Jeudi 30 mai 2024

Politique

« L’affaire Bunyoni » : un véritable test pour le Président Neva

« L’affaire Bunyoni » : un véritable test pour le Président Neva

Deux journalistes, Abbas Mbazumutima et Antoine Kaburahe font la synthèse de ce que l’on peut comprendre de « l’affaire Bunyoni ». Un exercice difficile tellement la question est sensible et la rétention de l’information semble la règle.

Quand après plus de 5 jours de silence, le ministère de la Communication se fend d’un tweet pour inviter les journalistes à être « professionnels », beaucoup de journalistes ont tiqué. Apparemment, ce ministère complètement absent depuis le déclenchement de cette crise aurait souhaité le « blackout ».
Dans sa conférence de presse tenue ce lundi 24 avril, la présidente du CNC, Me Vestine Nahimana reconnaît que ’’nous avons passé une semaine chaude avec beaucoup de rumeurs (sur l’affaire AG Bunyoni)’’. Elle a félicité ’’les médias qui n’ont pas versé dans ces rumeurs et a mis en garde ceux qui ont propagé des informations non vérifiées ».

Certes, certains traitements médiatiques sont à déplorer, mais à l’heure des réseaux sociaux, il est quasiment impossible d’empêcher les citoyens de parler ou d’écrire et malheureusement à relayer tout ce qui tombe sur les smartphones.

Pour éviter les « rumeurs », le ministère de la Communication aurait dû assumer son rôle : s’exprimer. Car la personnalité, objet de toutes les attentions n’est pas n’importe qui. Le ministère de la Communication a raté une occasion de continuer à se taire. Soit.

Revenons à l’essentiel. La gestion de ce qu’il convient d’appeler désormais « l’affaire Bunyoni ». Cette affaire constitue un test de survie pour le « système au pouvoir ». Nous utilisons exprès l’expression « système », mieux indiquée et tout le monde comprend.

Mais est-ce l’épilogue d’une crise qui couvait depuis de longs mois ou le début d’une « décomposition-recomposition » du système, pour reprendre l’expression de l’ancien Président Ntibantunganya ?

Un bref rappel de cet engrenage : M. Bunyoni, selon plusieurs sources, était ambitieux. Sans entrer dans les détails, il est établi qu’il s’était considéré comme le dauphin naturel du Président Nkurunziza et qu’il a mal vécu l’élection de « Neva ».

Au fil du temps, entre les deux personnalités, ce qui devait arriver est arrivé : une hostilité ouverte. AG Bunyoni s’est retrouvé dans le collimateur du chef de l’Etat. Par médias interposés, les deux personnalités se sont lancé des fléchettes avant que le Président n’opte pour l’artillerie lourde, des boulets .

Dans ses discours, le Président dénonçait la corruption, les collaborateurs qui ne l’aident pas ou qui sabotent son action. Souvenez-vous de l’épisode « Maconco », ce prince qui avait tous les privilèges, mais qui en voulait toujours plus, ce qui finit par précipiter sa chute, d’après la légende.

Dans cette entreprise de déboulonner son rival, le Président Ndayishimiye était servi par le comportement de l’ancien Premier ministre. Pendant de nombreuses années, « AGB » a étalé une richesse « bling bling », indécente, aux yeux de la plupart des Burundais aux prises avec la cherté de la vie.

Il a construit et inauguré des palais pharaoniques, partagé les photos et vidéos de ses voitures assorties à ses habits et bijoux de luxe … un vrai prince qatari. Quand il faisait ses courses à Bujumbura, des rues étaient bloquées.

L’on se souviendra de la sécurité très renforcée autour de lui quand il se déplaçait à l’intérieur du pays. Encore une manière de démontrer sa puissance et ses richesses. Au même moment de nombreux Burundais étaient en train de sombrer dans la paupérisation.

Dans cette lutte, le Président partait donc favori. Mieux, la Constitution du Burundi donne des pouvoirs énormes au chef de l’Etat. Lentement, mais sûrement, la machine s’est mise en branle. Une pièce en trois actes.

Acte I : le Premier ministre est publiquement comparé au prince Maconco connu dans l’histoire du Burundi dont la cupidité finira par le perdre.
Acte II : le Premier ministre est limogé. La machine à broyer a continué son œuvre.
Acte III : l’ancien Premier ministre est arrêté.

De « fugitif » à détenu

Pendant plusieurs jours, il est évident qu’il y a eu un flottement sur la conduite à tenir pour gérer un détenu très encombrant. Le Burundi compte des dizaines de Généraux, mais AGB n’est pas n’importe quel Général.

Ce qui expliquerait d’ailleurs les difficultés du pouvoir à communiquer. Mais le silence était devenu intenable, surtout que la famille de l’ancien Premier ministre n’arrêtait pas de communiquer et les médias continuaient leur travail.

L’idée a été d’impliquer la CNIDH pour reconnaître enfin qu’il est dans les mains des services de sécurité. Par un tweet, la CNIDH a annoncé que « la Commission a effectué une visite pour s’entretenir avec le Général Alain Guillaume Bunyoni. Il se porte bien. Il n’a subi aucun acte de torture ou tout autre abus, depuis son arrestation. Sa famille en a été informée. Le processus suit son cours normal. »

Sauf que l’annonce de la CNIDH pose question. Normalement, la commission travaille selon un protocole bien établi :

• La commission examine si la procédure d’arrestation est conforme à la loi, s’il n y’a pas de vice de procédure ;
• La commission vérifie si l’infraction pour laquelle le détenu est poursuivi est reconnue par le Code pénal burundais ;
• Enfin, last but not least, les commissaires de la CNIDH vérifient les conditions de détention de la personne arrêtée.

Dans ce tweet, on n’apprend rien de tout cela, même le lieu de la détention n’est pas mentionné. Est-ce que des commissaires ont effectivement rendu visite à l’ancien Premier ministre ?

Les jours à venir seront riches de rebondissements. Un ancien Premier ministre n’est pas un simple « quidam ». L’opinion publique ne peut pas se contenter d’un simple tweet de la CNIDH et des questions légitimes restent sans réponses : quel est ce « processus » qui suit son cours normal » ?
En principe, une personne arrêtée a des droits, dont le droit de visite, celui d’avoir accès à des avocats pour sa défense. Bref, le tweet laconique de la CNIDH a laissé le public sur sa faim. Heureusement qu’il y a eu d’autres précisions avec l’émission publique des porte-paroles des institutions.

Une question des rapports de force

Dans tous ses discours, le Président de la République appelle la Justice à travailler de manière impartiale, libre et indépendante. Elle a une occasion en or de redorer son blason.

Un procès public, juste et équitable, serait la preuve qu’il y a une cohérence entre le discours officiel et la réalité. Un tel procès signerait la fin de ces privilèges de fait. Le symbole serait fort aux yeux des Burundais et du monde : il n’y aurait plus des « bihangange », des intouchables au-dessus de la loi. Ce serait une mue importante d’un pouvoir qui a toujours privilégié les ’’règlements’’ à l’amiable et en interne.

Sur la conduite à tenir pour la suite, le Président ferait face à plusieurs courants qui s’affrontent parmi les hommes forts du pouvoir : ceux qui pensent à la survie du cercle des généraux et qui sont hostiles à un procès avec le déballage public qui va avec et tous les dommages collatéraux. Les tenants de ce courant préviennent : les dégâts risquent d’être profonds, voire irréparables pour le parti. Un autre courant soutient le Président.

Le Président sait aussi que les Burundais et l’opinion internationale vont suivre de très près la gestion de ce dossier. M. Ndayishimiye qui a fait de la lutte contre la corruption son cheval de bataille joue gros avec « l’affaire Bunyoni », une affaire qui tombe au moment où son gouvernement tente de convaincre les institutions financières internationales sur son engagement à une meilleure gouvernance.

Neva a franchi le Rubicon. Il ne peut plus reculer

Depuis la présidence de feu Nkurunziza, il y a toujours eu des groupes d’intérêts, des cercles d’influence constitués d’hommes d’affaires et de généraux très puissants. Et ce n’est pas toujours  aisé de toucher à un de ses « bihangange ».Souvenez-vous de l’expérience de 2013. Feu président Nkurunziza dont la mainmise sur le système était reconnue avait tenté d’éloigner à l’époque l’ancien Premier ministre Bunyoni et feu Lt général Adolphe Nshimirimana, pour finalement revenir sur sa décision.

Mais en définitive, tout est rapport de force. L’exemple, c’est la déchéance de Radjabu, alors puissant président du parti. Une année après l’accession au pouvoir du Cndd-Fdd, feu président Nkurunziza n’a pas hésité à écarter Hussein Radjabu : il avait l’aval des autres généraux.

Aujourd’hui, il est difficile de faire une vraie lecture des courants et forces en présence. Elles se regardent, se jaugent. Une source haut placée et généralement bien informée dit que « tout le monde est dans l’expectative. » L’Affaire Bunyoni est réellement un test pour le Président Evariste Ndayishimiye. Il a franchi le Rubicon. Impossible de reculer. Alea jacta est.

Forum des lecteurs d'Iwacu

12 réactions
  1. Rukara

    Je crains que, cette histoire de Bunyoni ne finisse en queue de poisson.
    Il ne va pas se laisser condamner lourdement sans mouiller tout le systeme CNDD FDD, car tout ce qui a été fait a été fait soit avec l’accord de tous les généraux de son parti ou avec des contreparties pour chacun d’eux.
    Alors que les Burundais attendent un proces pour tous les crimes commis, vous verrez que la justice va presque l’innocenter. Le rapport des forces ne permet pas d’aller jusqu’à bout dans sa condamnation.
    Qu’on nous dise clairement chez qui il était caché, qui l’a renseigné de l’imminence de son arrestation etc…
    Le système cndd fdd joue sa survie avec le jugement probable de Bunyoni, alors ne vous attendez pas a un miracle de son arrestation
    C’est juste une histoire pour distraire les Burundais.
    Le président ne va pas couper la branche sur laquelle il est perchée.

  2. Ruvyogo

    Quels sont les crimes qu’il aurait commis sans l’aval ou la complicité de sa hiérarchie? Not a lot.
    Depuis 2005, il n’a pas eu beaucoup de gens au dessus de lui. Ces gens sont inattaquables.
    On l’accusera donc alors seulement de tentative de coup d’Etat.
    Les autres crimes : Haute corruption, assassinat en plein jour(Hafsa Mossi, Ntasano, etc…). Il était ministre de la sécurité publique.
    Allez, circulez!!!!@ Il n’y a rien à dire.

  3. Jamahaar

    Si la Justice burundaise est incapable de juger le General Bunyoni, qu’on l’envoie a CPI a La Haye pour qu’il soit juge loin des influences locales de facon impartiale.Il faut reconnaitre que le President Ndayishimiye s’est attaque a un dur des durs. Cette affaire marquera certaiment d’une facon ou d’une autre son mandat a la tete du Burundi.Itavya inyana izovyara ishuri…

    • Stan Siyomana

      @Jamahaar
      L’Etat burundais serait en train de se contredire et ca apparaitrait plus comme un simple reglement de compte s’il envoyait Bunyoni a La Hayes.
      « Le Burundi est le premier pays au monde à amorcer le processus de retrait du statut de la Cour pénale internationale (CPI), en riposte à la décision prise cette année par la Cour d’entamer un examen préliminaire sur des atteintes aux droits de l’homme perpétrées dans le pays… »
      https://reliefweb.int/report/burundi/le-burundi-se-retire-de-la-cpi

  4. Pce

    Votre article me rappelle une certaine époque pas lointaine en France d’un ministre nommé Sarkozy . Je n’ai jamais vu un personnage aussi ambitieux et qui le faisait savoir en se  » rasant la barbe » ou pas . Les ambitieux ont quelque chose d’assez singuliers , ils reussissent générale ment leur coup mais ça ne dure pas trop longtemps. Car la seule ambition ne suffit pas pour gouverner , ce n’est qu’un moyen d’accéder plus vite au pouvoir . Sarkozy était un ambitieux mais il n’ a eu qu’un seul mandat . Mr Bunyoni fut un ambitieux car il faut désormais en parler au passé , mais son appétit fut grand , trop grand. De plus il a manqué d’intelligence car en Afrique , on ne défie pas comme cela un président en exercise surtout si on peut avoir quelque chose à se reprocher comme les biens mal acquis. Au chapitre des biens mal acquis disons aussi quelque chose : ceux qui en veulent au president Neva devraient d’abord réflechir deux fois : comment ont ils acquis leurs biens ? En conclusion : on peut se poser mais ayez les mains propres . Au cas contraire vous tomberez dans le piège non pas de ce que vous dites mais de votre passé.

  5. Didicov

    Les dés sont jetés. Aucune informations. Des commentaires laconiques. Tubwire imbarutso, uko yahunze, abamunyegeje, uko yasatswe, uko yafashwe……ari he? Le journal est devenu … Yarinjiye muri système.

    • hakizimana

      vous posez les bonnes questions et j’éprouve les mêmes soucis tout en reconnaissant que savoir les informations exactes sur une affaire d’un homme comme celui-ci , ce n’est pas chose facile. il y a un scénario que j’imagine et même si c’est bizarre voici la scène en supposition. supposons que l’homme en question est aux arrêts comme c’est officiel mais que les grands hommes qui nous entourent sont en négociation pour la survie d’un système qui ne peut pas laisser tomber le leur sans que ce système s’écroule. En fin de compte, une conférence de presse est convoquée pour dire que l’homme arrêté est relâché pour rejoindre sa famille mais que à chaque fois de besoin , la justice pourra l’appeler pour continuer ses enquêtes. Que ça soit cela ou le contraire, dans tous les cas ça restera un véritable test …… et ben! le temps nous dira mais continuons à penser

    • Stan Siyomana

      @Didicov
      Jewe mbona uwo munyamakuru umuhora ubusa. None mugihe n’abavugizi b’inzego zitandukanye badatangaje inkuru, ushaka ko uwo munyamakuru ashikiriza ibiki?
      Kandi hariho ibintu vy’ubutungane umuntu akwiye kwitondera.
      Hari nk’uwidogeye CNDIH ngo ntiyavuze neza aho Bunyoni bamufise, hanyuma jewe naciye nibaza nimba uwo muntu yoba ashaka kugira igitero co kubohoza uwo Bunyoni.

  6. Jereve

    Je dirais plutôt que cette « affaire Bunyoni » sera un test pour tous les Burundais. Parce que cette arrestation nous met en face d’un homme qui a deux visages : le premier est celui d’un justiciable comme vous et moi, qui doit répondre personnellement de ces actes. La justice n’a pas de problème à traiter ce genre d’affaire. Le deuxième est celui de l’homme du sérail que ledit système a propulsé au firmament en lui accordant toutes les marges pour obtenir les richesses, la respectabilité et la puissance (qui viennent de finir dans une chute avec fracas). La justice pourra-t-elle s’attaquer à l’affaire à partir de cet angle ? Autrement dit : va-t-on juger cet homme ku gatwe kiwe ou va-t-on juger l’homme et déborder sur le système qui l’a fabriqué. Les spéculations et les attentes sont ouvertes.

  7. Gentil

    « What will be will be ». Un jugement juste, équitable et impartial n’existe pas sur terre. Simplement, on a l’habitude de voir quelqu’un subir un jugement tel que le lui inflige celui qui en a le pouvoir.
    Pour M. Bunyoni, que la justice burundaise privilégie au moins ces trois principes reconnus internationalement:
    – le respect des droits de la défense;
    – le respect du droit à la contraction
    – le droit à un tribunal indépendant et impartial.
    A défaut de cela, de cette justice découlera un jugement à la burundaise.

  8. Biyago

    Re-consultez les archives, Lors du discours de prestation de serment du président Ndayishimiye, Mr Kikwete avait raconté une petite anecdote sur le personnage. Le décrivant notamment comme « un homme très ferme », qui lors des négociations d’Arusha était celui envoyé en dernier recours par le CNDD pour les points sensible sur lesquels ces derniers ne souhaitaient pas broncher ! Je pense que dans notre lassitude, « ubunebwe », due à un effet de déjà vu, on sous-estime la Volonté de ce Mr et sa capacité d’action !

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