Jeudi 06 octobre 2022

Politique

Interview exclusive avec Agathon Rwasa :« Tous les signaux sont au rouge »

15/08/2022 2
Interview exclusive avec Agathon Rwasa :« Tous les signaux sont au rouge »

24 avril, sur la colline Ruyumpu, commune Kiremba, province Ngozi, des affrontements entre militants du CNL et ceux du Cndd-Fdd font des blessés. Et dans différents coins du pays, des réunions du parti Congrès National pour la liberté (CNL) sont interdites. Agathon Rwasa, son président s’exprime. Il revient aussi sur les récentes ‘’révélations’’ du secrétaire général du parti de l’Aigle.

L’administrateur de Kiremba, la commune théâtre des affrontements, a été finalement destitué. Quelle est la situation aujourd’hui ?

Effectivement, depuis quelque temps, la commune Kiremba était à la Une. Je crois que c’est la commune qui retient beaucoup l’attention du président de la République à telle enseigne qu’il a animé deux rencontres au stade Agasaka à Ngozi. Très récemment, le dimanche 7 août, il a dépêché son envoyé spécial à Kiremba. J’ai moi-même participé à cette rencontre.

Qu’est-ce qui a été décidé ?

Il y a eu des interventions diverses. Entre autres, toute l’assemblée a réclamé haut et fort que le président du Conseil communal soit réhabilité dans ses fonctions. Idem pour tout autre citoyen victime de son opinion, ou de sa position par rapport aux malversations qui étaient en train d’être commises par l’ex-administration et sa clique.

Il a été proposé la mise en place d’un conseil ou comité consultatif. Sa mission est d’intervenir chaque fois que de besoin par exemple en cas des litiges entre une partie et une autre. Il va aussi donner des conseils aux administratifs.

Bref, c’est un groupe de gens qui pourraient aider à réconcilier la population de Kiremba. Car, apparemment, il y avait tellement des divisions au sein même des membres du parti au pouvoir. Nous espérons que cette dynamique pourra porter des fruits.

Vous faites aussi partie de ce conseil ?

Oui. Mais je ne peux pas en dire beaucoup parce qu’on n’a pas encore eu le temps de se mettre ensemble pour voir comment on va fonctionner. Mais c’est pour très bientôt.

Mais, quid du sort de vos militants emprisonnés suite aux échauffourées de Ruyumpu ?

J’ai demandé à l’émissaire du président de la République d’intercéder auprès du président de la République en tant que magistrat suprême, pour que leur procès puisse être réinstruit. Il y a beaucoup de zones d’ombres dans ce procès-là.

Lesquelles ?

D’abord, ce sont des citoyens qui se sont chamaillés entre eux. On a du mal à comprendre comment des citoyens ordinaires qui n’ont pas de privilèges de juridiction soient déférés devant le Tribunal de Grande Instance sans passer par le Tribunal de résidence. Ceci donne un cachet politique sur ce procès-là. Je considère que ce sont plutôt des prisonniers politiques.
De plus, l’origine de ce conflit, c’est un comportement que nous avons toujours dénoncé. La jeunesse du parti au pouvoir s’arroge le droit d’imposer des taxes illégales à leurs concitoyens. Dès lors que ces jeunes ne représentent ni l’administration ni la justice, ils ne sont pas du tout habilités à frapper quelqu’un d’une quelconque amende.

Ce qui est dommage, c’est que dans le cortège des évènements, l’ex-administrateur semblait avoir déjà une liste préétablie des gens à arrêter.

Avez-vous des preuves ?

Il y a par exemple un enseignant du nom de Gratien Nzeyimana, qui est à la fois membre du Conseil communal, il est en cavale depuis. Or, il n’était pas sur les lieux, il n’était même pas dans les parages. Mais comme, peut-être, l’administrateur et son équipe lui en voulaient, voilà il est avec tant d’autres en fuite. C’est aussi un procès le plus inéquitable que l’on ait connu.

Comment ?

Même un enfant de sept mois a été condamné à passer sa vie dans la prison. C’est quelle justice ? Pourtant, le président de la République ne cesse de se lamenter par rapport à cet appareil judiciaire justement. C’est pourquoi je plaide pour que l’instruction soit reprise à zéro, pour que la lumière soit faite et que ceux qui sont coupables soient condamnés en toute transparence et non pour des raisons politiciennes.

Par ailleurs, je dois dire que les prisons burundaises regorgent de beaucoup de citoyens, surtout des opposants détenus sur base de procès préfabriqués. Et c’est dommage que la magistrature n’entende pas changer sa façon de faire et réhabiliter tous ces gens-là incarcérés injustement.

Quel est votre appel pour prévenir des affrontements comme ceux de Ruyumpu ?

Il faut que l’administration soit capable de tendre l’oreille à la population, indépendamment des obédiences politiques des citoyens. L’administration doit être au service des 140 mille habitants de cette commune. Et cela ne vaut pas pour Kiremba seulement, mais pour tout le pays. Que tous ceux qui ont des responsabilités dans notre pays du sommet à la base comprennent que ce Burundi est pour nous tous, sans distinction.

Un de vos membres, un certain Augustin Matata de Buringa, est mort après avoir été torturé. Il semblerait que son présumé tortionnaire a été libéré. Etes-vous au courant ?

Je ne peux pas être affirmatif, mais d’après des informations qui circulent sur les réseaux sociaux, il serait libre. Et il ne l’est pas seul. Il y a même quelqu’un d’autre qui a assassiné une personne à Gitega en 2021, on l’a attrapé la main dans le sac le lendemain matin, errant avec le cadavre qu’il cherchait à camoufler., Il est libre. Je me demande quelle justice, nous sommes en train de vivre ou de faire vivre les Burundais lorsque des criminels avérés sont libres et que les innocents croupissent en prison. C’est vraiment paradoxal. Les Burundais méritent mieux.

Comment interprétez-vous ces récurrentes interdictions des réunions de votre parti ?

C’est tout ce problème de gouvernance démocratique. Nous sommes dans un pays où le droit est sur les bouts des lèvres, mais dans les faits, il n’existe pas.

L’administration est sous les injonctions du secrétaire général du parti au pouvoir. Il leur dit que le Cndd-Fdd est « l’équivalent du Burundi ». Comme si en dehors de ce parti, on n’existe pas en tant que citoyen. Quand il leur dit que c’est « un parti pas comme les autres, que c’est un parti qui est le fruit du sang versé », vous comprendrez que pour eux la loi n’a plus aucun sens. C’est cela qui justifie ces comportements anormaux, bizarres et anti-démocratiques.

Et c’est très dommage, qu’un pays qui se dit démocratique, qui se dit avoir passé par des moments difficiles, se retrouve encore une fois avec un appareil administratif qui abuse des droits des uns et des autres pour contenter quelques poignées d’individus qui veulent faire la pluie et le beau temps.

Cela justifie même tout ce comportement au moment des élections où chaque fois qu’il y a des difficultés.

Que voulez-vous dire ?

Lorsque vous savez que vous êtes là parce que vous vous imposez, que vous n’avez pas gagné réellement, alors vous faites tout pour vous maintenir. Le CNL désire que les Burundais s’épanouissent. Car, lorsque les gens sont épanouis, ils contribuent mieux au développement de leur pays. Quand ils sont torturés, moralement, brutalisés, le rendement reste faible. En témoigne la dégringolade du pays dans presque tous les secteurs depuis 2005. Les signaux sont tous au rouge et c’est très malheureux.

Dans Bujumbura, le gouverneur a accusé votre parti de ne pas participer aux travaux de développement. Pourquoi êtes-vous contre ces travaux ?

Ce concept de travaux communautaires est un alibi qui ne tient pas debout. Tout d’abord, il n’y a pas une loi qui organise ces travaux communautaires. Et lorsqu’on les organise, et qu’on y va avec des slogans, des chansons, des tenues d’un parti politique, comment voulez-vous dire que ce sont des travaux de toute la communauté ? Et si vous allez faire votre propagande, faites-la, mais n’accusez pas les gens de ne pas adhérer à votre propagande et prétendre que c’est une histoire des travaux communautaires.

Que proposez-vous pour que vos membres s’impliquent ?

Franchement, ces travaux sont mal définis, mal cadrés. Il faut plutôt songer à mieux les organiser pour que tout le monde se sente attiré et prêt enthousiaste à y participer. Sinon, il n’y a pas d’obligation légale jusqu’à ce moment.

Quand bien même il y aurait une loi régissant ces travaux, là, encore une fois, faut-il qu’on différencie de la propagande politique. Que toute la communauté s’assoie ensemble et détermine quoi réaliser, dans quelle période, quel intervalle. Il ne faut pas des travaux communautaires dictés par quelqu’un qui veut être bien vu par son parti politique.

Le 2 août, c’était le sixième anniversaire de l’assassinat du Général Adolphe Nshimirimana. En conférence publique, le secrétaire général du parti Cndd-Fdd vous a accusé d’avoir tué vos propres combattants au maquis. Votre réaction.

Mon commentaire est simple. Ce secrétaire général du parti Cndd-Fdd n’a rien d’autre dans sa bouche que le nom de Rwasa, le nom du CNL. Il tient des propos violents, désobligeants. Par rapport à ce qu’il a dit, ce n’est pas pour la première fois.

Mais, je crois qu’il n’a pas de messages clairs à donner à cette population. Alors, il se replie sur des calomnies. Et je dois vous dire que c’est un mensonge. S’il faut parler de violence, là, vraiment, il peut être champion. Mais je me dis que les faits sont têtus et peuvent témoigner. Ce secrétaire général n’a jamais fait front avec moi, pour témoigner de ce qu’il raconte. Au contraire, les gens devraient comprendre la situation telle qu’elle se présente.

Qu’est-ce qui s’est alors passé réellement ?

Lorsqu’ils rentrent en 2003, aux côtés des FAB, leur mission c’est d’anéantir les FNL. Alors, ils s’attaquent à des blessés qui sont dans des lieux qui sont plus ou moins sécurisés, ils massacrent nos blessés, maintenant ils prétendent que c’est nous qui avons massacré nos confrères. C’est même une honte pour quelqu’un qui prétend vouloir présider au destin d’un peuple. Je trouve que c’est même très ridicule. J’ajouterais que ses propos déplacés agacent plus d’un. Et j’inviterais les autorités à le rappeler à l’ordre.
Quand il dit que ses militants doivent être tous des militaires, est-ce que le Burundi a besoin de ça pour se développer ? Quel est son objectif ? Et s’il pensait « développement » ? Il devait plutôt se soucier de cette jeune population qui est vraiment dans une situation difficile, frappée par le chômage.

Que lui diriez-vous ?

A voir le déficit au niveau de l’éducation, l’état des infrastructures et d’autres lieux du savoir comme l’Université du Burundi, on peut s’imaginer l’avenir difficile de cette jeunesse, de cette Nation. Il devrait plutôt penser à tous ces problèmes d’ampleur nationale. Il faut comprendre que ce n’est pas le CNL qui est un problème dans ce pays. La mauvaise gouvernance qui s’affiche depuis qu’ils sont aux affaires, ce n’est pas à cause du CNL.

Les corrompus, ils ne se retrouvent pas dans les rangs de notre parti. Tous ceux qui font les malversations, les exactions … ils sont dans les rangs de son parti. Il faut qu’il cherche à assainir chez lui que de faire du CNL un bouc émissaire.

Vraiment, vous êtes étrangers à ce qui se passe ?

Ils sont tellement égoïstes, égocentriques. Ils ont refusé toute promotion à des gens issus du Palipehutu-FNL ou autres mouvements. Tant qu’ils ne paient pas allégeance au parti, monter en grade c’est un problème. Et maintenant, ils prétendent qu’on n’a pas de généraux à cause de ça. Je regrette, le Burundi n’a pas besoin de dix mille généraux. Le Burundi a plutôt besoin des filles et fils loyaux, des forces de l’ordre apolitiques, au service de la population et non au service d’un parti politique.

Maintenant, si le secrétaire général du CNDD-FDD veut embrigader l’armée, la police, alors, salut les dégâts. Ce pays ne se relèvera jamais.

Un message aussi au président de la République ?

Il est le garant de la Constitution du Burundi et il doit se préoccuper du bien-être de tous les Burundais. Et cela ne passe pas par la militarisation de 12 millions des Burundais. Il passe par des projets de développement, des investissements publics réellement palpables. Le Burundi n’a pas besoin des discours mielleux. Non. Le Burundi a besoin des faits, des réalisations concrètes.

Si nous voulons avoir une bonne santé, il nous faut de bons hôpitaux, de bons docteurs, de bons médicaments. Sont-ils disponibles ? Si nous voulons un Burundi prospère, nous avons besoin d’une bonne éducation dans nos écoles. Est-ce que les conditions sont réunies pour garantir cette bonne éducation ? Nous avons besoin d’une stabilité au niveau de la sécurité. Est-ce que fabriquer une machine de brutalité en embrigadant toute une jeunesse, en faire une machine à surveiller les citoyens, est-ce que cela nous mène vers le développement ? Je ne pense pas. Le président de la République devrait être très vigilant. Parce que la grogne ne cesse de monter.

Dernièrement, j’entendais quelqu’un qui implorait le président de la République pour qu’il intervienne en commune Kabarore, parce qu’il y avait un exploitant minier qui va jusqu’à déloger les gens, on est dans quel Burundi ? Les prix montent, le carburant manque…

C’est lamentable, c’est catastrophique. Un pays comme le nôtre qui est tributaire du transport routier, sans carburant, la situation devient catastrophique. Pour s’en sortir, il faut briser ces monopoles. Il faut libéraliser les marchés.

Propos recueillis par Rénovat Ndabashinze

Affaire Ruyumpu : 16 opposants sous les verrous
Suite aux échauffourées du 24 avril, mardi 10 mai dernier, le Tribunal de Grande Instance de Ngozi a condamné les 16 membres du CNL de la colline de Ruyumpu, commune de Kiremba, province de Ngozi à 15 ans de servitude pénale et une amende de 100.000 BIF chacun. Absents à cette séance, ces militants du parti CNL sont accusés de tentative d’assassinat des jeunes militants du Cndd-Fdd, Imbonerakure. Les condamnés doivent payer un dédommagement collégial de 16 millions BIF. Pour celui qui ne paiera pas, il y aura une contrainte de corps de 5 ans. Parmi les 16 condamnés, sept avaient été arrêtés le 25 avril dernier. Il s’agit de Pierre Mpawenimana, chef de colline Ruyumpu, son épouse Daphrose Nahimana, Pierre Girukwishaka, Pascal Nyabenda, Joël Habarugira, André Ndagijimana et Nsabimana. Les huit hommes autres sont en cavale. Cette femme est emprisonnée avec son enfant de sept mois.
Enlevé le 16 novembre 2021, non loin de son domicile, à Buringa, commune Gihanga, province Bubanza, feu Augustin Matata est mort, un mois après, à l’hôpital Prince Régent Charles, à la suite des tortures subies au service national du renseignement (SNR).

Forum des lecteurs d'Iwacu

2 réactions
  1. Gacece

    L’art de répondre à côté de la plaque : spécialité de Rwasa.

  2. Abou seleiman

    Le président du parti Cndd-fdd
    a un langage qui n’est pas correct,il devrait changer il parle de la jeunesse du parti(milice) au lieu de le dire le développement du pays de chercher comment ils doivent quitter le chômage,il parle la guerre votre voisin du nord ils avaient une milice (interahamwe) demandez maintenant ce qui sont devenus………ils sont cachés dans la forêt équatoriale du congo.

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