Jeudi 06 octobre 2022

Économie

La fièvre de la vallée du Rift gagne du terrain, panique des éleveurs

06/06/2022 , et Commentaires fermés sur La fièvre de la vallée du Rift gagne du terrain, panique des éleveurs
La fièvre de la vallée du Rift gagne du terrain, panique des éleveurs
Des stands des vendeurs de la viande au marché dit chez Siyoni sont presque vides.

Depuis fin avril, la fièvre de la vallée du Rift s’est déclarée au Burundi. Un mois après, des cas sont signalés dans huit provinces du pays. Et le gouvernement n’a pas encore rendu disponible le vaccin. Entretemps, les éleveurs continuent d’enterrer leurs vaches. Le coût est dur et les conséquences sont désastreuses.

Par Emery Kwizera, Guy-Arsène Izere et Rénovat Ndabashinze

C’est le désespoir. Que ce soit à Bujumbura ou à l’intérieur du pays, les éleveurs, les bouchers, les consommateurs de viande, les vendeurs de lait … ne savent plus à quel saint se vouer.
Lundi 30 mai, vers 11 h 30, au marché City Market de Bujumbura dit chez « Siyoni », dans le hangar destiné à la vente de la viande, c’est le désert. Les stands des bouchers sont presque vides. Quelques bouchers ont encore une petite quantité de viande à vendre.

Pour le peu de viande encore sur le marché, le prix d’un kilogramme n’est plus le même pour différentes catégories de viande. Pour certains, 1 kg est vendu à 13.000BIF, 14.000BIF, tandis que d’autres arrivent même jusqu’à 15.000BIF. C’est le marchandage. Avant cette pandémie, le prix était identique. « Nous n’avons pas d’autres choix. On n’a plus où nous approvisionner. Notre métier risque de s’arrêter d’ici peu », confie un des bouchers rencontré dans ce marché. Sans plus de détail, il dit qu’il a déjà enregistré d’importantes pertes financières.

Un autre boucher, interrogé, confie que les pertes sont énormes. « C’est très difficile de faire vivre nos familles dans cette situation ». Avant cette maladie, il raconte qu’il pouvait vendre quatre vaches par jour, mais actuellement, il n’a rien à présenter à ses clients. Sur son stand, il n’a que des viscères.

« C’est avec ça que je compte nourrir ma famille aujourd’hui. C’est très difficile», raconte-t-il, désespérément.
Plus au nord, au marché de Kinama, mêmes lamentations. Les stands dédiés à la vente de la viande sont aussi presque vides. Les bouchers sont là, mais, pour la plupart, ils n’ont rien à offrir. Ils sont désœuvrés. « Nous avons amèrement appris la décision qui interdit la circulation du bétail », se lamente Joseph Ndikumana, représentant des bouchers de ce marché. Pour lui, la solution est de trouver un vaccin contre cette maladie.

Joseph Ndikumana : « Nous avons amèrement appris la décision qui interdit la circulation des ovins.»

Sinon, prévient-il, les citadins ne pourront plus consommer la viande, car les poissons sont pour les plus nantis : « Et les conséquences seront sévères sur nous, surtout que nous continuons de payer nos taxes et impôts. »
Il souligne qu’avant cette maladie, 10 vaches pouvaient être abattues au marché de Kinama. Il ajoute que même pour le peu de quantité présente sur le marché, les clients sont réticents.

Les détenteurs de bars en font aussi les frais

Dans les bars, les pertes sont aussi colossales. Il est 16h30. Mardi, 30 mai, sur l’avenue Muyinga, zone Rohero, le bar dit « Ku Mpene» n’est pas bondé de monde comme d’habitude. « Ils venaient surtout pour déguster la viande de chèvre, mais malheureusement à cause de la fièvre de la vallée du Rift, nous n’avons plus beaucoup à offrir », déplore un des serveurs. Ce jour, ils n’ont eu qu’une seule chèvre.

Le gestionnaire confie qu’avant cette maladie, au moins 4 à 5 chèvres étaient consommées par jour. Aujourd’hui, il est très difficile d’avoir une seule chèvre. « A l’abattoir de Kigobe, les activités sont presque suspendues. Il n’y a presque rien. »

Et ce manque de viande à offrir aux clients impacte aussi sur la consommation des boissons. Le gestionnaire dit que d’habitude, à 17 h, on aurait déjà écoulé une dizaine de caisses de boissons. « Mais, voilà, aujourd’hui, seules quelques tables sont occupées. »

A Bwiza, la 10ème avenue qui était très fréquentée par les amateurs des brochettes de chèvres ou de bœufs n’est plus surpeuplée. Dans trois bars visités à cette avenue, pas même un morceau de viande. Approché, Vincent Ntimpirangeza, un détenteur d’un des bars, confie qu’il vient de passer trois jours sans servir des brochettes à ses clients. Ce qui a diminué ses ventes de boissons : « D’habitude, j’écoulais entre huit et douze caisses de bière, mais, aujourd’hui, je peine à terminer même trois caisses. »

Les vendeurs du lait dans le désarroi

Les conséquences de cette maladie n’épargnent pas les vendeurs du lait. « Presque tous mes clients ont arrêté de prendre le lait avec la fin du mois de mai, même ceux qui ont des enfants. Avant, je distribuais plus de 400 litres par jour, mais actuellement, je ne parviens même pas à écouler 100 litres », raconte J.N. Celui-ci achète le lait à Buringa pour le revendre à Bujumbura. Selon lui, ses clients lui ont dit qu’ils ont suspendu l’abonnement suite à la maladie. « En fait, ils ont peur d’être infectés par cette dernière et ils m’ont dit qu’ils s’abonneront encore après la maladie. Nous demandons au gouvernement la vaccination dans les plus brefs délais ».

Pour sa part, Consolate, une vendeuse de lait à Bwiza, dit que son travail tourne au ralenti. « On n’est plus approvisionné. Même les clients ne consomment plus du lait. Beaucoup de parents se sont tournés vers le lait en poudre NIDO ». Pour elle, le plus urgent est de vacciner toutes les vaches afin que son activité reprenne. « Sinon, je ne vois pas comment je vais payer le loyer. Si la situation perdure, je vais tout simplement remettre la maison au propriétaire et changer d’activité. »

Le silence gagne l’abattoir de Bujumbura

Mercredi 11h. Dans la cour de l’abattoir de Bujumbura, une dizaine de chèvres et moutons broutent dans la cour. Aucune vache. Les grossistes de vaches et les bouchers sont assis en de petits groupes. Certains jouent aux cartes.
A l’intérieur de l’abattoir, 4 chèvres et 2 moutons sont suspendus après l’abattage. Le vétérinaire de l’abattoir vérifie que ces derniers ne sont pas malades et estampillent ceux qui sont sains. Dans le lieu d’abattage de vaches, aucune vache n’est suspendue sur les crocs. Après, nous apprenons que seules 3 vaches ont été abattues le matin.
Les bouchers et les grossistes de vaches ne décolèrent pas. Ils indiquent qu’ils ne savent pas comment ils vont nourrir leurs familles.

Les activités presque à l’arrêt à l’abattoir de Bujumbura.

M. M., s’approvisionne dans les marchés de l’intérieur pour revendre les viandes après l’abattage : « Vous le voyez vous-même, nous ne travaillons plus. Nous nous approvisionnons dans les marchés de l’intérieur du pays et ces derniers sont fermés. »

D’après lui, même si tu parviens à t’approvisionner dans les provinces non atteintes, il est impossible d’amener les marchandises. « Par exemple, si nous achetons des vaches à Mwaro, nous devons passer par Bujumbura. Et là, le déplacement des animaux est interdit », confie-t-il.
A l’instar des grossistes, les bouchers de l’abattoir font savoir qu’ils ne gagnent rien, car ils peuvent passer la journée entière sans travailler.
D’après eux, le pire est à venir, car ils abattaient encore les bœufs qui étaient encore dans le stock et il vient de s’épuiser.

L’un des vétérinaires de l’abattoir de Bujumbura nous a confié qu’ils reçoivent encore ceux qui viennent abattre leurs animaux. Il a indiqué que les vétérinaires vérifient si les animaux qui entrent sont sains et font encore un constat après l’abattage.

Selon lui, avant la maladie, ils abattaient autour de 50 vaches et 150 petits ruminants par jour. Mais actuellement, ajoute-t-il, 5 vaches et moins de 20 petits ruminants sont abattus.


Des agissements suicidaires et les caisses communales affectées

A l’intérieur du pays, cette maladie fait des ravages. Exemple de la province Ngozi où beaucoup de têtes sont déjà tombées. Les éleveurs sont désemparés. Certains ne tolèrent même pas voir leurs vaches enterrées.

Les vaches mortes de la fièvre de la vallée du Rift sont enterrées.

Dans les zones touchées, une injonction a été donnée d’enterrer chaque vache morte de cette maladie. « C’est pour protéger la population. Parce que cette maladie est zoonotique », explique Joseph Martin Bucumi, administrateur de la commune de Ngozi. Néanmoins, dépassés, les propriétaires tentent de récupérer un peu d’investissement mis dans l’élevage.

Dans cette commune, il y a eu deux cas d’« exhumation » des vaches enterrées. « Sur la colline Gisagara, on avait enterré deux vaches. Et leurs propriétaires et les voisins se sont cachés pendant la nuit pour les déterrer. Heureusement, nous avons été alertés à temps avant qu’ils ne procèdent à leur dépeçage. Personne n’a consommé la viande de ces vaches affectées », indique Martin Joseph Bucumi, administrateur de Ngozi.
Contacté ce jeudi, il signale que ces personnes ont été punies. « Mais, les punitions ont été légères parce que c’est une grande perte pour ces éleveurs.»

Selon cet administratif, la situation est très catastrophique : « Même aujourd’hui, nous venons d’enterrer deux vaches sur les collines Shango et Kinyami. » Il demande à la population de suivre les instructions données par le gouvernement pour se protéger.

Et de rappeler les conséquences de cette maladie qui sont très dévastatrices pour les familles. « Les vaches sont très importantes pour les familles. C’est grâce au bétail qu’elles scolarisent leurs enfants, qu’ils se construisent de belles maisons et qu’elles réalisent d’autres projets. C’est vraiment une grande perte. »

Ce qui n’épargne pas la caisse communale. c Le propriétaire de chaque vache payait un impôt de 1000BIF. D’après lui, les vaches les plus touchées sont surtout des vieilles vaches de la race frisonne. « Aucune vache de la race locale n’a jusqu’ici été victime de cette maladie. »

Pour sa part, Théophile Niyibizi, administrateur de Gashikanywa, indique que sa commune est sérieusement affectée. « Les communes enregistrent des pertes énormes. Il n’y a plus de taxes en provenance des marchés du bétail parce qu’ils sont fermés. » Il précise que le marché du bétail sis à Maruri (Vyegwa) faisait entrer plus de 70% des recettes communales. « Par mois, on collectait autour de 20 millions BIF. Aujourd’hui, le marché est fermé. On ne se contente que des recettes collinaires. »

Pour lui, seul le vaccin est la solution durable. Ce que soutient même l’administrateur de Ngozi. Jusqu’à ce jeudi, M. Niyibizi signale que quatre vaches sont déjà mortes de cette maladie. « Le cas le plus récent est celui de mardi sur la colline Rwizingwe. Elle a été enterrée. » Il appelle au respect des instructions données par le gouvernement.


Une préoccupation du gouvernement, mais…

Déo Guide Rurema : « Pour le bétail indemne, la consommation de sa viande n’est pas interdite. Il faut seulement bien cuire le lait et la viande.»

« Il est strictement interdit de consommer de la viande d’un animal déjà contaminé », a déclaré, ce mardi 31 mai, Déo-Guide Rurema, ministre de l’Environnement, de l’Agriculture et de l’Elevage. « Pour le bétail indemne, la consommation de sa viande n’est pas interdite. Il faut seulement bien bouillir le lait et cuire la viande ». D’après le ministre Rurema, suite à la stabulation permanente, les cas de contamination ne sont pas alarmants. Il assure que son ministère en collaboration avec les partenaires est à l’œuvre pour essayer d’éradiquer cette maladie.
Pour éradiquer cette maladie, Dr Désiré Ntakirutimana, directeur de la santé animale au ministère en charge de l’Elevage, souligne que le vaccin reste le seul moyen efficace.

Néanmoins, il reconnaît que la tâche n’est pas facile. En effet, détaille-t-il, pour une estimation d’à peu près 1 million de têtes et de 3 millions d’ovins, le pays a besoin d’au moins 8 millions de doses. « Une seule dose de vaccin efficace, par tête, coûte de 1000BIF à 1200 BIF en plus d’autres moyens nécessaires pour le déplacement de techniciens qui se rendent sur terrain. »

Par ailleurs, après les premières doses, il souligne que d’autres doses sont nécessaires 3, 4 ou 5 mois.
A ceux qui vivent du commerce des bovins, des ovins et d’autres produits connexes, il leur demande d’être patients. « En période d’épidémie, chacun doit faire des efforts pour se retenir. La situation préoccupe le gouvernement. Il est à la recherche de la solution pour un retour à la normale. »

Se protéger en attendant le vaccin

Dr Désiré Ntakarutimana : « Il n’y a pas une seule personne qui a déjà attrapé cette fièvre au Burundi. »

A ceux des localités non encore affectées, il estime qu’ils peuvent continuer leur vie normale. Seulement, prévient-il, ils doivent éviter des viandes dites saignantes et du lait non cuit.
Il leur rappelle qu’il est défendu de consommer des animaux malades, encore moins des cadavres d’animaux. « Les êtres humains ne sont pas des charognards. »

Pour cet épidémiologiste, les bouchers sont les plus exposés à cette maladie : « Ils doivent être attentifs en portant des gants et souliers de protection quand ils manipulent les animaux et leur viande. »
Il leur recommande de faire la propreté, de se laver convenablement les mains. « Dormir dans des moustiquaires imprégnées d’insecticides est aussi un moyen de protection. »

Il précise que cette maladie se propage principalement par des moustiques qui ont piqué les animaux malades.
Les vétérinaires sont appelés à redoubler de vigilance. Dr Ntakarutimana demande aux Burundais de ne pas être traumatisés par des rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux. « J’ai vu des photos présentées comme celles des personnes malades. Il n’y a pas une seule qui a déjà attrapé cette fièvre au Burundi. »

Synthèse des cas jusqu’au 1er Juin 2022

RENCONTRE:Faustin Ndikumana : « La réponse doit être scientifique et rapide »

C’est déjà plus d’un mois que cette maladie est présente dans le pays. Faustin Ndikumana, économiste plaide pour une réponse rapide. Il fait d’abord le point sur les conséquences.

Faustin Ndikumana

Quelles sont déjà les conséquences de la fièvre de la vallée du Rift dans le pays ?

Il y a beaucoup de personnes qui vivent du circuit de commercialisation de la vache, de l’abattage des vaches. C’est une filière qui fait vivre beaucoup de personnes au niveau métier sans parler des consommateurs qui s’en trouvent affectés au niveau de la consommation alimentaire, de la viande, du lait. La rentabilité de leurs activités diminue sensiblement. Abattre une vache, traire le lait pour le revendre, ce sont là des éléments qui constituent le revenu d’un éleveur.
S’ils sont affectivement touchés, le coût d’entretien de la vache ne sera pas récupéré. Sans oublier que le secteur agricole sera affecté au niveau alimentaire.

Comment ?

J’imagine qu’au Burundi, un pays aussi rural, aussi densément peuplé où la marge de manœuvre est réduite au niveau de la diversification de l’économie, si les deux secteurs sont touchés avec force comme nous le voyons, la situation risquera d’être dramatique. Parce que déjà la situation inflationniste des produits alimentaires était déjà un calvaire pour les familles. Ajouter cette épidémie, c’est un drame au drame.

Que faire ?

Les autorités doivent réagir vite sinon la situation risque de prendre la voie du dérapage. Chercher le vaccin est une urgence. Et ça prouve la capacité institutionnelle. Dans d’autres pays, nous entendons que les remèdes sont déjà à la portée de la main. Mais, ici chez nous, le temps que ça doit prendre, ces institutions, le budget dont ils disposent, la qualité, l’institution c’est ça l’indicateur de la capacité institutionnelle d’un Etat de faire face à de tels problèmes.
Là, il n’y a pas à y aller par quatre chemins. Il faut rendre disponible rapidement le vaccin. La réponse doit être scientifique et rapide. Là, il n’y a pas besoin des politiques de sensibilisation. C’est l’argent du contribuable qu’il faut utiliser pour sauver son bétail.

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