Chaque année, le 8 mars est célébré avec éclat. Pagnes uniformes, défilés et moments de convivialité marquent cette journée dédiée aux droits des femmes. Pourtant, derrière cette ambiance festive, une réalité plus discrète subsiste : celle des femmes rurales, souvent absentes des célébrations mais au cœur des défis quotidiens.
Cette année encore, la capitale politique, Gitega, a vibré au rythme de cette journée dédiée aux femmes. Le soleil n’avait d’égal que l’éclat des pagnes multicolores qui ont envahi les artères de la ville le 9 mars. Des rangs disciplinés de femmes militaires et policières marchant d’un pas cadencé aux délégations d’institutions publiques et privées, le défilé a offert une image de force et d’unité. Placée sous le thème « Ensemble œuvrons pour la promotion des droits et de la justice pour tous », la cérémonie se voulait à la fois festive et revendicative.
Au-delà du spectacle, les discours ont rappelé que les défis restent nombreux. La présidente du Forum des Femmes au Burundi a dressé un bilan nuancé des progrès réalisés. Elle a salué les avancées législatives tout en dénonçant les obstacles invisibles qui freinent encore l’ascension des femmes. Selon elle, les discriminations persistent, tout comme les violences basées sur le genre et les inégalités d’accès à l’éducation, aux soins de santé, aux opportunités économiques et aux instances de décision.
Elle a également évoqué la question de la représentativité politique. Les 30 % de quotas garantis par la Constitution constituent, selon elle, une avancée importante, mais ne doivent pas devenir une limite. « Les 30 % de quotas ne doivent pas être un plafond de verre. C’est un pas en avant, mais cela ne doit pas servir de prétexte pour nous empêcher d’aller plus loin », a-t-elle martelé devant l’assistance.
Pourtant, loin des tribunes officielles et des défilés, d’autres femmes observent cette journée à distance . Beaucoup d’entre elles affirment que, pour elles, le 8 mars ressemble à un jour comme les autres.
Ainsi, derrière les pagnes colorés et les célébrations officielles, se dessine une autre réalité, plus discrète mais tout aussi importante : celle des femmes rurales, héroïnes silencieuses dont les luttes quotidiennes demeurent largement invisibles.
Les oubliées du 8 mars parlent
« Avant, nous arrivions à célébrer cette journée. Mais aujourd’hui, nous n’en avons plus les moyens. Nous avons faim, c’est pourquoi nous n’achetons plus de pagnes », confie Clotilde Mukishimana, de la colline Kabere, en commune Cibitoke.
Selon elle, la célébration de la Journée internationale des droits des femmes est devenue un luxe pour beaucoup de femmes rurales. « Souvent, ce sont les fonctionnaires qui ont les moyens d’acheter ces pagnes. Moi, je ne l’ai acheté qu’une seule fois. Aujourd’hui, je n’en ai plus les moyens », déplore-t-elle.
Une autre femme partage le même constat. « On parle souvent de cette journée et on la célèbre avant. Mais comme je n’ai pas les moyens, je ne peux pas participer comme les autres. Certaines femmes sont bien habillées, alors que moi non. Je n’ai jamais vraiment célébré cette journée », explique-t-elle avec amertume.
Une troisième femme raconte également son expérience : « Je n’ai célébré cette journée qu’une seule fois. Les autres femmes qui avaient des moyens portaient des pagnes uniformes et participaient ensuite aux réceptions. Comme je n’avais pas les moyens, je suis rentrée chez moi. Aujourd’hui encore, quand on voit les autres femmes bien habillées, on se sent discriminée. On se dit qu’on ne peut pas faire comme elles parce qu’on ne leur ressemble pas. »
Pour Dévote Ntakirutimana, une femme leader rencontrée près de la commune Buganda, plusieurs facteurs expliquent cette situation. « Certaines femmes ont peur de participer parce que leurs maris les en empêchent. Ils estiment qu’elles ne gagnent rien dans ces célébrations », explique-t-elle.
Elle ajoute que la pression sociale joue aussi un rôle important. « Beaucoup de femmes pensent qu’elles ne peuvent pas participer à la fête si elles ne sont pas habillées comme les autres. À cela s’ajoute le manque de moyens pour acheter de la bière ou participer aux moments de convivialité après la cérémonie. Tout cela pousse certaines à s’auto-exclure », conclut-elle.
« Nous souffrons beaucoup. »
« Quelle fête ! Arrêtez de me taquiner. C’est pour les femmes qui sont dans les institutions, capables de se procurer des pagnes, des ibitenge, etc. », réagit K.B., une enseignante habitant Bujumbura.
D’après elle, il suffit d’écouter les discours de la journée pour comprendre que cette fête ne concerne qu’une partie des femmes burundaises. « Moi, chaque jour, je fais plus de dix kilomètres pour me rendre au travail. Ce qui signifie 20 km par jour. Les avez-vous entendus plaider pour nous dans leurs discours ? Nous souffrons beaucoup. »
Interrogée sur le coût du ticket par mois, cette enseignante préfère ne pas en parler. « Je ne peux pas dire cela à haute voix. Parce que nous travaillons pour le ticket seulement. Ce qui est révoltant, il y a même des femmes qui passent à côté de nous sans penser à nous donner un lift. »
Pour elle, cette journée devrait être une opportunité de plaider pour ces enseignantes déployées loin de leurs familles, ces cultivatrices, ces jeunes filles qui ont été obligées d’abandonner l’école à cause de la pauvreté. « Ce n’est pas une occasion de réclamer des postes, mais d’être solidaires, compatissantes avec celles qui souffrent. »
Quant à elle, Solange, une vendeuse de fruits , trouve que cette journée est discriminatoire. « Nous sommes oubliées. Personne ne pense à nous. Mais attendez le moment des élections, elles viendront nous faire des leçons, nous haranguer en disant que nous sommes nombreuses dans le pays, qu’il faut se faire enrôler et élire. Elles sont vraiment ironiques. »*
Elle dit ne pas comprendre comment, lors de cette journée, ces femmes leaders n’en profitent pas pour dénoncer les injustices, les bastonnades policières dont elles sont victimes. « Malheureusement, il y a même des femmes policières qui nous pourchassent dans les rues de Bujumbura, qui confisquent nos fruits ou qui les piétinent. »
D’après elle , elle ne pense qu’à son poste politique. Originaire des montagnes surplombant Bujumbura, elle indique que les femmes rurales sont presque oubliées lors de cette fête du 8 mars. « Parce qu’elles ne peuvent pas se procurer ces pagnes. On dirait que c’est devenu une fête des pagnes et pas de lutter pour le respect des droits de la femme. Pourquoi elles n’évoquent plus la question de l’héritage foncier chez la femme ? »
Réactions
Marie Louise Baricako : « La célébration de cette journée devrait être un moment de sensibilisation sur les droits et les responsabilités des femmes »
La présidente du Mouvement Inamahoro estime qu’au-delà des discours officiels et de l’ambiance festive, la situation des droits des femmes au Burundi reste marquée par un écart important entre les avancées législatives et la réalité du quotidien. Elle salue certains progrès, mais dénonce la persistance des violences et de l’impunité.
Sur la question économique, son constat est sévère : « Au Burundi, l’absence d’une loi claire sur les successions prive encore de nombreuses femmes du droit d’hériter, ce qui les maintient dans une dépendance économique. »
Elle souligne le paradoxe criant du 8 mars : « Alors que dans les villes les femmes participent à des conférences et défilés, la femme rurale continue à faire face à un quotidien difficile marqué par le travail agricole, les tâches domestiques et la recherche de l’eau. » Pour elle, cette journée doit conduire à des actions concrètes : loi sur les successions, lutte contre les violences, promotion de l’égalité femmes-hommes.
Godeliève Manirakiza : « Le 8 mars sert principalement à éveiller les consciences et à rappeler que les droits des femmes doivent être respectés chaque jour. »
Selon la directrice nationale de l’Afrabu, des avancées sont réelles — de plus en plus de femmes poursuivent des études supérieures —, mais les femmes rurales restent surchargées par les tâches domestiques et agricoles, ce qui limite leur autonomie.
Sur l’accès aux ressources, elle est directe : « Si la femme n’a pas le droit à la terre, à la gestion des ressources familiales et à la gestion des récoltes, vous comprenez que c’est frustrant et que cela diminue sa puissance et son autonomie dans le foyer. »
Elle rappelle que les célébrations ont lieu aussi au niveau local et que les femmes rurales y participent. Mais pour elle, le plaidoyer ne doit pas s’arrêter au 8 mars : « Les droits des femmes doivent être respectés chaque jour. »
Libérate Nakimana : « La femme rurale est le pilier de la vie nationale. »
Pour la directrice du Cenap, le Burundi a franchi des pas importants en matière de représentation féminine dans les institutions. Mais la question centrale demeure : ces femmes représentent-elles vraiment toutes les Burundaises, surtout la femme rurale ?
« Si nous mangeons aujourd’hui, c’est grâce à la nourriture produite par la femme rurale », rappelle-t-elle. Pourtant, cette dernière reste privée d’héritage et d’accès à la terre qu’elle cultive. « Cela devrait être un signal adressé aux décideurs, ainsi qu’aux femmes qui représentent la femme burundaise dans les instances de décision. »
Elle appelle à promouvoir aux postes de décision des femmes compétentes, capables de défendre réellement les droits des femmes rurales.
Diane Kanyange : « La question est de savoir si les spécificités de la femme rurale sont prises en compte dans les programmes de l’État »
La représentante légale de l’AFJ pointe le contraste entre avancées juridiques et réalités sociales. Si la femme rurale s’organise de plus en plus en associations et coopératives, elle fait face à une triple vulnérabilité économique, sociale et culturelle, avec un accès encore limité à la terre, au crédit et à la justice.
Sa recommandation est claire : « Il faut sensibiliser les communautés sur les droits des femmes, avec comme objectif d’éradiquer les coutumes qui sous-estiment la valeur de la femme, surtout en milieu rural. »
Médiatrice Niyokwizigira : « Certaines femmes continuent de faire face à des inégalités, à des violences basées sur le genre »
La représentante légale de l’APFB reconnaît des progrès en matière de participation politique et d’accès à l’éducation. Mais dans la pratique, « les normes sociales continuent de limiter la pleine participation des femmes au développement ».
Sur la femme rurale, son analyse est nuancée : centrale dans l’agriculture et la sécurité alimentaire, sa contribution « n’est pas toujours suffisamment mise en valeur » lors des célébrations ou dans les programmes publics. Elle appelle à renforcer son accès à la terre, au financement et à la formation : « Valoriser la femme rurale, c’est investir dans le développement durable. »
Analyse
Eulalie Nibizi : « Beaucoup de femmes victimes de violences ne sont pas soutenues et les auteurs de ces actes restent souvent impunis. »
Pour Eulalie Nibizi, la célébration du 8 mars devrait être une occasion de réfléchir sérieusement à l’état réel des droits des femmes au Burundi. Le cadre juridique existe — ratification d’instruments internationaux, principe d’égalité constitutionnel, quota de 30 % —, mais ces dispositions restent limitées et parfois contradictoires. Si l’égalité est réellement reconnue, la représentation devrait être de 50 %. Elle regrette par ailleurs que le Burundi n’ait toujours pas ratifié le Protocole de Maputo, pourtant essentiel pour protéger l’accès des femmes à la terre et leurs droits socio-économiques.
Le principal problème, selon elle, réside dans l’écart entre les textes et la réalité : « Même si les lois existent, leur application reste très faible. Beaucoup de femmes victimes de violences ne sont pas soutenues et les auteurs de ces actes restent souvent impunis. »
Sur la question économique, son constat est accablant. « Dans un pays où les femmes participent à plus de 70 % de la production agricole, ces dernières n’ont généralement pas le contrôle des terres qu’elles cultivent. Elles ne peuvent ni vendre les récoltes ni prendre des décisions concernant les ressources issues de leur travail. » À cela s’ajoutent les tâches domestiques non rémunérées qui réduisent encore leur capacité à participer à la vie économique.
Quant à la participation politique, les quotas constitutionnels ne suffisent pas : « Les 30 % de représentation ne permettent pas aux femmes d’avoir un poids suffisant dans les prises de décision. »
La situation est encore plus difficile pour les femmes rurales, confrontées à l’accès limité au crédit, aux intrants agricoles, aux marchés, aux soins de santé et à l’eau potable. Sur l’éducation, le taux d’abandon scolaire des filles reste préoccupant : « Les grossesses précoces, le harcèlement sexuel et la pauvreté des ménages sont parmi les principales causes de cet abandon. Dans les familles pauvres, les garçons sont souvent privilégiés. »
Face à ce tableau, Eulalie Nibizi appelle le gouvernement à appliquer les lois existantes, à ratifier le Protocole de Maputo et à exiger des femmes en postes publics qu’elles défendent réellement les droits des leurs. Sa conclusion est sans ambiguïté : « Les droits des femmes au Burundi ne pourront réellement progresser que si les lois sont appliquées, si les femmes sont véritablement autonomisées sur le plan économique et si toutes les institutions s’engagent à garantir l’égalité et la dignité des femmes dans tous les domaines de la vie. »










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