billets de 5 mille et 10 mille BIF, un hic persiste. Faute de liquidités, toutes les institutions bancaires sont pratiquement contraintes de limiter les retraits de leurs clients. De quoi susciter moult interrogations, colère et indignation.

Difficile de faire le distinguo entre le service de réception de certaines banques ou institutions de microfinances et celui des urgences d’un hôpital.

D’habitude très calme, seule la voix de l’agent appelant les numéros des clients par ordre d’arrivée peine à être audible. Depuis peu, sur tous les guichets de retraits, pratiquement de toutes les banques et institutions de microfinance, un vacarme assourdissant comme accueil

Des clients maugréant et d’autres qui s’arrachent les cheveux se demandant quoi faire après un refus du montant demandé. Telles sont les scènes, qui viennent rompre la quiétude des guichets des institutions bancaires.

Dans leurs banques respectives, un manque des liquidités, qui ne dit pas son nom, justifie ces plaintes et grognes au moment où il est signifié qu’ils ne peuvent que retirer de « petits » montants.

« Vous pouvez imaginer toute la colère et la frustration de quelqu’un qui se voit refuser le droit de retirer 4 millions de BIF, alors qu’il a plus de 30 millions de BIF sur son compte », confie un agent de la BCB.

Pour lui, il est tout à fait normal qu’il leur gronde dessus. Pour éviter tout débordement ou autres dérapages, il explique qu’une injonction bien qu’elle soit verbale, a été donnée aux agents de sécurité de rester non loin des guichets, être prêts à intervenir en cas de besoin.

Fait notable, révèle un gérant d’une agence de la BGF, depuis quelques jours, rares sont les banques à mesure de servir plus d’1million de BIF à un « simple client ». Exception faite pour la Bancobu où le montant peut aller jusqu’à 2 millions de BIF. « Là aussi, après d’âpres négociations », note-t-il.

Quant aux institutions de microfinances, certains de leurs responsables contactés indiquent qu’ils ne peuvent pas dépasser 500 mille BIF. « Un préjudice énorme pour nous autres, censés être une alternative aux banques pour le citoyen lambda », déplore D.F, un d’entre eux.

Avec cette situation, il indique qu’ils ont beau expliquer à leurs clients que la faute n’est pas la leur, en vain. « Comment voudrais-tu qu’un commerçant d’ananas qui vient retirer son argent pour payer son fournisseur, on lui dit de régler sa facture par un ordre de virement (OV). C’est pratiquement impossible », peste-t-il. D’après lui, ce qui compte pour ce paysan qui a lui a vendu ces ananas, c’est de l’argent comptant cash.

Parmi les principales victimes de cette situation, les hommes d’affaires, commerçants, chef de chantiers en cours de construction, souvent obligés de payer en argent liquide leurs ouvriers, parce qu’ils ne possèdent pas de compte bancaire, voire de téléphone mobile.

Outre le manque à gagner, les retards dans le paiement ou livraison, les commerçants approchés font savoir qu’ils commencent à perdre la confiance dans les institutions bancaires.

« La BRB doit comprendre qu’il y a des business qui nécessitent que l’on possède de l’argent liquide en permanence. Bien plus, il y a certains de nos fournisseurs qui s’en fichent des OV parce qu’ils n’ont pas de compte bancaire ».

Aussitôt de lâcher : « Dans pareils cas de figure, vous comprenez que si la personne en question en a l’occasion, il aura tendance à thésauriser à la maison, histoire d’éviter ces tracas bancaires ».

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Avec cette limitation des retraits, les guichets des banques sont bondés de monde

Jusqu’ici, se contentant de rappeler à la population via son compte Twitter le bien-fondé de limiter les retraits en argent liquide et aux banques l’importance d’utiliser les transferts et autres ordres de virements pour lutter contre l’inflation.

Néanmoins, ce n’est pas la sérénité totale pour les autorités de la BRB. Des sources proches du dossier parlent de trois réunions convoquées en catimini par la BRB avec les dirigeants des banques commerciales et institutions de microfinance en l’espace d’une semaine au mois de juillet.

La grande question était de savoir où est-ce que les dizaines de milliards de BIF qu’elle venait d’injecter dans la circulation avec le changement des billets de 5000 et 10.000, sont passées ? Se sont-t-elles volatilisées d’un coup ?

Une interrogation, révèle un cadre à la BRB, que les responsables des institutions bancaires ont eu du mal à répondre. Toutefois, notre source confirme que depuis la levée de la mesure limitant le plafond des retraits, dans les rapports que ces institutions bancaires donnent à la BRB, un détail revient.

Au fil des jours, les montants déposés quotidiennement ont considérablement diminué au détriment des retraits, lesquels ont grimpé en flèche. De quoi alerter certains responsables des institutions bancaires.

« Sachant que l’autorité habilitée, en l’occurrence la BRB, avait ordonnée la suspension de la mesure limitant les retraits, aurions-nous privé nos clients de leur argent ? En aucun cas, car après tout, nous devons aussi vendre, fructifier l’argent en notre possession ».

Quand bien même les responsables des banques contactés affirment encore maîtriser la situation, ils ne cachent pas que si la situation perdure, il y a risque de paralysie de l’activité économique.

« Certes pour le moment, nous essayons de servir tous nos clients avec le peu de liquidités en notre possession. Bien sûr, nous ne pouvons pas limiter les entrepreneurs avec des lignes de crédits. Idem pour les commerçants avec un grand mouvement sur leurs comptes bancaires. Mais, la situation est-elle que la BRB se doit de prendre des mesures concrètes pour limiter la casse ».

Entre autres, ils plaident pour la mise en place d’une loi fixant réglementation officielle du montant à ne pas dépasser lors des retraits. Quant aux institutions de microfinance (IMF), au risque de mettre la clé sous la porte, si cette situation persiste, aimeraient qu’elles soient autorisées à faire partie de la chambre de compensation.

Une façon selon elles, qui devrait les permettre de contourner l’actuelle réglementation bancaire exigeant d’elles de s’approvisionner en liquidités auprès des banques commerciales partenaires abritant leurs comptes.

« Compte tenu du contexte, une embûche énorme à nos activités. Car, aucune banque à court de liquidités ne voudra nous servir en 1er tant que ses agences ou clients n’ont pas encore été servis », laisse entendre un responsable d’une microfinance. Contactée, la BRB n’a pas voulu réagir.

En attendant d’autres alternatives 

Pour les hommes d’affaires, il y a des business nécessitant que l’on possède de l’argent liquide en permanence

Avec ces difficultés de servir comme il se doit leurs clients, nombreuses sont les banques et IMF qui aimeraient migrer à la va-vite, digitalisant leurs services.

Un grand risque, prévient A.M., un expert en finances digitales, lorsque l’on sait le préjudice juridico-financier que peut entraîner une seule faille, sans parler du coût financier qu’un tel virage occasionne.

Rien que pour avoir une ligne d’exploitation avec numéro court à l’ARCT à l’instar de celui utilisé par Lumicash ou Ecocash, cet expert indique qu’une institution bancaire doit débourser 10.000 USD, en plus des 2 000 UDS représentant les frais du dossier en plus des frais de maintenance annuel de 2 000 USD. « Un luxe qui n’est pas donné à tout le monde », reconnaît-il.

Quand bien même importante la digitalisation des services bancaires, cet expert conseille d’y aller progressivement : « La BRB ne peut pas se réveiller un matin, et contraindre la population à opérer toutes leurs opérations bancaires par transfert. En amont, il doit y avoir des préalables, notamment le coût de rénovation (développement de nouveaux logiciels/applications sécurisés, formation du personnel, etc. »

Selon lui, ce sont des préalables qui nécessitent un coût financier énorme pour ces institutions bancaires, surtout que ce n’était pas prévu dans leur budget de fonctionnement.

Histoire d’accélérer le processus, il estime que le gouvernement devrait mettre en place une politique militant pour l’inclusion financière, à l’instar d’une législation allant dans le sens à inciter la population à placer son argent dans les institutions bancaires, idem qu’une sensibilisation accrue sur tout le territoire national sur le bien-fondé d’avoir un compte bancaire, et intérêt d’utiliser les services bancaires digitaux.

BRB

Forum des lecteurs d'Iwacu

2 réactions
  1. Manirakiza

    La digitalisation doit se réaliser, qu’on le veuille ou non.
    Ces business qui nécessite qu’on ait du cash doivent avoir un problème d’illicite. Dans d’autres pays, surtout plus développé et avancés que le Burundi, de telles plaintes ne s’entendent plus. Soit tu va digital, soit tu abandonne de faire business.

    Dans quel autre pays vas-tu retirer de l’argent cash à transporter en sac-à-dos? Au Rwanda? Au Canada? En Belgique? aux USA???
    Moi je trouve que c’est une bonne mesure de limiter la circulation du cash, il faut seulement qu’il y a des systèmes de transferts financiers qui remplacent efficacement les manipulations du cash.
    MPSA au Kenya est un meilleur exemple dans l’EAC.

    • Janvier Migabo

      Revenez sur terre (burundaise) où la majorité de la population ne dispose pas de compte bancaire encore moins de smart phone ou ordinataire pour vous rendre compte que « soit tu va digital ou tu abandonne de faire business ne peut pas marcher! Tenez, les commerçants qui ravitaillent les villes en pigeons, tomates, haricot, pomme de terre, bananes etc…. se ravitaillent à leur tour chez un paysan du coin le plus reculé du Burundi où il n’y a ni banque, ni électricité encore moins d’eau potable. Comment ce petit paysan va faire sans cash??

      Vivons-nous le même pays? On ne peut pas « aller digital » comme vous dites alors qu’il n’y a pas d’infrastructures digitales accessibles à tous au pays! Simple equation, simple logique!

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