Ils sont venus au coin du feu

Au coin du feu avec Marie Nzigamye

14/09/2019 Antoine Kaburahe Commentaires fermés sur Au coin du feu avec Marie Nzigamye
Au coin du feu avec Marie Nzigamye

Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Marie Nzigamye.

Votre qualité principale ?

Les gens qui me connaissent répondraient sans doute mieux à cette question. Mais je pense que je suis gentille, que je traite les gens avec bienveillance, que j’essaie d’écouter ceux qui m’ouvrent leur cœur.

Votre principal défaut ?

J’ai tendance à pardonner sans conditions. Il y en a qui peuvent ne pas comprendre que cette façon d’agir leur ouvre ma porte une deuxième fois, mais que j’attends de leur part des efforts pour ne plus me décevoir. Je n’explique mon attitude qu’à ceux qui montrent des signaux de bonne volonté, sinon je m’éloigne, parfois pour longtemps.

La qualité que vous préférez chez les autres ?

La sensibilité, l’humilité, l’ouverture d’esprit.

Le défaut que vous avez du mal à supporter chez les autres ?

Le mensonge qui mène souvent à la manipulation. Cette combinaison peut être à la base de beaucoup de mauvaises actions. Je détecte facilement ce genre d’attitude qui provoque chez moi une grande méfiance alors que je fais confiance aux gens.

La femme que vous admirez le plus ?

Il y en a plusieurs mais je choisis Simone Veil parce qu’elle a fait avancer la cause de la Femme. Ministre de la Santé, sous Valéry Giscard d’Estaing, elle a fait adopter la loi sur la dépénalisation de l’avortement (IVG), une loi qui touche à présent tous les pays qui considèrent que la femme a le droit de ne pas garder un fœtus qu’elle n’a pas désiré. Une loi qui protège aussi les bébés et qui leur permet de naître et de vivre dans des conditions optimales : être aimé est un besoin vital pour les bébés, un besoin aussi bien physique que psychologique. Simone Veil a réalisé beaucoup de choses, elle a aussi écrit des livres remplis d’idées lumineuses et profondes tout en restant discrète.

L’homme qui vous a le plus marqué? 

Martin Luther King pour son combat, son intelligence, sa vision de la société, son charisme, sa disponibilité pour le combat qu’il a initié et mené à bon port.

Qui aimeriez-vous être ?

Rester profondément celle que je suis et avancer dans le combat que je partage avec des amis que je respecte et que je salue. Réaliser avec eux la volonté de faire connaître l’idée d’une vraie paix pour le Burundi et pour d’autres pays africains qui souffrent des mêmes maux que nous. Cette idée de paix, le sans-ethnisme, nous la faisons avancer par une réflexion profonde et dans une liberté totale.

Votre plus beau souvenir 

J’ai senti un tel bonheur à chaque naissance de mes enfants, que j’avais le sentiment de participer à un miracle.

Le plus triste ?

Mon plus triste souvenir est familial : le jour où j’ai perdu ma mère et ensuite mon père, j’ai eu le sentiment de perdre une partie de moi, la partie qui me servait de rempart. Je n’ai pas aimé et je n’aime pas ce sentiment de vulnérabilité que j’ai gardé en moi et qui se réveille chaque fois que je pense à eux.

Vivre loin d’eux pendant une très grande partie de mon âge adulte m’a créé une sensibilité toute particulière qui me donne envie de vous dire qu’il faut profiter des vôtres le plus que vous pouvez.

Quel serait votre plus grand malheur ?

J’ai du mal à le définir, par pudeur et aussi je crois qu’il n’est pas nécessaire de décrire une situation négative et irréelle qui ne peut rien apporter ni aux autres ni à moi. Sans doute parce que je suis réaliste dans ma vie de tous les jours et que je trouve un certain confort à raisonner à partir de données contrôlables.

Le plus haut fait de l’Histoire burundaise ?

La résistance de Mwezi Gisabo face à l’arrivée des colons. Il a suivi les leçons de ses ancêtres qui l’avaient éduqué pour défendre son pays contre toute invasion. Il croyait à son rôle. Sa grandeur se confondait avec son pays. Il prenait son devoir au sérieux. Il était prêt à mourir pour l’accomplir. Il n’attendait en retour que l’honneur et la reconnaissance de son pays, de son peuple.

La plus belle date de l’Histoire du Burundi ?

Le 1 juillet 1962, le jour de l’indépendance de mon pays. Un changement significatif nous était donné de construire un pays souverain, libre. Cela représentait des droits et des devoirs, pour les dirigeants et pour toute la population burundaise. Au-delà des mots, avons-nous pris conscience de ce que cela nous exigeait ? La question reste posée.

La date la plus terrible ?

Il n’y en pas une mais plusieurs : ce sont ces dates depuis 1965, jusqu’à ce jour ces dates où le Burundi a connu la mort des dirigeants et des simples citoyens, paisibles, à cause des mensonges et des manipulations d’une classe politique qui a souvent trop souvent été défaillante par rapport à ses devoirs. A mon humble avis, c’est la somme de ces mensonges et ces manipulations qui font que le Burundi est devenu un pays éphémère.

Le métier que vous auriez aimé faire ? 

Ayant vécu d’une manière complètement atypique, je m’intéresse à beaucoup de domaines différents dans lesquels j’aurais pu m’épanouir. Tout ce dont je suis sûre c’est que cela aurait été en rapport avec les conseils donnés aux autres.

Votre passe-temps préféré ?

La lecture, la musique, et les débats politiques. Je lis beaucoup et à travers les livres, j’ai embrassé des domaines aussi différents que la politique, la psychologie, la sociologie, la philosophie, l’histoire du Burundi et du Monde. J’aime les bons romans qui me permettent d’étudier les personnages d’une époque, d’un moment. Une source infinie qui m’aide à comprendre la réalité.

La musique : je la sélectionne en fonction de mes états psychologiques : quand je ne suis pas sereine j’écoute une musique forte et dont les paroles ne déteignent pas sur moi parce que je ne comprends pas la langue. Et ainsi de suite. La source est inépuisable et tellement riche, tellement belle.

Votre lieu préféré au Burundi ? 

Je ne vais pas innover, il s’agit de ce qui a constitué mon chez moi pendant 20 ans. Mon petit coin de paradis : Busimba. J’y ai passé une enfance heureuse, entourée des miens et des voisins adorables.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

J’ai quitté le Burundi en 1971 à la fin de mes études secondaires (D7 à l’Ecole Normale de Bukeye) et depuis lors j’y ai vécu pendant seulement quatre années. Le reste du temps j’ai été dans une errance constructive, qui m’a permis de constater que le Burundi n’est pas un paradis pour plusieurs raisons et qu’aucun pays n’est un paradis quand on y reste suffisamment longtemps pour tout comprendre. J’aime le Burundi mais j’ai aimé et j’aime d’autres pays. Sinon j’aurais mal vécu, dans les regrets permanents, ce qui ne permet pas de construire une vie épanouie. C’est plus facile de se faire une petite place parmi les siens, mais pour encourager ceux qui, pour mille raisons, seront obligés de vivre en dehors du Burundi, je dis qu’il ne faut pas culpabiliser car à l’heure d’aujourd’hui nous vivons tous ensemble. L’essentiel est de garder une place dans notre cœur pour notre pays d’origine.

Le voyage que vous aimeriez faire ? 

Découvrir La Nouvelle Zélande pourrait être une destination très satisfaisante pour moi. Un pays simple. L’image d’une première ministre qui amène son bébé dans une conférence des Nations Unies m’a beaucoup touchée. L’image d’un président du Parlement tenant sur ses genoux un bébé a fini par me convaincre de la volonté de ce pays à établir des rapports humains entre les citoyens et leurs dirigeants.

Votre rêve de bonheur ? 

Le bonheur est constitué de la somme de ces petites choses de la vie qui font que nous nous sentons bien, calmes, équilibrés, satisfaits du moment présent.

Adepte de plusieurs méthodes de méditation, j’essaie de trouver de petits moments de bonheur dans ici et maintenant. Jouer avec un enfant, le faire rire, le regarder s’épanouir, lui faire manger ce qu’il aime. Les enfants ont beaucoup à donner et sont une source de bonheur intarissable. Profiter de l’amour et de l’amitié qui nous sont offerts et le bonheur est là.

Vivre dans un pays paisible. Se retrouver dans un beau paysage et garder l’idée de l’admirer et d’être reconnaissant. Donner et recevoir. Il y a plusieurs façons simples de faire du rêve de bonheur une réalité. Échanger avec des personnes sincères qui n’hésitent pas à vous corriger et à enrichir vos idées dans les domaines que vous partagez. Se sentir proches des personnes que vous ne connaissez que grâce à des discussions interminables procure une satisfaction induisant le bonheur. Le bonheur n’est pas un rêve. Il est une réalité.

Votre plat préféré ? 

Ce plat change selon l’endroit où je me trouve. Dans le domaine culinaire je suis aussi éclectique que dans les autres domaines. Il y a de très bons produits sur tous les continents et de très bonnes recettes dans tous les pays du monde.

Votre chanson préférée ?

Je n’en ai pas une mais plusieurs. C’est l’état dans lequel je suis qui décide.

Mais il y en a une qui me parle spécialement quand je pense à la vie de mon pays. La chanson anti-extrémisme comme l’a appelée une de mes filles : « Né en 17 à Leidenstadt » de J.J. Goldman. Une chanson que je conseille à chaque Burundais. Une chanson qui relativise les différences humaines, pour nous ethniques ; qui relativise notre supériorité pendant des moments chaotiques de notre histoire….

Nous réfléchissons et agissons comme si nous avions un choix de naître Hutu, Tutsi, Twa etc. Ce choix-là n’existe pas. Si vous vous croyez Hutu pensez ce qui serait advenu de vous si vous étiez né Tutsi et vice versa. J’ai choisi de renoncer à mon « ethnie » depuis 2005. A force de réfléchir et d’essayer de comprendre les crises mortelles que connaît mon pays, j’ai acquis beaucoup de sérénité, beaucoup de capacité de décider par moi-même, d’être juste et tolérante que je ne regrette pas mon choix. C’est un choix de VIE comme nous l’appelons entre adeptes.

La radio vous écoutez ? 

Je ne suis pas très radio. Les nouvelles je préfère les lire accompagnées d’une analyse. Cela me permet à mon tour de faire mes commentaires, d’approfondir la nouvelle. Les radios sont très utiles pour connaître les nouvelles du jour. Et lorsque je n’ai pas le temps de passer par les journaux écrits, j’aime RFI, BBC, et d’autres radios qui s’intéressent à l’Afrique, sans oublier les radios burundaises qui se multiplient et qui permettent de comparer les infos.

Avez-vous une devise ? 

J’en ai eu quelques-unes quand j’étais membre d’un mouvement de jeunesse et certaines sont restées dans ma tête et dans mon esprit. Depuis que je suis responsable d’autres vies que la mienne je me dis que je dois tout faire pour simplifier la vie de mes proches et de mes amis. C’est devenu ma seconde nature, un réflexe devenu automatique.

Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

Je n’étais pas au Burundi. Mais j’étais heureuse de la naissance d’un pays démocratique. J’avais des rêves de liberté et de paix. Je priais pour que tous les dérapages soient évités Je souhaitais que le Burundi trouve un équilibre apaisé.

Votre définition de l’indépendance ? 

Tous les Burundais face à leur destin. Des dirigeants plus sensibles à l’amélioration de la vie de chaque citoyen. Des citoyens écoutés, respectés, qui ont l’alternative de refuser un dirigeant qui va clairement à l’encontre du bien.

Votre définition de la démocratie ? 

Pour moi la démocratie doit influencer ma vie de tous les jours dans les moindres détails. Elle doit guider mes rapports avec autrui. Si je ne suis pas démocrate dans ma façon de vivre, de penser, d’agir…C’est inutile de me faire confiance si je deviens un personnage politique. La démocratie suppose du respect envers son pays, ses proches, ses amis. La démocratie ne doit pas tolérer les mensonges, les manipulations, « amayeli ». La démocratie doit se baser sur une proposition claire, compréhensible pour tous et qui permet à chacun de faire un choix satisfaisant de ce qui engage sa vie, celle de ses enfants, de tout un pays qu’il a en commun avec des millions d’autres citoyens. Nous arriverons ainsi à respecter réellement le choix des urnes.

Votre définition de la Justice ? 

Pour un simple citoyen, la justice existe lorsque sa vie, sa liberté, ses choix sont protégés quoi qu’il arrive. Lorsque ce citoyen sait que l’État va trouver des solutions justes aux problèmes qui peuvent se poser chez lui et chez les autres. J’aime cet aspect d’une justice qui donne la tranquillité aux citoyens.

A côté de cela toutes les personnes qui jouent un rôle dans le domaine de la Justice doivent être bien formées, non seulement dans la connaissance du Droit mais également de l’éthique qui doit les guider. Quand les juges, magistrats et leurs services sont corrompus, c’est la Justice qui est corrompue ; Elle devient alors dangereuse.

Si vous êtes ministre de la Promotion féminine…

je montrerais d’abord au chef du gouvernement et à mes collègues que ce ministère est parmi les plus importants. Il s’occupe de plus de la moitié des électeurs. Il ne peut pas être un leurre. Sinon c’est un manque de respect.

J’exigerais d’inclure dans le programme scolaire une formation concernant les droits de la femme. Une formation commençant avec le primaire et se terminant à la fin du secondaire. Cela va permettre d’aborder tous les aspects et d’influencer la vie de chacun. Cette sensibilisation est indispensable. Le Burundi doit être humble et reconnaître que des problèmes existent dans ce domaine et accepter d’y faire face.

L’acceptation de ces deux mesures et le budget qui va avec serait un gage de démarrer un vrai changement de mentalité indispensable pour un développement digne de ce nom.

Et si vous étiez ministre des Affaires étrangères ?

Je suis convaincue qu’un pays, tout comme un individu, a besoin d’avoir des amis pour s’épanouir. Je veillerais donc à ce que ce ministère remplisse correctement ce rôle.

Des relations épanouies exigent le respect de tous les accords qui engagent le Burundi. Cela permet aux autres pays de vous faire confiance et de vous écouter avec respect lorsque vous avez besoin de soutien pour atteindre certains objectifs ou vendre des idées et des biens. Ce principe guiderait donc toutes les personnes travaillant dans ce secteur. Une réflexion serait permanente pour ne pas rater le cours de l’Histoire.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

Spontanément je dirai oui, car je suis loin d’être blasée. Si vous m’accordez un petit moment j’ajouterai très vite qu’au Burundi comme dans le Monde et tenant compte de notre époque, cette bonté doit être encadrée afin de mettre un barrage aux manipulations de toutes sortes. Il ne faudrait pas pouvoir passer par « la bonté » pour aboutir à des actions nuisibles surtout pour les plus démunis.

Pensez-vous à la mort ?

J’y pense quand la mort touche mes proches, quand elle touche mon pays. Elle arrive qu’on y pense ou qu’on n’y pense pas. Le langage populaire dit que chacun a son jour. A mon avis, la pire mort est celle qui est donnée à quelqu’un par une autre personne, par pure méchanceté ou parce que l’on croit être assez puissant pour sacrifier des vies humaines.

Si vous comparaissez devant Dieu, que lui direz-vous ?

Qu’est-ce que je dirai à Dieu quand je comparaîtrai devant Lui : Même devant les humains je suis peu bavarde et vous voulez que je trouve à dire à Dieu après ma mort ? (silence) Je dois me concentrer sur mes échanges avec Lui de mon vivant et surtout pratiquer autant que possible le commandement suprême : « Fais à ton prochain ce que tu aimerais qu’on te fasse »

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Bio-express

Née en 1951 à Busimba-Muramvya, Marie Nzigamye vit en dehors du Burundi depuis 1971. Elle mène une vie, selon elle « complètement atypique » avec plusieurs déménagements dans huit pays différents. « J’ai quitté le Burundi avec une formation solide, riche et capable de m’ouvrir beaucoup de portes », dit-elle. Autodidacte, elle a fait des formations variées et elle est à l’aise dans l’analyse politique et sociologique. Marie Nzigamye s’intéresse naturellement au Burundi, mais aussi à d’autres pays. Elle a publié plusieurs articles et un livre, “ La voix d’une femme “, qui est sa contribution à la paix pour son pays.

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