Elections 2020

Elections 2020 – Interview exclusive/ Professeur Julien Nimubona : « Toute manipulation des résultats sera catastrophique pour le pays »

08/05/2020 Hervé Mugisha Commentaires fermés sur Elections 2020 – Interview exclusive/ Professeur Julien Nimubona : « Toute manipulation des résultats sera catastrophique pour le pays »
Elections 2020 – Interview exclusive/ Professeur Julien Nimubona : « Toute manipulation des résultats sera catastrophique pour le pays »

Intolérance politique grandissante, absence du fichier électoral, des « caciques » du Cndd-Fdd qui ne sont plus tête de listes, etc. A une semaine de la fin de la campagne électorale, le politologue revient sur les questions de l’heure.

Bientôt à la fin de la 2e semaine de la campagne électorale, quel bilan dressez-vous?

Un bilan, plutôt positif. Tous les grands thèmes attendus ont été abordés. Bien sûr certains, plus que d’autres. Je cite, notamment le chômage des jeunes. Un terrain, à mon avis extrêmement miné. Parce qu’il ne suffit pas d’annoncer, il faut montrer la faisabilité. Le 2e thème, c’est le développement socio-économique. Comme l’électorat de base est rural, c’est une population rurale qui vit de l’agriculture et de l’élevage, il suffit de voir combien tous les candidats ont rivalisé pour parler des intrants, des banques de développement. Le 3ème thème, ce sont les infrastructures. Sans oublier la grande thématique qu’est la sécurité.

L’intolérance politique, signalée ici et là qui va crescendo. Quelle en est la cause ?

C’est le « phénomène CNL ou phénomène Rwasa », qui agace. Il faut l’avouer, ce n’est plus une histoire du parti politique et son leader. C’est un mouvement massif, du jour au jour qui prend de l’ampleur. Eu égard au nombre de gens qui gagnent ses rangs, fort malheureusement, cela énerve le parti au pouvoir. C’est dans cette logique qu’il use de tous ses moyens pour les couper dans leur élan.

Au vu de l’enjeu, ça ne m’étonnerait pas que ça n’aille pas plus loin, parce que nos acteurs sont habitués à ce genre de résolutions violentes.

Les dernières mises en garde de certaines autorités (procureur de la République, porte-parole de la Police), quel est le message derrière ?

Je suis étonné par le fait que la loi commence à être dite actuellement, alors que longtemps avant la campagne, ces autorités auraient dû alerter, voire punir les fauteurs de troubles. Ici, je parle des bavures des jeunes affilés au Cndd-Fdd. Il faut se le dire, si la justice, la police, l’administration n’avaient pas été trop complaisantes à leur endroit, cette intolérance aurait diminué d’intensité. L’intolérance, c’est aussi cette déplorable manière des autorités de créer des factions des partis politiques à la veille des élections (cas Uprona Mbayahaga). Cela est contraire à la loi, au code électoral. D’où il en vient à se demander : « Qui favorisent cette intolérance politique? C’est ce que j’ai appelé, ‘’un Etat qui part en campagne électorale’’.»

C’est cela le gros problème de notre pays. La Ceni n’est pas cette instance de gestion des contentieux électoraux. Il revient à la justice, à la police d’être neutre par rapport à ces partis en compétition pour la bonne tenue des élections. Or, il s’avère que ce n’est pas le cas.

Agathon Rwasa déclare que ses militants se défendront en cas d’agressions. Votre commentaire ?

C’est un fait nouveau dans ses discours. Jusque-là, M. Rwasa avait toujours été modéré, mesurant ses mots. Pour en venir à cette situation, je pense que dans une certaine mesure, il est dépité. Il a vu que le régulateur n’apparaît pas neutre. Et les exemples sont légion. A chaque fois que ses militants sont persécutés, la justice, la police ne se montrent pas protectrices. Ces institutions restent partisanes. Face à cette nouvelle rhétorique, le risque, c’est que si rien n’est fait dans l’immédiat, et Rwasa et les autres candidats, ils adopteront la même attitude. La suite sera l’embrasement total.

La Ceni se mure dans le silence total. Que doit être son rôle?

Son rôle, c’est de lire le code électoral. Elle doit être cette instance neutre chargée d’organiser les élections. A ce titre, elle doit interpeller la police, la justice pour qu’en cas d’éventuelles bavures, ces corps-là l’aident à remettre dans le droit chemin les leaders politiques. Malheureusement, c’est une tâche qu’elle a du mal à s’acquitter. Car, sur terrain, des cas sont rapportés de son parti pris.

Nombreux observateurs craignent une gestion catastrophique des résultats des urnes .Y- a-t-il raison de s’inquiéter?

Au regard du niveau d’engagement des militants, des leaders politiques d’un côté comme de l’autre, les craintes sont fondées. C’est pourquoi les gestionnaires de l’Etat doivent être hautement responsables en étant neutres, en lisant la loi, en rapportant les faits de terrain tels qu’ils sont. Bref, ils doivent faire preuve de ce qu’on appelle « la sincérité des élections ». C’est -à-dire, proclamer les résultats des élections, tels que reflétés par l’expression de la population. Sinon, toute manipulation sera catastrophique pour le pays.

Pour ceux qui font le parallélisme entre les élections de 1993 et celle de 2020.Votre observation ?

La donne n’est pas la même. En 1993, c’étaient des élections-chocs. Un choc entre une élite au pouvoir depuis l’indépendance dominée par une minorité et une majorité démographique qui se disait exclue voire violentée.

L’autre différence, c’est la dimension émotionnelle, idéologique, sentimentale ethnique de 1993 que l’on ne retrouve pas aujourd’hui. Alors que pour le prochain triple scrutin du 20 mai, on retrouve une opposition politique et un pouvoir. La seule proximité, c’est que l’actuel pouvoir a eu à gérer des crises politiques antérieures, notamment celles de 2015. Un état de fait qui crée un clivage quasi similaire à celui de la période précédente 1993.

La carte ethnique a toujours été déterminante lors des élections au Burundi. Sera-t-il le cas ?

Le clivage ethnique est là. Il n’a jamais quitté le Burundi. D’ailleurs, s’il n’y avait pas eu Arusha qui a fixé les quotas ethniques représentatifs dans les institutions (repris dans les Constitutions de 2005 et 2018), je crains que les partis politiques n’eussent pas été obligés d’avoir toutes les ethnies.

La preuve, il suffit de voir lorsqu’arrivent de gros enjeux au sein des partis. Il y a des groupes ethniquement homogènes qui se créent et marginalisent l’autre groupe en fonction de la majorité ethnique à côté.
Et ceci est lié au phénomène appelé « les consciences sans structures ». Il y a la grande majorité des Tutsi qui s’exprimaient au sein du l’Uprona et du MSD, aujourd’hui leurs consciences ne sont pas canalisées. Partant, ils auront tendance à chercher où se frayer un chemin pour que leurs voix soient entendues (ex Tatien Sibomana, Dr Yves Sahinguvu dans la coalition Kira-Burundi). Raison de plus, depuis un bon bout de temps, sur les réseaux sociaux, des messages circulent comme quoi, Rwasa porterait en lui les Tutsi.

Le fichier électoral, toujours absent. Votre commentaire?

C’est un scandale. Le 1er devoir de la Ceni, avant le début de la campagne électorale, aurait été d’annoncer la liste des personnes qui voteront. Par contre, je suis étonné par le fait que les partis ou acteurs politiques aient commencé de battre campagne électorale sans pour autant connaître ce fichier.

A mon humble avis, un acte totalement irresponsable. Car, je sais bien, si demain, il y a un contentieux, ce sera autour de ce document. Et, connaissant la pyramide d’âges de la population burundaise (plus de 60% de la jeunesse burundaise ont 18 ans, NDLR), c’est évident que ce fichier sera la source de tous les différends.

De surcroît, les Burundais à l’extérieur, qui ne pourront pas voter suite au coronavirus, etc, nous ne savons pas combien ils sont. Est-ce que la Ceni les a-t-il soustraits de la liste? Rien que des inconnues !

La population burundaise, la trouvez-vous mature politiquement pour opérer un choix rationnel?

Des indicateurs sont perceptibles. Récemment, la Ceni a annoncé le nombre des gens ayant retiré leurs cartes d’électeurs. Dans la mairie de Bujumbura, elles étaient à plus de 70%. Cela veut dire que les gens de la ville, des centres urbains sont distants, critiques, matures .Ce qui n’est pas le cas pour la population rurale. Elle n’a pas une culture citoyenne assez développée. Elle est dans une double culture, une culture paroissiale et subjective. C’est-à-dire qu’elle fait allégeance à des personnes physiques plutôt qu’à des institutions ou à des lois. Ce faisant, elle a cette propension à voter pour tel candidat parce qu’il lui a donné quelque chose.

Toutefois, malgré cette attitude, il y a une culture, petit à petit « la rationalité en valeur » commence à s’installer .C’est-à-dire que la population sait qui leur donne satisfaction plus que qui. A cet instant, elle court moins vers celui qui a le pouvoir. Lorsque ce dernier est corrompu, elle n’hésite pas à dénoncer le malfrat.

Votre pronostic?

Les Burundais sont prudents, conservateurs. Ils ont peur de l’incertitude. Beaucoup votent pour leur sécurité. Il ne sera pas étonnant de voir dans les campagnes, ce vote sécuritaire remporter. Parce qu’au fond de ses habitants, ils sont convaincus que le pouvoir n’acceptera pas le résultat des urnes. Une situation aux antipodes des gens de la ville. Ce vote n’est pas fréquent.

Au-delà de ce conservatisme, ce qui m’interpelle c’est le phénomène Rwasa. Très massif, une surprise reste plausible. A l’instar de 1993 et 2005, les gens peuvent dédire les pronostics et braver tous les risques et prendre acte de cette rupture. Aussi, faut-il ajouter, le grignotage de l’électorat du parti de l’Aigle par l’ancien président Domitien Ndayizeye, le candidat de la coalition Kira-Burundi, et Léonce Ngendakumana du Sahwanya Frodebu. Dans certains fiefs, ils peuvent lui causer du tort. Et s’il advient qu’il y ait un 2e tour, c’est certain, il sera en défaveur du Cndd-Fdd.

Propos recueillis par Hervé Mugisha

Des « caciques » du Cndd-fdd qui ne figurent pas sur les listes électorales. Un signe de renouvellement de la classe dirigeante du parti?
Contrairement à ce que pensent bon nombre de gens, le politologue fait remarquer que c’est une pratique courante au sein du Cndd-Fdd.  « Lorsqu’on regarde les listes législatives de 2015, elles ont été renouvelées à 20%, celles de 2020 à 12,8% ». Pour lui, il ne faut pas conclure à une exclusion de personnalités.
« Si vous regardez bien, la plupart des ministres du gouvernement sortant n’étaient pas sur les listes de 2015 ». Comme compensation, le professeur Nimubona fait savoir qu’ils pourraient éventuellement être redéployés dans les hautes sphères des fonctions de l’exécutif ou de l’administration du parti.Par contre, cette pratique dénote un autre phénomène au sein du parti: la confusion du parti et de l’Etat, à l’instar des dirigeants du parti qui semblent supérieurs aux élus. « Ces gens qu’on appelle des “Généraux “commandant politiquement au sein du gouvernement alors qu’ils n’ont aucun mandat du peuple. Idem pour les fameux secrétaires du parti sans parler des secrétaires provinciaux, sans parler des commissaires provinciaux  qui semblent prendre le dessus sur les députés ou les élus locaux. »Et de regretter la marginalisation du Parlement et du Sénat au sein de ce parti. « Depuis 2010, ces deux chambres des élus du peuple semblent avoir perdu leur force. Elles ressemblent à un espace où l’on va gratifier les simples militants  au niveau local comme national ». Selon ce politologue, cela se remarque dans la non- prise en compte de leur niveau de formation. Résultat : ces gens vont voter des projets de loi sans un regard critique, diluant de facto la fonction de contrôle de l’action gouvernementale.

Suite à la décision du CNC, vous ne pouvez ni réagir ni commenter cet article.

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