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Opinions

« Papa, est-ce vraiment notre maison ? »

05/06/2013 Roland Rugero 0

L’expulsion forcée de la famille Nyakabeto dans une habitation qu’elle considère comme sienne est l’occasion de se poser plusieurs questions. L’une d’elle concerne nous autres les jeunes : sommes-nous prêts à affronter les liens de notre histoire familiale avec celle de notre pays ? Cette opinion ne se veut le reflet des appréhensions que de celui qui y retrouve du sens.

Il y a eu cette image d’une fille du vieux Justin Nyakabeto tirée par un policier d’un côté, tandis qu’une mère la retenait par la poitrine de l’autre a fait le tour de Facebook. Mise en profil, commentée, brandie, signalée, elle est presque devenue l’étendard de cet inoubliable 28 mai 2013. Une photo historique.

Inoubliable car il y a deux jours, certains ont consciemment (ou pas) pris contact avec la brutalité de l’histoire de notre pays. Du jour au lendemain, un monsieur respecté par le voisinage, père de famille, la chevelure grisonnante, qui avait mis plus de vingt ans pour liquider une dette contractée dans l’acquisition d’une maison se retrouvait en quelques heures jeté au dehors de la demeure, ses biens avec, accusé d’occuper un logis de manière indue. Ô rage, ô colère : face à une histoire d’autant plus injuste qu’on en savait peu, finalement, sur le conflit Justin Nyakabeto/Immaculée Ntakatarusha, une partie de la jeunesse de Ngagara a pris les pierres, le pouls en chamade, sifflets aux lèvres, pour défendre l’honneur d’une famille bafouée.

Et pour corser le tout, afin qu’il n’y ait pas méprise sur la gravité du moment, elle s’est mise à entonner des chants qui rappellent des périodes bien sombres, appelant à la révolution, à la lutte anti-génocide, etc. Ailleurs, sur les réseaux sociaux, comme sur Facebook, certains ont appelé à un coup d’État pour rétablir la justice, d’autres rageusement hurlé l’heure du ralliement, de la résistance. Dénominateur commun de tous ces acteurs : pour la plupart, ils ont moins de 30 ans, disons 35. C’est à dire qu’en 1972, ils n’étaient tous pas nés. Qu’en 1993, ils avaient autour de dix ans …

Mais que savent-ils finalement de tous ces horribles dates ?

Que savons-nous, nous autres nés dans les années 80, 90, de la tortueuse histoire de notre pays, de ses acteurs, de ses réseaux, de sa violence, de sa fourberie ? Rien. Ou presque : nous savons tout de même que la société burundaise excelle dans l’art du paraître. C’est une loi. Non : une religion. Qui a ses adeptes, ses rites.
Même si tu as passé la nuit sans manger, il ne faut rien laisser paraître, nous ont appris nos mères. Nos pères nous ont appris la retenue, rappelé avec insistance la place du non-dit.

Mais qu’avons-nous vu aussi, depuis que nous avons l’âge de comprendre certaines choses de la vie ? Que si l’on veut, on peut être le plus grand magouilleur du Burundi : igisuma ni igifashwe ! – Le voleur est celui qui est pris, et tant qu’on n’est pas pris, on ne l’est pas -, nous souffle la sagesse populaire. Mais attention : quand on se rend dans une dot de sa cousine, il faut paraître comme le plus sage des citoyens de la capitale. Sourire avec prévenance. Savoir souffler le mot qu’il faut. Avoir le sens des siens. Ne jamais hésiter à contribuer aux appels de la famille et des voisins, d’où qu’ils viennent. Et surtout, élever ses enfants en leur rappelant que voler, tricher, vouloir la réussite sans la sueur est abject. Puis replonger dans ses magouilles tranquillement : la loi du paraître est saine et sauve.
Nos villes, nos communautés de vie étant assez petites, il est vain de vouloir cacher sa vie … Tout finit par se savoir au Burundi, et même assez rapidement. Alors, autant jongler avec la vérité.

Certains mettent cette situation sur le compte d’une déliquescence des valeurs dans la société burundaise, elle-même découlant de la violence institutionnelle qui a graduellement structuré nos rapports sociaux. D’autres l’expliquent comme une évolution générale des sociétés africaines dans lesquelles l’éthique locale (basée sur une conception pratique de l’agir) est bien différente de la conception occidentale des valeurs (basée sur un fondement idéaliste structurée par la religion chrétienne).

Laissons ces braves savants et continuons notre méditation : que savons-nous d’autre ?

Aaah ! Que la famille, quand même, c’est sacré : « Le sein qui t’a allaité, même pustuleux, reste celui de ta mère », nous a averti notre culture. Nos premiers héros à nous, ce sont souvent nos parents. Ah !, l’image titulaire du père ! La fessée de maman, qu’on doit respecter tout de même ! Parbleu : « Sans eux, que serions-nous après 1988, 1993 ? », se demande-t-on souvent.

Et puis … qui sont-ils, finalement, nos parents ? Comment réellement ont-ils vécu les tragédies de notre pays ? Où étaient-ils, tiens ! Comment sont-ils encore en vie, après tout ce qui s’est passé ? Quels compromis ont-ils dû faire dans leurs vies, quels dangers ont-ils affronté, quels interdits ont-ils transgressé pour survivre ?
A ce stade, constatant que nous savons peu, très peu, de nos parents, mais que le prochain Justin Nyakabeto pourrait être notre père, les boyaux se tordent. Au passage, se faire expulser d’une parcelle sur plainte à la CNTB n’est pas une “menace” qui ne concerne qu’une seule ethnie : des Hutu autant que des Tutsi (et pourquoi pas des Twa…) ont acquis, de bonne foi, des parcelles à des tiers qui les ont revendus en sachant qu’ils se débarrassaient de biens mal acquis …

A ce stade donc, sans autre forme de procès, constatant qu’il faut se préparer à faire face à l’histoire, direction papa et maman. En serrant les dents, et les fesses, si cela peut aider. Objectif : être franc et honnête avec eux.
Puis, quand ils sont là, leur dire : “Je sais finalement peu de choses sur l’histoire du Burundi. Mais vous, je sais que vous êtes mon père, ma mère. Alors, UNE question : cette maison que nous habitons, ces biens que je vois, les avons-nous eu légalement, honnêtement ? N’y a-t-il pas des cris d’un opprimé, d’une famille en exil, enfermés quelque part derrière ces murs ?”

Évidemment, il serait illusoire de penser que si culpabilité il y avait, le paternel ou la mère reconnaitrait d’emblée ses responsabilités. Mais au moins, cet acte de curiosité me semble, déjà, un cas de gestion non-violente de cette vérité que tout le monde souhaite, mais qui risque de nous secouer vivement, de l’intérieur ….

Il y’a ceux qui pensent qu’une gestion dans la contestation violente (physique ou symbolique) est la meilleure, tant les enjeux sont importants : il faut défendre et la sainte loi du paraître (rien n’est plus honteux que d’être traité publiquement de fille/fils d’un spoliateur, d’un assassin), mais aussi protéger le nom de la famille
Au vu de l’évolution historique de notre pays, la plus sage des décisions reste dans le respect des institutions (la CNTB, la Justice, la Police), même si c’est parfois faire violence à ce que nous considérons comme “juste”. Tout en continuant à lutter pour que les mécanismes institutionnels de cette vérité et cette réconciliation soient les plus efficaces et humaines possibles.

Car l’affaire Nyakabeto n’est qu’un cas parmi des centaines, qui concernent autant des propriétaires hutu que tutsi, et surtout le plus grand d’entre eux : l’État.

Dans ce long, douloureux et nécessaire processus de rencontre avec l’histoire du Burundi, qu’il faudra parfaire, protéger, scruter et annoter, nous, les jeunes du Burundi, avons rendez-vous avec les faits. Brutaux, têtus, incroyables … Et à travers eux, nous allons rencontrer des noms de nos parents (dans le sens très large du terme), de nos amis d’enfance, de nos voisins, des gens que nous avons jugés, toute notre vie durant, respectables
Sans a priori sur leur culpabilité, il serait sage, dores et déjà, d’aborder la période avec un esprit critique, ouvert, humble.

Le Burundi regorge de tellement de vérités troublantes.

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