Dimanche 21 avril 2024

Histoire

Repenser la presse | Media et histoire politique (Partie 3) |1995-2001 : Studio Ijambo, le grand bouleversement

Pour son étude, Jean-François Bastin, journaliste belge à la retraite, qui a passé plusieurs années au Burundi à former des collègues tant sur le terrain que dans les amphithéâtres, distinguait en 2013, en introduction à son cours sur le traitement médiatique de l’actualité au Burundi dans le cadre du Master complémentaire de journalisme, cinq périodes dans l’évolution du traitement médiatique de l’actualité au Burundi, depuis l’avènement de la république.

Pour son étude, Jean-François Bastin, journaliste belge à la retraite, qui a passé plusieurs années au Burundi à former des collègues tant sur le terrain que dans les amphithéâtres, distinguait en 2013, en introduction à son cours sur le traitement médiatique de l’actualité au Burundi dans le cadre du Master complémentaire de journalisme, cinq périodes dans l’évolution du traitement médiatique de l’actualité au Burundi, depuis l’avènement de la république. Des périodes qui concernent plus particulièrement les médias audiovisuels : de 1966 à 1992, 1993 à 1994, 1995 à 2001, 2002à 2005 et 2006-2013. Les dates délimitant ces périodes ont une valeur indicative. Il va de soi qu’on ne change pas brutalement d’époque dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier… Il y a des prémices à ces changements, ceux-ci s’opèrent dans une certaine durée et ils demandent du temps pour produire tous leurs effets. D’une manière générale, M. Bastin observe un rapport étroit entre système politique et système médiatique : l’un n’évolue pas sans l’autre, la nature de l’un détermine celle de l’autre, mais on n’est pas en présence d’un rapport mécanique dans la mesure où le pouvoir des médias s’affirme au fil des crises politiques, de façon toujours plus autonome, comme un élément constitutif important de la société burundaise et un symptôme majeur de ses évolutions. Le journaliste JFB avait dressé un panorama du traitement de l’information de 1966 à 2013…Une contribution qui mérite d’être actualisée et qui peut nous aider à « repenser la presse » au Burundi.

1995 est une année charnière. Le paysage va changer. En apparence, tout est comme avant, mais quelque-chose va se passer, qui fera que rien ne sera plus jamais comme avant.

La RTNB fait essentiellement « de la RTNB »(1) , elle transmet la parole officielle, mais sans déployer son savoir-faire d’antan, sans en rajouter dans la valorisation du « pouvoir ». Plus question de belles phrases, ni de ces fioritures tant prisées au cours de la première période. Mais d’abord, y a-t-il encore UNE parole officielle ? On n’est plus dans la démocratie, mais on n’est pas retourné à la dictature. C’est la guerre qui commande. On est dans un système politique flou et factice. La « convention de gouvernement » est un assemblage hétéroclite, caractérisée par l’impuissance, elle n’est qu’une apparence de pouvoir, sous étroit contrôle militaire.

> Vision d’un Journal Télévisé de juin 1995, présenté par Laurent Barangenza.

« Madame, Messieurs, bonsoir et bienvenue à cette édition. Je vous lis d’abord un communiqué de presse émanant de la présidence de la république… »

La lecture dure plus de quatre minutes. Le communiqué concerne une menace de coup d’Etat, faisant l’objet de rumeurs, rapportées notamment par RFI et démenties par la présidence. On se trouve ici devant un cas d’école du point de vue du traitement de l’actualité : celle-ci n’existe soudain que dans la mesure où elle fait l’objet d’un communiqué de la présidence. Le JT n’en a jamais parlé, d’aucune façon. Le téléspectateur est donc en présence d’une énigme : quelle est exactement l’importance de cette information ? Pour le JT elle semble nulle, pour la présidence elle apparaît primordiale, et elle finit par faire la Une du Journal, sous la forme de cette lecture de communiqué, qui est lui-même un modèle d’ambiguïté :
« Des rumeurs sont effectivement entendues ici et là à propos d’un éventuel coup de force. Toutefois la vérité à ce propos n’a pas encore été établie par les services concernés. Il s’avère donc que tout ce qui a été dit à ce propos ne reflète pas le point de vue de la présidence de la république. Néanmoins, compte tenu d’un sentiment et d’une volonté farouche de déstabilisation qui s’observent dans certains milieux politiques burundais, le chef de l’Etat demande aux forces de la paix de demeurer vigilantes et de barrer la route à ceux qui risquent de conduire le pays dans une catastrophe dont il ne sortirait pas. »

La confusion est partout. On est début juin 1995. Bujumbura va de ville morte en ville morte, complètement balkanisée. C’est la guerre des bandes entre Ngagara (quartier connu comme majoritairement tutsi) et Kamenge (connu comme majoritairement hutu), l’armée assiège Kamenge, toute sa population a fui dans les collines. Pour la télévision, il est devenu pratiquement impossible de faire du reportage, parce que les militaires ne veulent pas être filmés, parce qu’aller vers les collines serait suicidaire pour des journalistes majoritairement tutsi. Quant aux journalistes hutu, minoritaires, ils se font tout petits. Il y a de temps en temps une exception à la règle de l’information officielle, comme une longue interview du chef extrémiste des Sojedem (Société des jeunes pour la défense et les droits des minorités), Déo Niyonzima, dans le JT. On remarque que les exceptions se font à sens unique, les extrémistes de l’autre bord n’ont jamais droit au même traitement. Les journalistes tutsi se répartissent en deux catégories : quelques-uns militants et les autres embarrassés, mal à l’aise, qui se réfugient dans le service minimum.
On n’est plus dans le système binaire, Bons contre Mauvais, il y a comme un non-dit, il n’y a plus vraiment de Bons, il y a un funeste présent et donc comme une nostalgie du passé, comme si tout était mieux avant…

La question du vocabulaire devient plus importante que jamais.

> Même JT. Vision du deuxième sujet.

Sujet sur une réunion qui a rassemblé le président Ntibantunganya, le premier-ministre Nduwayo, les gouverneurs de province et les chefs des régions militaires sur le thème de la sécurité.

Le journaliste emploie à plusieurs reprises les mots « malfaiteurs, bandes armées, terroristes, barbares… » pour désigner la rébellion, comme si ces termes allaient de soi.

« En ce qui concerne la présence des bandes armées, il a été noté l’existence des voies de passage de ces terroristes. De Cibitoke en passant par la forêt de la Kibira, à Muyinga par le parc de la Ruvubu. Des stratégies ont été avancées pour boucher ces voies de passage par une concertation avec tous les responsables administratifs et militaires des zones touchées. En général des actions énergiques pour décourager ces actes barbares sont menées actuellement dans beaucoup de provinces. »
Le contexte dramatique n’explique pas tout, on est ici dans le prolongement d’un traitement dominant de l’information qui a toujours fait la part belle aux institutions, fussent-elles à présent démonétisées. L’armée, qui se livre aussi à des exactions, n’a pas droit au même traitement lexical : « actions énergiques » s’oppose nettement à « actes barbares ».

Le choix des mots est une question fondamentale du journalisme. La phrase de Camus « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde » doit toujours être présente à l’esprit des journalistes, elle les oblige : plus ils emploient des mots forts, plus ils doivent les utiliser de façon cohérente, les appliquer à tous les actes de même nature, à tous ceux qui les accomplissent, en tout temps et quelles qu’en soient les circonstances. Bref, pour ne pas avoir à se contredire tôt ou tard, les journalistes ont toujours intérêt à employer les mots les plus neutres, les plus incontestables possibles(2) .

Lire aussi 1ère partie : 1966-1992, ère des journalistes beaux et haut-parleurs

 

Lire aussi 2ème partie : Repenser la presse. Entre 1993-1994, le cauchemar commence

La révolution « Ijambo »

Photo prise lors des formations organisées par Search for Common Ground pour ses journalistes partenaires.

En 1995, le journalisme semble être à l’image du régime, pour autant qu’on puisse qualifier de régime ce bricolage institutionnel sous surveillance militaire : ils sont aussi impuissants l’un que l’autre. Et puis, au milieu de cette sombre impasse médiatique, on voit poindre une lueur. Elle va briller longtemps, de plus en plus fort : c’est un événement majeur qui s’annonce, une révolution. La seconde révolution après celle de 1993 (quand les journalistes officiels ont changé leur fusil d’épaule, sont passés brusquement de la collaboration à la désobéissance), c’est la révolution Ijambo.

Le Studio Ijambo démarre en avril 1995. Ce n’est pas une radio, il ne s’agit pas d’information au sens strict, mais ce studio va changer profondément, durablement, le paysage médiatique burundais. C’est un studio de production, il fabrique des produits radiophoniques, des émissions « clef en main » destinées à être diffusées ailleurs, c’est-à-dire d’abord à la RTNB(3). Dans un premier temps Ijambo produit deux émissions, le feuilleton « Umumbanyi niwe muryango » écrit par Marie-Louise Sibazuri et le magazine « Express/Amasaganzira » traitant de l’actualité socio-politique, économique et culturelle. Plus tard, Ijambo diversifiera sa production, touchant à différents genres (débat, portrait, récit historique, dossier) et développant les thèmes des droits de l’homme, de la résolution des conflits, de l’ouverture au monde, etc. Mais d’emblée, ce qui bouleverse le rapport « médiatiseur-médiatisé », c’est que cette production s’installe au cœur même du dispositif de propagande, ou de communication officielle pour être plus exact. Le fait que la RTNB coupe dans certaines émissions, qu’elle diffère ou supprime certaines diffusions, n’y change rien fondamentalement, le phénomène est irréversible.

C’est une double révolution : 1) Ijambo, pour la première fois dans l’histoire radiophonique  burundaise, casse le monopole de l’information : il y a une autre source, un autre lieu de production ; 2) Ijambo s’avance sur le terrain sociétal, traite des injustices et des préjugés, affronte le non-dit des années Bagaza (où l’on était dans la négation totale des contradictions sociales), le faux-dit des années Buyoya (où le thème rabâché de l’Unité fonctionnait comme une intimidation, pas comme une réalité) et les hystéries des deux camps radicalisés par la guerre.

Cette révolution a immédiatement pour conséquence d’ouvrir la voie aux radios libres, comme par un effet irrésistible. Un coin s’est enfoncé dans le système, une faille est apparue, et des audacieux s’engouffrent dans la brèche. Le studio crée un besoin de radios, au pluriel. Celles-ci deviennent possibles, désirables, réalisables(4).

La fin du monopole de l’info pour la RTNB

CCIB FM+ démarre en juin 1995, un mois après le lancement d’Ijambo. Comme son nom l’indique, elle a surtout une vocation économique. Elle est établie dans les locaux de la Chambre de Commerce et d’Industrie, elle diffuse de la musique, des émissions de divertissement et d’économie. Elle ne touche pas à la politique, mais elle crée un précédent.

Quelques pionniers de la radio indépendante. 2ème accroupi de gauche à droite: Abbas Mbazumutima, Jacqueline Segahungu (VOA), Edgar Mbanza ( chercheur en France).
Debout de gauche à droite: Bernard Kouchner ( initiateur de la radio), Martine Kanani, Antoine Kaburahe, JB Bireha

Radio Umwizero, qui deviendra plus tard Radio Bonesha, démarre en février 1996. Elle a d’autres ambitions que CCIB, elle veut devenir une radio d’intérêt général, ciblant un public jeune et urbain, mais ses débuts sont prudents. Umwizero hésite d’abord à s’aventurer sur le terrain « politique » qui se confond largement avec l’état de guerre. Ses deux bulletins d’information quotidiens, midi et soir, en kirundi, français et swahili, évitent les sujets qui fâchent, ils traitent en priorité de culture, de faits de société, de questions pratiques. Mais cette circonspection ne pourra tenir très longtemps. La pression des événements est trop forte et les journalistes ne veulent pas laisser plus longtemps à la RTNB le monopole de l’ « information ».

C’est la vraie naissance du journalisme au Burundi. Peu à peu Umwizero élargit le champ de son information, elle diversifie ses sources : désormais il y aura autre chose que la source institutionnelle, celle qui vient d’en haut, il y aura aussi les sources de ce qu’on n’appelle pas encore la société civile, les sources des partis politiques et il y aura plus tard des sources à trouver du côté de la rébellion. C’est ainsi que la Ligue des droits de l’homme Iteka, régulièrement censurée à la RTNB, va pouvoir enfin diffuser ses informations et faire connaître ses analyses à un large public. Or, dans ce pays à feu et à sang, ce ne sont pas les problèmes de droits humains qui manquent… Le travail des journalistes d’Umwizero ne se distinguera pas seulement par la variété de ses sources, mais aussi par leur recoupement. On entre dans une évolution décisive du point de vue du traitement de l’information, évolution à la fois quantitative et qualitative.
Umwizero émet et tout est différent. La RTNB a définitivement perdu son monopole. Le public burundais, en pleine guerre, a conquis de fait le droit à une autre information ; il ne le lâchera plus, quoi qu’il arrive.

Cinq mois après la naissance d’Umwizero, le 25 juillet 1996, l’ex-président Buyoya reprend le pouvoir par la force, sans coup férir. Le système institutionnel retrouve immédiatement de la cohérence : les partis sont hors-jeu, le chef de l’Etat a tous les pouvoirs et l’armée réoccupe une position politique centrale.
Du coup, la RTNB retrouve elle aussi une certaine « cohérence ». Elle peut à nouveau pratiquer la censure sans états d’âme et sans se poser de questions : à pouvoir unique, information unique. Mais du point de vue médiatique, on ne peut pas parler d’un retour en arrière pur et simple. Umwizero ne cesse pas d’émettre et continuera donc à faire entendre d’autres voix que celles du président et des autorités militaires. La guerre continue, le Burundi est frappé d’embargo, le pays semble à nouveau dirigé mais reste ingérable. Grâce à Umwizero et à Ijambo, les enjeux démocratiques restent vivaces et le public burundais est informé de ce qui se passe et se trame, bien au-delà des communiqués officiels.

L’exemple le plus frappant de ce traitement élargi de l’actualité va bientôt concerner les contacts, les tractations puis les négociations entre le nouveau régime et ses opposants, politiques (partis du G7) et militaires (rébellions). Un processus lent et tortueux, qui débute fin 1996, qui se déroulera en différents lieux et se terminera par la signature des Accords d’Arusha le 28 août 2000. Tout au long de ce processus les radios libres vont permettre au public de mieux comprendre les enjeux et les évolutions de ces pourparlers, les concessions et les exigences des uns et des autres et finalement les compromis conclus entre eux, en questionnant toutes les parties.

Umwizero-Bonesha s’illustrera la première dans ce travail de décryptage et d’information pluraliste. Par contraste, elle fera apparaître la RTNB comme un organe de désinformation, un contre-modèle journalistique. La RTNB ne cessera de calquer son information sur les positions gouvernementales : publicité autour des pourparlers tant que le pouvoir en attend la levée de l’embargo, black-out ensuite quand il s’avère que l’embargo est maintenu. Cette manière de traiter l’actualité, passant soudainement de la parole au silence, de la lumière à l’obscurité, est une caractéristique persistante d’un certain mode de fonctionnement journalistique au Burundi, nous aurons l’occasion d’y revenir en observant qu’il affecte divers médias. Toujours est-il qu’à la fin des années 90, Bonesha profite de cette incohérence de la RTNB et de la frustration qui en découle pour conquérir une large audience. Avec l’aide de divers bailleurs, elle couvre les négociations sans désemparer, elle interviewe les négociateurs des deux bords et de toutes tendances, mais aussi ceux qui restent à l’écart et critiquent de l’extérieur les compromis en vue ; avec l’aide du Studio Ijambo elle traduit en kirundi les textes élaborés en français. Bref elle fait du journalisme. Celui-ci prend enfin tout son sens au Burundi.

Mais il n’y a pas que la négociation, il y a aussi encore la guerre. Et il n’y a pas que Bonesha, il y a maintenant RPA, Radio Publique Africaine, qui démarre en 2001. La liberté de l’information ne connaît pas de limites, le pluralisme est en marche, aucune force ne pourra plus l’arrêter.

On peut parler des « nouveaux journalistes », mais en y mettant des guillemets, car ils sont souvent issus de la pépinière RTNB (Ntamikevyo à Bonesha, Sinduhije à RPA). Pour eux, la grande question est celle de la gestion de la guerre, fuyante, omniprésente, terrifiante, impossible à suivre de près, à décrire, à quantifier, faute de moyens matériels et de possibilités concrètes d’accès.

Mais la nommer, la traiter, est déjà un défi et une formidable conquête médiatique. Dans l’histoire des médias, partout, sous tous les régimes, la guerre a toujours posé des problèmes de traitement particuliers, allant de la négation à l’exaltation en passant par toutes des nuances de la propagande. Cette guerre racontée par les radios au Burundi est une grande première. Le traitement journalistique en est basique et quasi systématique : 1) les communiqués officiels (de l’armée et d’autres autorités) ; 2) des interviews téléphoniques des rebelles. Certains porte-paroles deviennent des vedettes radiophoniques, comme Jérôme Ndiho pour le CNDD-FDD de Jean-Bosco Ndayikengurukiye. La palme de la longévité reviendra à Pasteur Habimana (FNL), qu’on entendra encore sur les antennes de 2003 à 2006, puisque le FLN poursuivra la guerre jusqu’à cette date, bien au-delà de la transition et des premières élections.

La radio au centre de l’évolution politique

Dans le studio de la RPA

C’est un épisode majeur dans l’histoire médiatique burundaise. En fait, les radios sont devenues partie prenante de l’actualité, elles FONT l’événement plus qu’elles ne le traitent, elles font de la politique tout en faisant de l’information. Elles donnent une nouvelle dimension à l’ennemi des FAB (« Forces armées », nom de l’armée burundaise avant l’intégration des rebelles), elles lui confèrent une réalité, presque une légitimité. L’Autre (l’ « ennemi ») parle, il existe, il a quelque-chose à dire, qui mérite d’être entendu. C’est encore une révolution…

Pendant des années on vivra sur ce mode d’information, les médias vont ainsi contribuer directement à l’évolution politique du pays. Au plan du vocabulaire, Bonesha (et plus tard RPA) se distingue de la RTNB. Le choix des termes pour désigner les rebelles s’arrête bientôt à l’expression « abitwaje ibigwanisha » (hommes armés). Même le mot « roberi » (rebelles) est évité. Et il n’est évidemment jamais question de « TG » (terroristes-génocidaires), expression couramment utilisées dans les milieux militaires et, on l’a vu parfois, sur les antennes de la RTNB.

Du point de vue du traitement de l’actualité, le progrès est considérable. Mais tous les problèmes ne sont pas réglés par la seule volonté de mieux faire. Même pour ces nouvelles radios, l’information en temps de guerre est un défi permanent. Il y a un double risque de manipulation dû à l’éloignement du journaliste, à la distance qui le sépare du terrain : celui qui a un interlocuteur au téléphone est dans l’incapacité de vérifier qui lui parle, avec quelle représentativité exacte, et davantage encore de vérifier quoi que ce soit des propos de son interlocuteur, surtout concernant les faits de guerre : combats, bilans, responsabilités des uns et des autres dans les massacres, etc. Il n’y aura pratiquement jamais de reporter chez les rebelles, ni sur l’introuvable « champ de bataille ». En somme la guerre est surtout « couverte » par téléphone. Certes, quelques journalistes, comme Alexis Sinduhije (RPA), Laurent Ndayuhurume (BBC), et d’autres d’Ijambo, réussiront exceptionnellement à passer les lignes pour aller interviewer un chef rebelle ou pour réaliser des reportages sur les déplacés et les camps de regroupement de la population, mais ils n’iront pas plus loin que Bujumbura-rural et ces exceptions ne feront que confirmer la règle…

De toute manière, d’une façon générale, le reportage de guerre est un genre forcément limité, quelle que soit la nature de cette guerre, qu’elle oppose des armées régulières entre elles ou une armée à une rébellion, qu’elle soit « à grand spectacle » et donc largement mise en scène par les chaînes de télévision internationales, ou qu’elle soit très locale et largement ignorée du reste du monde. Dans ce deuxième cas, qui nous concerne, les expériences de reportage de terrain au Rwanda et au Burundi prouvent l’extrême difficulté voire l’impossibilité d’une information fiable sur la réalité globale du conflit et l’évolution des rapports de forces. Le reporter doit agir lui-même comme un franc-tireur, il doit procéder par tentatives, par ruse, par effraction, il doit saisir des opportunités pour ne jamais pouvoir rendre compte que d’un fragment minuscule de la réalité. Ce travail est utile, parfois très important, il contribue à faire connaître certaines vérités de la guerre en cours, mais il est voué à l’insuffisance.
Bref, le téléphone, c’est déjà très bien ! C’est infiniment mieux que la censure et la propagande unilatérale.

Un épisode extraordinaire va marquer cette période de journalisme de guerre et, malgré tout, de conquête de la liberté médiatique.

Le 18 avril 2001, une tentative de putsch militaire menace le régime Buyoya. Selon la tradition putschiste, une trentaine de soldats s’emparent de la RTNB et proclament la destitution du président et du gouvernement. Grande première dans l’histoire médiatique burundaise : la RTNB et les radios libres sont à front renversé. Chassé des antennes nationales, le pouvoir se rabat sur ces radios qu’il dénigre habituellement. Le colonel Ndayirukiye, ministre de la Défense, trouve refuge chez Bonesha, il riposte au coup d’Etat sur les ondes de la radio privée. Il assure que « l’armée est en train de reprendre en main  la situation »…
Le putsch fait long feu, mais cet épisode est ineffaçable. C’est l’aboutissement paradoxal de cette période si mouvementée, si créative et si éprouvante pour les médias. L’armée et Buyoya découvrent (enfin) les vertus du pluralisme et de la liberté d’expression ! Ce qui ne les empêchera pas jusque fin 2001 d’intimider ou d’emprisonner quelques-uns des journalistes les plus turbulents, comme Gabriel Nikundana, Fiacre Munezero, Alexis Sinduhije ou Jean-Claude Kavumbagu.

Accéder à toute la réflexion « Repenser la Presse » en cliquant ici

_______________
(1) Les reportages de terrain, concernant surtout les personnes déplacées, sont exceptionnels, totalement hasardeux, effectués sous le contrôle de l’armée.
(2) On y reviendra de façon très actuelle en abordant le traitement de l’information « sécurité » par les radios en 2012 et 2013.
(3) Accord signé avec la RTNB en août 1995. Il faut noter qu’à partir de novembre, une radio « humanitaire » émettant pour la sous-région des Grands Lacs depuis le Kivu, Radio Agatashya, diffusera les productions du Studio mais cessera d’émettre un an plus tard.
(4) Notons en passant que la première tentative de radio libre politique, émettant de l’étranger, va s’en trouver aussitôt frappée de caducité. Radio Démocratie, au service de la rébellion, sera très éphémère, elle émettra depuis Uvira de juin 2005 à juillet 2006, sur un ton hystérique, à l’image de l’époque et d’une bonne partie de la presse écrite.

Forum des lecteurs d'Iwacu

3 réactions
  1. Nyakarundi

    Pourquoi le silence sur la Radio Isanganiro, soeur du studio Ijambo?

  2. Kagabo

    Nos pionniens de la presse Burundaise, Bravo

    • Don't worry

      Tu parles desquels ? Des griots des pouvoirs successifs ?

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