Sécurité

Nos collègues restent derrière les barreaux

25/11/2019 Alphonse Yikeze Commentaires fermés sur Nos collègues restent derrière les barreaux
-«Cette décision est dure à accepter pour nous et assez loin de répondre à nos attentes.»

La Cour d’appel de Ntahangwa a annoncé, mercredi 20 novembre, avoir pris la décision de maintenir en détention préventive Agnès, Christine, Egide et Terence. Adolphe, le chauffeur, sera remis en liberté provisoire.

Réagissant à cette décision, l’un des avocats, Maître Clément Retirakiza, a affiché sa déception: «Quoique d’un côté, un des prévenus, le chauffeur Adolphe, ait été remis en liberté provisoire, cette décision est dure à accepter pour nous et assez loin de répondre à nos attentes».Et de préciser que «le procureur dispose du délai d’un mois pour transmettre les pièces du dossier auprès du Tribunal de Grande Instance Portée à ce niveau-là, l’affaire sera traitée sur le fond. «Nous ferons tout pour que ce procès se tienne dans les meilleurs délais possibles.», a-t-il conclu.


Retour sur une véritable saga judiciaire

Mardi 22 octobre

Tribunal de Grande Instance de Bubanza

Vers midi, Christine Kamikazi, Agnès Ndirubusa, Terence Mpozenzi, Egide Harerimana et leur chauffeur Adolphe Masabarakiza, débarquent à Bubanza pour enquêter sur des affrontements signalés dans la région de Bubanza. Une information qui circulait sur les réseaux sociaux depuis la matinée de ce mardi-là.

Arrivés sur terrain, ils seront appréhendés avant même d’avoir commencé leur travail. Leur matériel de travail et leurs téléphones sont saisis.

Ils passeront leurs trois premières nuits sous les verrous du cachot du commissariat provincial de Bubanza avant d’être acheminés au commissariat communal. Là-bas, un cauchemar. Ils passeront une nuit blanche, impossible de bouger dans ces cellules exiguës. Aucune charge n’est jusque-là retenue contre eux.

Samedi 26 octobre, le couperet tombe. Après avoir été entendus par le juge d’instruction au parquet de Bubanza, le procureur les inculpe pour «Complicité d’atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat.» Ils seront immédiatement transférés à la prison de Bubanza.

Le moment crucial…

Lundi 28 octobre, 7ème jour d’incarcération d’Agnès, Christine, Egide, Terence et Adolphe. L’instruction se poursuit. Les journalistes et leur chauffeur portent déjà l’uniforme vert de prisonnier.

Ce jour-là, seule Agnès est entendue en chambre du conseil. Après plus d’une heure, elle sort suivie de l’officier du ministère public et des deux avocats du groupe de presse. Une information tombe: le magistrat instructeur poursuivra son instruction le lendemain.

Mardi 29 octobre, 8èmejour d’incarcération. Un moment crucial pour les quatre journalistes d’Iwacu et leur chauffeur. La Chambre du conseil va se prononcer sur la poursuite de leur détention préventive ou leur mise en liberté provisoire.

Une décision qui met du temps à se dessiner. Le suspense est à son comble. Finalement, après deux heures de débats houleux, les trois avocats d’Iwacu annoncent la nouvelle : «Nous sommes confiants, les juges doivent statuer sur la régularité de la détention dans 48 heures».

Dans le même temps, le Procureur général de la République, Sylvestre Nyandwi, publie un communiqué, jeudi 31 octobre, assez négatif à l’endroit d’Agnès, Christine, Egide, Terence et Adolphe. Il affirme que «ces gens n’ont pas été appréhendés parce qu’ils sont journalistes, mais pour les faits leur reprochés».

La douche froide

Jeudi 31 octobre, c’est le jour du verdict. Tous ceux qui supportent les quatre journalistes et leur chauffeur détenus croisent les doigts. Ils espèrent leur libération. L’annonce du maintien en détention préventive d’Agnès, Christine, Egide, Terence et Adolphe tombe comme un coup de massue. Le parquet précise que les prévenus disposent de deux jours pour faire appel.

Lundi 4 novembre, les avocats des 4 journalistes et leur chauffeur poursuivis pour «Complicité d’atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat» font appel de la décision de la Cour d’Appel de Ntahangwa. Agnès, Christine, Egide, Terence et Adolphe en sont à leur 14ème jour d’incarcération.

Pour Me Clément Retirakiza, un des avocats du groupe de presse, l’espoir est permis pour les 4 journalistes et leur chauffeur détenus à la prison de Bubanza. Il évoque l’article 154 du Code de procédure pénale révisé qui stipule que «la liberté étant la règle et la détention l’exception, l’inculpé ne peut pas être mis en détention que s’il existe contre lui des indices suffisants de culpabilité et que les faits qui lui sont reprochés paraissent constituer une infraction que la loi réprime d’une peine d’au moins une année de servitude pénale».

Ce recours ne traînera pas dans les tiroirs de la Cour d’appel. L’affaire est déjà fixée pour le 18 novembre. Les prévenus seront entendus à la Chambre de conseil de la Cour d’appel de Ntahangwa.

Coup de théâtre…

11 novembre

A leur grande surprise, Agnès, Christine, Egide, Terence et Adolphe se voient cités à comparaître devant les juges de la Cour d’appel de Ntahangwa en itinérance à Bubanza et sans assistance de leurs avocats. Les journalistes refuseront de s’exprimer sans la présence de leurs avocats.

C’est au 21ème jour de leur incarcération.

Le rendez-vous officiel pour une nouvelle séance d’interrogatoire avait pourtant été fixé pour la date du 18 novembre 2019 par la même Cour d’appel de Ntahangwa.

Contacté, un des avocats de ces 4 journalistes affirmera que la défense n’a pas du tout été informée de cette itinérance.

Après avoir insisté, arguant «un sérieux problème de transport jusqu’à Bubanza», la Cour d’appel de Ntahangwa revoit sa position et maintient le rendez-vous du 18 novembre.

Déception totale

Mercredi 20 novembre, le verdict terrible tombe. La Cour d’appel de Ntahangwa décide de maintenir la décision du parquet de Bubanza : les quatre journalistes sont maintenus en détention préventive, seul le chauffeur sera libéré provisoirement. «Un terrible coup pour le Groupe de presse Iwacu et la liberté d’expression au Burundi », dira Antoine Kaburahe, fondateur d’Iwacu.


>> Réactions

RSF : «Qui osera couvrir les sujets sensibles désormais?»

Dans son message publié dans la nuit de ce jeudi 20novembre, Reporters Sans Frontières a manifesté son indignation:«L’accentuation des pressions sur les journalistes et médias burundais est alarmante. Qui osera couvrir les sujets sensibles désormais?».

AFJO : «Il faut que la justice tranche en toute impartialité.»

Du côté de l’AFJO (Association des femmes journalistes), la présidente Diane Ndonse estime que la justice doit vider cette affaire au plus vite. «Ils ont été arrêtés dans l’exercice de leur métier. Dans ce cas de figure, il revient à la justice de faire tout son possible pour qu’ils recouvrent leur liberté». Sinon, redoute-t-elle, cela risque de porter un coup de frein à l’engouement des femmes à traiter des sujets de terrain déjà au plus mal. Une enquête du Conseil national pour la communication (CNC) faite en 2016 a établi que seules 18 % des femmes traitent des sujets de terrain contre 82 % des hommes.

Dossier réalisé par Alphonse Yikeze, Clarisse Shaka et Hervé Mugisha

Suite à la décision du CNC, vous ne pouvez ni réagir ni commenter cet article.

Lire le communiqué

Messages du fondateur du Groupe de Presse Iwacu

Dans une interview avec une journaliste belge, Antoine Kaburahe a adressé trois messages. Extraits Aux journalistes en prison «Un message de soutien et de compassion. La prison n’est pas un hôtel et les journalistes ne sont pas des super héros. Ce sont de simples humains qui veulent vivre comme tout le monde et qui souffrent des conditions carcérales. J’ai une pensée spéciale pour Agnès, notre responsable du service politique. C’est une jeune mère célibataire avec un fils de 9 ans. C’est dur pour elle. Mais malgré une santé fragile, je pense qu’elle puisera en elle la force de résister. Je voudrais surtout qu’ils sachent qu’ils ne sont pas seuls, à travers le monde une immense solidarité se crée. Et surtout, qu’ils sortiront blanchis.» Aux collègues toujours au travail au Burundi «Je leur redis mon profond respect. J’admire leur formidable résilience. Lorsque j’ai été contraint de quitter mon pays, Iwacu ne s’est pas effondré. Parce que la relève est là, solide. Les grands hommes et les grandes dames se révèlent dans les épreuves. L’histoire retiendra que pendant ces moments difficiles, au Burundi, des journalistes sont restés dignes, debout.» Aux autorités «Un message d’apaisement. Iwacu n’est pas le problème. Il y a d’autres enjeux pour le pays. Surtout en ce moment. L’existence d’un bon groupe de presse indépendant est même un plus pour le pays. D’ailleurs, mes collègues et moi nous recevons beaucoup de messages de soutien au Burundi ! Ce n’est pas parce que les gens ne disent rien publiquement qu’ils adhèrent à ce harcèlement. La retenue observée par rapport à ce qui nous arrive est très significative. Même sur les réseaux sociaux, j’ai vu très peu se réjouir du calvaire d’Iwacu. J’aime mon pays, j’aimerais qu’il se relève, qu’il remonte la cote, qu’il ne soit pas relégué parmi les « prédateurs de la liberté d’expression ». Je ne sais plus qui disait que la manière dont un pouvoir traite les journalistes est un bon indicateur de son degré de tolérance… Laisser Iwacu travailler en toute liberté serait un bon message dans ce sens. Ne perdons pas espoir.»

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