Lundi 08 août 2022

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Burundi-Arabie Saoudite : Recrutement des travailleurs : l’inquiétude plane toujours

07/06/2022 4
Burundi-Arabie Saoudite : Recrutement des travailleurs : l’inquiétude plane toujours
Une centaine de femmes prêtes à partir pour le Golfe, appréhendées par la police dans une maison de la zone Buterere, fin 2020.

L’Accord de recrutement des travailleurs entre le Burundi et l’Arabie saoudite, signé en novembre 2021, vient d’être promulgué. Malgré ce cadre légal, des craintes persistent. Les concernés témoignent.

M.I., 29 ans, employée de maison, vient de quitter son travail dans un ménage du nord de la capitale. Elle espère s’envoler pour l’Arabie Saoudite « très bientôt », pour un travail dont elle ignore encore les contours.

Il y a plusieurs mois, une maman – une connaissance – la présente à une société de recrutement des travailleurs pour les pays du Golfe. Elle, simple employée de maison venant à peine d’arriver dans la capitale économique, qui rêvait d’embarquer dans un avion ne pouvait pas laisser cette chance lui filer entre les doigts.

M.I. se prépare à partir en Arabie Saoudite. Elle fait partie d’une équipe d’une cinquantaine d’autres femmes qui viennent d’être formées sur les notions de base de la langue arabe. D’après elle, ce sont des femmes âgées entre 20 et 60 ans. C’est dans la zone Kinama qu’elles ont suivi cette formation. « Nous espérons partir dès ce mois de juin». Du moins, selon ce que le responsable de cette société, dont elle ignore le nom, leur a dit.

M.I. affirme qu’elle ne sait pas quel travail elle va faire. Ni où elle va loger dès qu’elle arrive. Ni comment elle va vivre… « Cela importe peu, pourvu que je quitte ce pays. Le reste, je le saurai sur place ». Selon elle, la société leur a dit qu’une fois sur place, l’ambassade du Burundi en Arabie Saoudite va les conduire à la société de recrutement sur place. « Et l’on va attendre que nos employeurs viennent nous récupérer».

Cette jeune femme se dit convaincue que la société qui va les envoyer travaille légalement. « Même un ministre est venu nous rendre visite au centre où nous suivons les formations. Il nous a dit qu’en cas de maltraitance, il faudra le signaler à l’ambassade du Burundi en Arabie saoudite. » D’après elle, ce ministre, dont elle ignore le nom, leur a rassuré qu’il n’y aura plus de victimes de différentes violences car c’est désormais l’Etat qui s’en charge.

Le système ‘’Kafala’’ fait peur

La seule grande source d’angoisse de M.I, la société leur a dit que dès qu’elles commencent le travail au royaume saoudien, elles devront remettre leur passeport à leur employeur. Elles n’auront pas le droit de démissionner ou quitter le pays sans l’accord de l’employeur. C’est le système ‘’Kafala’’ – en vigueur surtout dans les pays du Golfe – qui nie toute possibilité d’autonomie aux migrants, Il est décrié par les défenseurs des droits de l’Homme.

Jimmy Bigirimana, président de ‘’ Burundi job solution’’, une société de recrutement des travailleurs à destination des pays du Golfe, s’inquiète aussi de ce système qui sera toujours fonctionnel, malgré ces accords. Car rien n’est prévu dans ces nouvelles conventions pour suspendre le système. D’après lui, ces accords bilatéraux ne comportent pas de réglementation ou conditions précises de protection des travailleurs. Il faut des textes d’applications qui les accompagnent.

Plusieurs députés, qui ont voté à l’unanimité cet accord en avril 2022, ont aussi soulevé leurs inquiétudes par rapport à ce système. Une procédure qui, d’après eux, occasionne souvent différents abus comme le non-paiement de salaire, le travail forcé, voire des sévices.

110 millions de BIF qui rentrent dans la caisse de l’Etat

Jimmy Bigirimana, responsable d’une société de recrutement, estime qu’il faut à tout prix des textes d’application de ces accords.

Jimmy Bigirimana affirme qu’avec ces nouveaux accords, chaque société de recrutement devra payer au gouvernement une caution de 100 millions de BIF pour l’assurance et la protection sociale des travailleurs qui partent, et une somme de 10 millions de BIF pour la licence (agrément) de chaque société. « Mais tout cela n’est pas encore officiel. Nous attendons l’ordonnance de mise en application de l’accord».

Concernant les violences que subissent certaines travailleuses domestiques burundaises dans les pays du Golfe, Jimmy Bigirimana indique que ces cas sont relatifs. Le grand problème réside au niveau des travailleurs recrutés par des commissionnaires des deux pays qui travaillent clandestinement. « Là, en cas de violence, les victimes ne peuvent pas être sauvées car elles ne sont pas connues».

Quant au système ‘’Kafala’’, le ministre de l’Intérieur, Gervais Ndirakobuca, a tranquillisé, lors de l’exposé de ces accords à l’Assemblée nationale : « Ce système sera exclu des clauses du contrat qui tiendra compte du code de travail appliqué au Burundi. » Il a, par ailleurs, souligné que les travailleurs migrants vont être cette fois-ci parrainés par les agences de recrutement reconnues par le gouvernement du Burundi, qui vont à leur tour signer des contrats de partenariat avec les agences saoudiennes de recrutement reconnues par l’Etat saoudien.

Pas question de laisser filer les avantages de la migration

Dans son exposé des motifs à l’Assemblée nationale, le ministre Gervais Ndirakobuca a affirmé que les travailleurs migrants contribuent à la croissance économique de leurs pays de destination et d’origine. Mais le phénomène de migration irrégulière entraîne des défis complexes en matière de protection des travailleurs migrants, de liens entre migration et développement, et de coopération internationale.

Selon lui, le gouvernement burundais est conscient des avantages de la migration, mais aussi soucieux de relever les défis qui se posent. « C’est ainsi qu’il veut réguler ce mouvement de main-d’œuvre à travers un cadre légal contraignant, pour l’intérêt des travailleurs migrants, des employeurs et des deux pays. »

Le ministre de l’Intérieur a, en outre, précisé que la conception d’un passeport spécial pour identification et protection des émigrés burundais en quête d’emplois en Arabie Saoudite est en cours.

Pour rappel, une centaine de femmes ont été appréhendées par la police en décembre 2020, dans une maison du quartier Miroir dans la zone Buterere. La police a parlé de démantèlement d’un réseau de trafic d’êtres humains. Depuis lors, les sociétés de recrutement de ces femmes ont été suspendues.

Quelques dispositions clés de l’Accord sur le recrutement des travailleurs à destination de l’Arabie saoudite, composé de 10 artsicle.

Article 4
L’Arabie Saoudite doit
– Veiller à l’exécution du contrat de travail entre l’employeur et le travailleur.
– Faciliter l’ouverture, par l’employeur, d’un compte bancaire au nom du travailleur pour le dépôt de son salaire mensuel tel que prévu dans le contrat de travail.
– S’efforcer de faciliter le règlement rapide des cas de violation de contrat de travail.
– Faciliter le rapatriement des travailleurs à la fin du contrat, dans des situations d’urgence ou en cas de besoin.

Article 5
Le Burundi doit
-Veiller à ce que les futurs travailleurs soient formés aux tâches appropriées dans des centres de formation spécialisés et aient reçus une orientation sur les coutumes saoudiennes ainsi que les termes et conditions du travail.
– Exiger des travailleurs burundais de respecter les lois, la morale, l’éthique et les coutumes saoudiennes.
– Prendre les mesures nécessaires pour faciliter le transport des travailleurs potentiels vers l’Arabie saoudite dans un délai n’excédant pas un mois à compter de la date de réception du visa
– Rapatrier les travailleurs en violation des clauses contractuelles.

Article 6
Un comité technique conjoint composé des hauts fonctionnaires des deux parties est mis en place pour examiner, évaluer et suivre périodiquement la mise en œuvre de l’Accord.

Article 7
Tout différend résultant de l’interprétation ou de la mise en œuvre du présent Accord sera réglé à l’amiable par consultation entre les deux parties, par voie diplomatique.

Forum des lecteurs d'Iwacu

4 réactions
  1. Yan

    « « Cela importe peu, pourvu que je quitte ce pays. Le reste, je le saurai sur place ». »

    Une telle phrase prononcée par quelqu’un qui n’a aucune qualification, qui ne parle aucune langue internationale est lourde de sens. Elle devrait interpeller chaque personne qui participe dans la gestion de ce pays.

  2. arsène

    On peut douter de tout concernant cet accord. Comment, une Burundaise peut-elle quitter la campagne et s’envoler quelques semaines (ou mois) plus tard dans un pays comme l’Arabie saoudite. Une personne qui ne parle pas l’arabe ou l’anglais (par défaut) pourra-t-elle communiquer avec l’employeur?
    J’étais à Djeddah en 2019. Alors que nous allions faire le plein à une station service, une femme de teint un peu foncé est venue vers nous pour tendre la main. Elle parlait arabe. J’ai alors posé la question à la personne qui m’accompagnait pour un peu comprendre.

    Bien qu’ayant observé beaucoup de mendiants en Europe – quasiment des Européens -, je ne m’imaginais pas que cela puisse arriver au Royaume d’Arabie saoudite. La femme était soudanaise. J’apprenais qu’il y a beaucoup de Soudanais-e-s qui migrent vers le Royaume par la Mer rouge. Contrairement aux Burundaises, les Soudanaises (pour la plupart d’entre elles) parlent l’arabe. Elles pourraient et ont envie de travailler en ayant la capacité de s’exprimer.

    Ayant séjourné dans deux grandes villes (Dammam et Djeddah), j’ai pu observer le traitement réservé aux travailleurs migrants. Pas vraiment enviable. J’ai discuté avec des Ougandais rencontrés à l’aéroport de Dammam et vu le traitement réservé aux Sri lankais employés dans le bâtiment. C’est triste.

    Les députés ont tout de même voté à l’unanimité cet accord en avril 2022, tout en soulevant leurs inquiétudes par rapport au système « kafala »! Pourquoi n’ont-ils pas retoqué le texte pour que ce que promet le ministre soit inscrit noir sur blanc dans l’accord?

  3. Jereve

    Il me semble (mais je peux me tromper) que cet exode de personnes vers les pays du Golfe concerne en majorité des femmes. D’où la question pourquoi cette préférence pour la gente féminine.

  4. Ndambi

    Pourquoi donnez vous des informations tronquées ou sibyllines?
    Un ministre serait venu…
    Quel est ce ministre? ou cette personne qui se fait passer pour ministre?
    Hanyuma, 75% des abarundi vivent en dessous du seuil de la pauvreté. Mu reta Mvyeyi et Nkonzi.
    Reka bigeragereze

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