Société

A la recherche de Jean : Des corps inhumés sans identification formelle

22/08/2016 Fabrice Manirakiza 0

Les deux corps repêchés la semaine dernière dans la rivière Mubarazi ont été enterrés ce mardi 16 août 2016 au cimetière de Muramvya. D’après l’épouse de notre confrère Jean Bigirimana, ce dernier ne figure pas parmi eux.

Les deux corps de la rivière Mubarazi ont été inhumés sans être identifiés formellement.
Les deux corps de la rivière Mubarazi ont été inhumés sans être identifiés formellement.

«Après identification, nous les avons enterrés, car les corps étaient dans un état de décomposition avancé.», indique Dieudonné Nsabimana, administrateur de la commune Muramvya.

D’après des défenseurs des droits humains à Muramvya, c’est ce même administrateur qui s’est chargé de cette opération, vendredi 16 août 2016 dans l’après-midi au cimetière de Muramvya, trois jours après avoir été repêchés dans la rivière Mubarazi.

L’administrateur de la commune Muramvya tient à souligner que les deux corps ont été inhumés sur ordre du procureur de la République en province Muramvya.

Cet enterrement à la sauvette n’a pas été apprécié. «Pourquoi ils se sont empressés de les enterrer sans qu’on sache leurs identités?», s’interroge un défenseur des droits de l’homme sur place. Pour lui, comme les dépouilles étaient conservées dans une chambre froide, rien ne pressait. Tout comme le Groupe de Presse Iwacu, l’employeur du journaliste, les défenseurs des droits humains avaient demandé via la CNIDH une identification scientifique de ces deux cadavres tirés de la Mubarazi. « Même si ce n’est pas Jean Bigirimana, il faut que les Burundais sachent l’identité de ces deux corps.» Mais selon des mêmes sources à Muramvya, une envie de se débarrasser de ces corps est rapidement apparue. Ainsi, il y aurait eu bien avant plusieurs tentatives d’enterrer ces deux corps en catimini.

«Ce n’est qu’une inhumation temporaire. Nous avons fait la cartographie des lieux et nous les avons mis dans des sacs mortuaires (body bag). Même après 40 ans, on peut toujours les identifier.», explique le médecin légiste qui a examiné les corps. D’après lui, ils ont fait une comparaison « ad mortem et post mortem » afin de savoir si l’un des corps est celui de Jean Bigirimana.

Pour Pierre Nkurikiye, porte-parole de la police, le dossier a été transmis au parquet de Muramvya après cette ‘’opération d’identification.’’ « La police va continuer les enquêtes sous la direction du parquet. Avec l’avancement de l’enquête, on va déterrer les corps.»

Interrogée, Agnès Bangiricenge, porte-parole du parquet général de la République, indique qu’elle ne peut pas s’exprimer étant en congé. Elle nous renvoie au procureur général de la République. Iwacu a tenté de le joindre sans succès.

« Jean n’est pas l’un d’eux »

Godeberthe Hakizimana : « Après avoir regardé ces corps, je crois que Jean n’est pas l’un d’eux. »
Godeberthe Hakizimana : « Après avoir regardé ces corps, je crois que Jean n’est pas l’un d’eux. »

Vendredi dernier, le porte-parole de la police avait indiqué, sur son compte twitter que «les deux corps identifiés.

Pas de Jean. Le parquet de Muramvya dirige la suite.» Pierre Nkurikiye explique que l’objectif de ce tweet était de lever l’équivoque en soulignant que le journaliste ne figure pas parmi eux.

L’épouse de Jean Bigirimana, Godeberthe Hakizimana, a été emmenée vendredi 12 août à l’Hôpital de Muramvya sous l’égide de la CNIDH. La commission n’a même pas informé Iwacu. L’objectif de ce périple était d’identifier les deux cadavres extraits de la Mubarazi.

« Après quelques minutes à regarder ces cadavres j’ai acquis la certitude que Jean n’est pas l’un d’eux » dit Godeberthe Hakizimana, l’épouse de notre confrère disparu depuis le 22 juillet 2016.

Mme Jean fonde ses convictions sur l’examen des ongles des orteils et ceux des mains des cadavres. Cette maman de deux enfants parle également de vêtements trouvés sur un des corps qui ne correspondent pas avec les habits que portait Jean avant sa disparition.

En plus de la délégation de la CNIDH, le commissaire de police de Muramvya ainsi que le procureur de cette province assistaient aussi à cette ‘’identification’’. La procédure a été rapidement conclue par un procès-verbal.

Mme Bigirimana est sortie horrifiée de cette séance d’identification à laquelle elle a été soumise. D’après elle, la décomposition avancée des cadavres n’a pas facilité l’identification. « Un des corps n’avait pas de tête. Ces images hantent mes nuits depuis. » Ce que l’épouse du journaliste a vécu, seule, dans cette morgue de Muramvya est horrible. Dans une lettre au président du CNIDH, le Directeur du Groupe de Presse regrette qu’Iwacu n’ait pas été informé de cette démarche afin de pouvoir être aux côtés de Mme Bigirimana pour la soutenir dans cette pénible tâche. « C’est une question d’humanité » écrit Antoine Kaburahe. La CNIDH n’a même pas daigné répondre.

La seule bonne nouvelle, si on peut parler ainsi, la pauvre femme dit avoir quitté Muramvya confortée dans l’espoir que son mari est toujours en vie…quelque part.


Où est passé le témoin principal ?


Des sources indiquent qu’Abel Ahishakiye, un agent du Service national des renseignements (SNR), qui avait rendez-vous avec Jean Bigirimana le jour de sa disparition aurait été enlevé. Pour la police, ce n’est qu’une rumeur.

Pierre Nkurikiye : « Pas de plainte, donc pas d’enquête. »
Pierre Nkurikiye : « Pas de plainte, donc pas d’enquête. »

«Il est monté dans un pick-up avec des vitres teintes et sans plaques d’immatriculation. Depuis, il est introuvable.», raconte des proches. Selon eux, il a répondu, ce jeudi 11 août 2016 à 20 heures, à un coup de fil d’une personne jusqu’à aujourd’hui inconnue. Ils se seraient rencontrés sur la rivière Nyabagere en Mairie Bujumbura. Ces proches assurent qu’il aurait écrit un message en disant qu’il ne sait pas dans quel piège il est tombé.

D’après des sources au chef-lieu de la province Muramvya, Abel Ahishakiye ne vivait plus à Muramvya depuis 2 semaines. «On avait entendu qu’il se trouve dans la ville de Bujumbura.», indiquent-ils. Ces mêmes sources assurent qu’il se disait menacé à cause de ce qu’il sait sur la disparition de Jean Bigirimana.

Une rumeur selon la police

«Pas de plainte, donc pas d’enquête» C’est la réaction du porte-parole de la police. Selon lui, la police ne peut pas s’auto­saisir sur la disparition d’Abel Ahishakiye. «L’enquête ne commence que quand la police a eu connaissance du crime. Nous considérons cela comme une rumeur.» Et d’expliquer 4 modes de saisine : « soit quand le crime a été commis en présence d’un policier ; soit quand la victime ou les ayants droit portent plainte ; quand il y a dénonciation des témoins et enfin quand la police reçoit un ordre d’un procureur.»

Le Groupe de presse Iwacu est inquiet de ces informations faisant état de la disparition d’Abel Ahishakiye un élément clé dans ce dossier.

Les relevés téléphoniques du téléphone portable de Jean et les enquêtes faites par le Groupe de presse Iwacu font état de plusieurs appels entre Jean et cet habitant de la commune Bukeye, jusqu’ici inconnu dans la famille de notre confrère disparu. Un de leur appel attire l’attention. Il s’agit d’un coup de fil passé peu de temps avant que Jean ne décide de monter à Bugarama.

Contacté par Iwacu. Il niera, dans un premier temps, connaître notre confrère et conteste l’avoir eu au téléphone le jour de sa disparition. « On ne meurt qu’une seule fois. Vivre ou ne pas vivre revient au même.», dira cet agent du SNR, menaçant. Ensuite, il dira s’appeler Alexis Nimubona. Par après, Abel Ahishakiye a, lui-même, avoué avoir rencontré Jean peu de temps avant sa disparition.

Iwacu a porté à la connaissance de la CNIDH ses soupçons sur le rôle joué par Abel Ahishakiye. Aux dires de cette commission, elle aurait rencontré M. Ahishakiye pour s’entretenir avec lui lors de ses descentes sur Muramvya pour enquêter. Se serait-il senti acculé pour décider lui-même de se soustraire à la justice ? S’agit-il d’un enlèvement opéré par ceux qui ont enlevé Jean pour brouiller les pistes? Ce qui est sûr, l’enquête devient de plus en plus difficile avec cette disparition.

Signalons qu’Abel Ahishakiye est un élève en 4ème année à l’Ecole paramédicale de Muramvya. Il travaille aussi dans une société de gardiennage. «Au départ, il était dans les organes dirigeants du parti MSD en province Muramvya. Ses autres collaborateurs se sont réfugiés au Rwanda mais lui est resté. Aujourd’hui, c’est un agent de la documentation.», confie un habitant de Muramvya.


La liquidation des cadavres ou le crime parfait

Bientôt un mois que le journaliste Jean Bigirimana est porté disparu. Le directeur du Groupe de Presse Iwacu, Antoine Kaburahe, tire quelques leçons de cette enquête difficile.

En fil indienne, journalistes, agents de la protection civile et du CNIDH escaladent les collines pour aller repêcher les deux corps
En fil indienne, journalistes, agents de la protection civile et du CNIDH escaladent les
collines pour aller repêcher les deux corps

La disparition de Jean Bigirimana me rappelle un éditorial que j’avais écrit en juillet 2008. J’évoquais ces corps torturés, décomposés, flottants dans la Ruvubu, au nord, dans la province de Muyinga que l’on avait trouvés durant l’été 2006.

Morts anonymes, cadavres non identifiés… La victime est niée dans la mort elle-même. Elle bascule dans le rien. La victime est littéralement effacée. Souvenez-vous du corps de Patrice Lumumba dissous dans l’acide. Ou encore en Argentine, durant la dictature, des personnes disparaissaient sans laisser aucune trace.

Jean Bigirimana n’est pas mort. Il est… porté disparu. C’est terrible, car la représentation de la mort permet une forme – certes toujours insatisfaisante – de réparation symbolique. L’effacement des traces s’attaque déjà à ce que Freud appelle le travail de deuil.

Ce processus ne s’enclenche pas sans l’épreuve de la réalité. Ne pas voir le cadavre conforte « follement » le déni de la mort. Ainsi, la pauvre épouse de notre confrère, après cette terrible « identification » à laquelle elle a été soumise, quitte Muramvya avec « l’espoir que son mari est encore en vie. » Comme elle n’a pas vu son corps, on peut la comprendre. Et on espère que cela soit le cas.

Effacer la trace de la victime donc. Par cet acte on quitte l’humanité en refusant une inscription (rituel funéraire, récit) à ceux qui basculent ipso facto dans le rien.

Une commission en haut talon

Les journalistes d’Iwacu ont été aussi loin qu’ils pouvaient dans leur enquête, très difficile. Grâce à leur courage, deux corps qui avaient basculé dans ce « rien », jetés au fond d’une falaise, ces corps ont été découverts et remontés.

Certains nous ont reproché d’avoir été naïfs, d’avoir fait trop confiance à la CNIDH notamment. Oui, c’est un peu vrai.

Nous avons cru que cette commission allait se saisir du cas, enquêter, se poser en leader dans les recherches, nos reporters étaient prêts à collaborer. Mais nous avons eu la triste impression que l’on forçait la main à la CNIDH, à vrai dire peu engagée. L’épisode de cette « enquêteuse » de la commission qui est venue se joindre en haut talon aux journalistes sur les pistes rocailleuses des bords de la Mubarazi ferait sourire s’il n’y avait pas disparition, voire assassinat d’un homme. Bien sûr elle n’ira pas loin et préférera « attendre le retour des enquêteurs » dans la Jeep 4X4. Cette histoire de haut talon est en réalité révélatrice d’un état d’esprit d’une commission qui faisait plus de la communication que de l’investigation. On se souviendra aussi de cette « descente » de la commission annoncée, tenez-vous bien la veille, pour « enquêter » à Muramvya.

Après cette « enquête », la CNIDH fera une conférence de presse pour dire qu’elle a visité la maison du responsable des services de renseignement, et qu’elle n’a rien trouvé. Faut-il en rire ou en pleurer ? Par la suite la CNIDH ne daignera même plus faire suite aux correspondances d’Iwacu. Même le courrier de HRW qui demandait, comme Iwacu, que l’on ne s’empresse pas d’enterrer les corps de Muramvya est resté également sans réponse.

Alors que des cas de disparition, de torture, d’assassinats sont rapportés presque au quotidien, l’histoire jugera sévèrement la passivité de la CNIDH en cette période terrible pour notre pays.

Certains misent sur le temps, sur le tassement. On laisse les journalistes et autres « droits-de-l’hommistes » s’agiter. Il y a un joli refrain bien rôdé, une épitaphe que l’on devrait écrire sur tous nos charniers : « Baracabitohoza » (Les enquêtes se poursuivent).

Malgré nos faibles moyens, cependant avec une grande détermination, nous avons essayé de découvrir la vérité sur la disparition de notre collègue.

Il convient de remercier tous ceux qui ont soutenu les journalistes. C’est la grande leçon que nous tirons de cette tragédie : cette enquête nous a permis de comprendre que nous ne sommes pas seuls, malgré tout.

Les Burundais que l’on pense à tort léthargiques et sans ressort voient et comprennent. « U Burundi bugona buri maso ». (Les Burundais ne dorment que d’un œil). Ceux qui torturent, kidnappent et tuent ne devraient pas l’oublier.


Extraits de lettres d’Iwacu au Président de la CNIDH

Iwacu avait notamment informé la commission que des partenaires étaient prêts à apporter une aide scientifique pour l’identification formelle des corps. Iwacu n’a jamais reçu de réponse.

« Des informations nous parviennent qu’il y aurait déjà eu hier une tentative d’enterrer en catimini les corps découverts par les journalistes à Muramvya. Nous vous prions d’user de votre pouvoir pour interdire cette inhumation à la sauvette puisque le Groupe de Presse Iwacu souhaite s’assurer formellement que le journaliste Jean Bigirimana ne figure pas parmi les deux corps. »

« Nous avons appris que l’épouse de notre collègue disparu, Jean Bigirimana, a été emmenée à la morgue de Muramvya pour « reconnaître » les cadavres que les journalistes ont découverts dans la Mubarazi. La CNIDH était présente dans cette équipe. Iwacu qui a toujours partagé avec la CNIDH les résultats de ses enquêtes aurait apprécié être informé de cette démarche afin de pouvoir être aux côtés de Mme Bigirimana pour la soutenir dans cette pénible tâche. (…)

Nous pensons que la CNIDH ne va pas s’arrêter sur cette unique constatation visuelle d’une épouse sous le choc. Afin de lever le moindre doute, il faut vous en conviendrez avec nous je pense, une confirmation scientifique. »

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