Mercredi 28 février 2024

Économie

Faustin Ndikumana : « Un audit sur le fonctionnement des institutions du gouvernement s’impose »

11/02/2024 0
Faustin Ndikumana : « Un audit sur le fonctionnement des institutions du gouvernement s’impose »

En visite au Burundi du 11 au 21 janvier, la délégation du FMI se dit satisfaite du pas franchi par le gouvernement dans la mise en œuvre des réformes. En témoigne, la croissance économique qui devrait atteindre 4,3% et l’inflation qui devrait chuter à 22%. Un avis loin d’être partagé par le président de Parcem. Selon lui, le chemin est encore long.

Quelle lecture faites-vous par rapport au communiqué de la délégation du FMI sanctionnant la fin de sa visite ?

Je trouve que c’est un langage beaucoup plus diplomatique. Un langage d’encouragement pour motiver davantage les autorités burundaises afin qu’elles puissent continuer à aller de l’avant dans la mise en œuvre du processus des réformes déjà enclenché.

Sinon, si l’on analyse de près la situation, le chemin est encore long pour arriver à des réformes pouvant asseoir les conditions d’un décollage économique effectif.

C’est pour diverses raisons, notamment la gestion des finances publiques, la politique de change, l’environnement des affaires pour mobiliser les investissements étrangers, la gestion de la dette publique (le déficit qui se creuse davantage).

Idem pour les problèmes structurels liés à la gouvernance, à la corruption, etc. Ce qui est sûr, c’est que le gouvernement doit faire preuve d’une volonté accrue politique pour arriver à ces réformes.

Au cours de cette année, une croissance économique de 4,3% est prévue. Des projections réalistes ?

Avant toute chose, il faut reconnaître que le secteur agricole connaît plusieurs défis. Que le FMI puisse tabler sur une croissance de 4,3 % grâce au secteur, j’en doute.

Sachant que la production agricole ne contribue qu’à 40 % du PIB au niveau global, je pense qu’ils ont été leurrés par leur production du maïs qui a augmenté.

Mais, c’est qu’ils oublient, ce que les autres denrées comme les pommes de terre, les haricots enregistrent une chute de production vertigineuse. Dans pareil cas de figure, je ne pense pas que c’est la production du maïs à elle seule qui pourrait booster la croissance économique sans qu’elle ne soit soutenue par d’autres secteurs comme les secteurs secondaire ou tertiaire ou d’autres investissements privés.

C’est vrai que le climat peut avoir été clément au cours de cette saison culturale A. Dans ce cas, est-on sûr qu’il en sera de même pour la saison culturale B ? Je pense qu’il faut analyser la situation d’une façon profonde, ainsi adopter une attitude de réserve parce que les défis sont encore nombreux, à l’instar des aléas climatiques.

Selon le FMI, l’objectif, c’est d’arriver à 22% d’inflation. Un vœu pieux ?

Actuellement, l’inflation est de plusieurs origines structurelles, elle peut être liée au réflexe. Cette peur pour tout businessman de vouloir anticiper faisant qu’il y ait spéculation. Pour revenir à votre question, il ne fait aucun doute que le Burundi fait face à un problème de production.

La production agricole et la production industrielle ne sont pas suffisantes. Et partant de la loi de l’offre et de la demande, vous comprenez qu’il est fort normal que si la demande excède de loin l’offre, il y aura toujours inflation.
Autre chose, regardez le système de taxation actuel, fait que certaines denrées soient hors de prix. Troisièmement, il y a cette problématique des devises.
Une grande partie des produits sont importés.  Vous comprenez alors qu’avec le différentiel qui ne cesse de se creuser, cela va se répercuter sur les consommateurs. Ce sont eux qui en font les frais. Parce que la plupart des commerçants s’approvisionnent en devises sur le marché parallèle.

Sans oublier les problèmes liés à la corruption, au coût des transports (infrastructures vétustes), à la pénurie du carburant, etc. Un tas de facteurs, à mon avis, me fait dire qu’il sera difficile de maîtriser l’inflation sous peu.

 Parmi les points positifs salués par la délégation du FMI, la révision de la loi budgétaire qui permettra d’accélérer la mise en œuvre des réformes. Votre commentaire. 

À ce niveau, il ne faut pas se voiler la face. Le secteur de la gouvernance budgétaire éprouve encore certaines difficultés. Vous saurez que très récemment, le gouvernement a organisé une retraite pour la mise en place des fondamentaux pour asseoir la réforme du budget- programme.

Des ajustements sont encore nécessaires. A titre d’exemple, vous saurez qu’il n’y a pas encore cette décision permettant aux ministères d’avoir “le pouvoir ordonnateur” (décaisser des fonds), le seul ministère qui ordonne, c’est le ministère des Finances.

Les autres défis qui persistent sont comme cette problématique liée à l’absence de la transparence budgétaire, cette possibilité que le budget échappe au contrôle des institutions comme la Cour des Comptes, cette fâcheuse tendance à ne pas rendre public certaines données budgétaires.

De mauvaises habitudes qui font que le Burundi soit coté par certaines institutions. En témoigne, le récent rapport de l’IPB, l’institution qui classe les pays par leur degré de transparence budgétaire.

Le Burundi continue de dégringoler. Des craintes qui ont fait que l’UE et ses partenaires commanditent une évaluation d’étude PEFA (dépenses publiques et responsabilité financière) sur la situation de l’état des lieux et la gestion des finances publiques. A mon avis, c’est une bonne chose. Car, ce sont des actions qui vont dans le sens d’assainir le budget.

Je pense que le gouvernement devrait saisir cette opportunité pour s’enquérir des conclusions de ce rapport, ainsi engager le pays sur une voie de réformes sûres, notamment, en ce qui concerne : la transparence, le contrôle du budget, la participation du public, la passation des marchés, la gestion de la dette, etc.

Ceci pour dire combien la marche est encore longue…

On n’est pas encore à l’étape où un pays peut engager un budget pluriannuel, qui se base sur un programme de développement tout tracé. Nous ne sommes pas encore à l’étape où l’assainissement de la loi budgétaire est une réalité.
C’est encore trop tôt. En témoignent les difficultés qu’éprouve le ministère des Finances en termes de compétences, de ressources humaines capables de conduire et gérer les réformes. Ce qui constitue une très grave entorse à la conduite des réformes. Tout compte fait, je suis convaincu que réformer le ministère des Finances dans son ensemble, c’est une urgence.

Vu que c’est le statu quo dans certains secteurs de la vie du pays, peut-on dire réellement que le gouvernement a cette bonne volonté d’inverser la tendance ?

Si, la volonté est là ! Tous les acteurs de la société civile l’encouragent.  La Parcem fait de même. Mais ce qui importe, dorénavant, c’est qu’il appartient à tous les Burundais d’être conscients de la situation : ce n’est pas un discours d’un partenaire X caressant dans le sens du poil qui va nous faire oublier les problèmes auxquels le pays fait face.

Le plus important, c’est de faire une introspection et voir les réformes que l’on doit faire. C’est sur la base des analyses pertinentes telles que le rapport PEFA, les rapports d’évaluation comme IPB, etc.

Autre chose, on ne peut pas prétendre aboutir à pareilles réformes sans qu’il y ait une lutte contre la corruption. Si les principes qui consacrent la lutte contre la corruption à l’instar de la déclaration des biens ne sont pas observés, les magouilles dans l’octroi des marchés publics, l’absence d’informations des données censées être publiques.

Toutefois, il faut rester optimiste. Puisque les autorités ont accepté de collaborer avec le FMI, forcément qu’elles feront feu de tout bois pour remettre le pays sur les rails du développement.

Est-ce bon signe que la mission d’évaluation du FMI ne soit pas encore venue, alors que l’évaluation même se fait tous les 6 mois ?

D’abord, il faut savoir que le processus décisionnel du FMI est complexe. Il y a des visites sur le terrain, il y a des contacts et il y a le conseil d’administration. On ne peut pas dire que du jour au lendemain, à partir d’une seule visite, la situation est déjà gagnée d’avance.

C’est un cheminement. Il faut attendre que toutes ces visites sur base des informations recueillies ici et là soient analysées pour ensuite les transmettre au niveau du conseil d’administration, le moment venu pourra rendre son verdict. Mais je crois que la situation se normalise à partir du moment où des indicateurs concrets prouveront que la situation est en train d’évoluer.

Ces derniers sont entre autres : la maîtrise du déficit budgétaire, la transparence budgétaire, la stabilisation du taux de change, la maîtrise de l’inflation. Aujourd’hui, je dirais que nous en sommes encore au stade d’orientation des principes.

Pourquoi le différentiel du taux de change continue à être abyssal, malgré la dévaluation en cours du FBU ?

En principe, le gouvernement devrait avoir des appuis financiers suffisants pour soutenir la valeur à laquelle sera fixé le dollar. Prenons qu’actuellement le dollar s’échange à 2800 BIF à la BRB, et qu’elle veuille fixer le taux d’équilibre à 3500 BIF ou 4000 BIF.

J’imaginais que si le gouvernement acceptait de dévaluer pour avoir un taux d’équilibre, les partenaires à leur tour, allaient avoir confiance et injecter des liquidités pour soutenir le nouveau taux.

Malheureusement, ça n’a pas lieu. Et à défaut de devises pour alimenter le marché, vous comprenez qu’il y a spéculation. C’est la loi de l’offre et de la demande.

L’indépendance de la BRB reste une épine dans le pied du gouvernement…

Une banque centrale qui est gérée à la présidence, ce n’est pas orthodoxe. La BRB doit être une institution du ministère des Finances et la présidence doit être une institution de contrôle. Parce qu’elle ne peut pas être en même temps gestionnaire et contrôleur.

C’est ce qui fait que la Banque centrale soit politisée.  Plus d’une fois, nous entendons le président de la République se plaindre de la gestion des devises, etc. Le problème est là. Sans l’indépendance de la Banque centrale, il sera difficile de mettre en œuvre ces réformes du FMI.

La 2ème tranche de la FEC ( Facilités de crédit élargie) peine à être décaissée. Est-ce que cela ne peut pas être un frein pour les autres partenaires désireux d’appuyer le Burundi, d’autant plus que les fonds du FMI sont dits “catalytiques”.

C’est une situation à redouter. Pour accélérer les réformes, je vous dirais que l’Union Européenne et ses partenaires ont déjà commandité une évaluation PEFA (Dépenses publiques et responsabilité financière) pour s’enquérir de la gestion du budget de l’État. Un document à mon avis, qui devrait inspirer le gouvernement.
Partant, l’aider à mettre en pratique les recommandations de l’étude. Si ceci est fait dans les règles, petit à petit, on pourra regagner d’autres partenaires qui pourront donner des appuis budgétaires substantiels. C’est de la sorte que la BRB pourrait avoir de nouveau cette capacité d’alimenter le marché.

Que faire alors pour alléger cette pression fiscale ?

Des réformes allant dans le sens d’encourager l’investissement. Comme, l’amélioration de l’environnement des affaires. Par exemple, le gouvernement doit s’engager à améliorer les infrastructures routières, le gouvernement doit s’engager à asseoir une justice, une administration qui collabore, assainir l’environnement macroéconomique, etc.

Tout cela dans la seule optique de permettre aux investisseurs étrangers d’amener leurs capitaux au pays. Dans le temps, il y avait une évaluation des indicateurs comme le doing business, le CPA (Country institutional policy assessment).

C’est-à-dire des indicateurs sur lesquels se basent les étrangers pour investir dans un pays donné.  Si de tels indicateurs ne sont pas respectés, comment voudrais-tu que les opérateurs économiques étrangers amènent leurs capitaux alors que le Burundi est classé dernier dans le classement de doing business, alors que des milliards de dollars américains de la Banque mondiale tombent en annulation parce qu’il n’y a pas de compétences ?

Une chose est certaine, aucun pays au monde n’a fait un pas de géant sans les investissements privés. Actuellement, on parle de marché boursier. Si l’environnement des affaires n’est pas propice, si la corruption continue à être rampante, est-ce que vous pensez qu’il y aura des investisseurs qui vont amener les capitaux ici au Burundi ? J’en doute.

Vous évoquez souvent un problème de dysfonctionnement institutionnel, pourquoi cela ?

Tout à fait. Les ministères sont là, mais, j’ai l’impression qu’il y a un problème de cohérence de l’action gouvernementale. Si vous voyez ce que font les différents ministères, la primature, la présidence.

Il y a une cacophonie dans l’action gouvernementale, on ne sait pas qui fait quoi. Vous trouverez le ministre de l’Intérieur et du Développement communal en train de marcher sur les platebandes du ministre de la Solidarité, décrété des mesures à emporte-pièce.

Au niveau de la Parcem, c’est ce que l’on ne cesse de demander. Il faut qu’il y ait un audit de l’État. Est-ce que réellement la primature coordonne l’action gouvernementale ? Ce n’est pas du tout perceptible. Et je vous dis, c’est ce « cafouillage » qui fait que nombre d’investisseurs/ partenaires sont réticents à investir au Burundi.

BRB

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