Mercredi 22 septembre 2021

Société

« Karibu », la boisson qui fait des ravages

« Karibu », la boisson qui fait des ravages
Un employé de maison qui a perdu conscience après avoir consommé une bouteille de Karibu de 300 ml.

Le Bureau burundais de normalisation et de contrôle de la qualité (BBN) vient d’imposer des restrictions d’emballage et de quantité pour les boissons alcoolisées de plus de 16,5%. Iwacu s’est intéressé à « Karibu », avec 40% d’alcool, qui est en train d’emporter des vies.

« En se référant aux dispositions relatives à la sécurité sanitaire des consommateurs, le BBN ne donnera plus de certification aux boissons alcoolisées de plus de 16,5% n’étant pas empaquetées dans des bouteilles en verre, avec une quantité minimale de 200 ml. » Une mesure du BBN remontant au 31 août. Il donne un délai de six mois pour écouler les stocks.

Une source interne au BBN confie que cette mesure vise surtout la boisson « Karibu » qui est en train de causer des dégâts au sein de la population consommatrice. Un constat fait lors d’une réunion du Conseil national de sécurité, d’après cette source. « Or, les résultats du contrôle de la qualité de cette boisson sont bons. Elle respecte les normes du BBN».

Pour cette source du BBN, le problème est que « Karibu » a un taux d’alcool très élevé et coûte 800 BIF. C’est facile pour n’importe quel citoyen lambda de se l’offrir sans pour autant avoir suffisamment de quoi manger. C’est ainsi que le BBN a pris la stratégie de limiter la consommation en augmentant la quantité de la boisson, minimum 200 ml au lieu de 100ml, et en exigeant qu’elle soit contenue dans une bouteille en verre pour que le prix soit revu à la hausse. Il pourra être vendu à 4000-5000BIF, d’après cette source. « Ce n’est pas n’importe quel citoyen qui va se le permettre».

Voyage dans le monde de Karibu…

Produite dans la province Kayanza, « Karibu » est l’une de ces boissons locales concernées par cette mesure. Avec une teneur de 40% d’alcool et « moins cher », elle est beaucoup consommée par des citoyens lambda, notamment dans le milieu rural.

Mardi 7 août, à 16h, deux hommes sont en train de déguster ce genre de « whisky local » devant une boutique qui vend cette boisson, au quartier Rohero. Elle est vendue dans deux emballages plastiques qui diffèrent en quantité : une petite bouteille de 300 ml qui coûte 2.000 BIF et une autre de 100 ml de 800 BIF. Sur l’étiquette, un drapeau national avec la marque BBN prouve la certification de la boisson.

Les deux hommes prennent chacun la 300 ml. A chaque fois qu’ils prennent une gorgée de cette boisson aux allures d’eau, ils toussent légèrement ou raclent la gorge. Ils bavardent en riant, le moral est au rendez-vous.

B.N., 42 ans, l’un de ces buveurs de « Karibu » depuis 6 ans, est un gardien de maison non loin de cette boutique. Il prend la boisson régulièrement, au moins trois fois par semaine. Surtout durant cette période de pénurie des produits Brarudi. « J’aime cette boisson qui est accessible et nous enivre rapidement.  Ainsi, nous pouvons oublier un peu nos soucis et pouvons dormir tranquillement».

B.N. est tout de même conscient qu’il ne faut pas la boire sans avoir mangé : « Elle est très forte. A défaut de manger, tu ressens des brûlures au niveau de l’estomac. »

Le boutiquier est aussi en train de boire Karibu. Il affirme vendre tout un carton de 36 bouteilles dans moins d’un mois. Il écoule de plus en plus de Karibu surtout en temps de pénurie des boissons Brarudi. La plupart des acheteurs sont des jeunes, des gardiens et employés de maison.

Ces consommateurs affirment n’avoir pas peur des dangers sur la santé que cette boisson pourrait entraîner. « Tant que nous voyons ce drapeau national, nous sommes convaincus que la boisson est reconnue par l’Etat », lance ce gardien de maison.

Une boisson « dangereuse »

La boisson Karibu est vendue à 2.000 BIF (300 ml) et 800 BIF (100 ml).

B.N. confie qu’il avait un voisin à Muyinga qui est mort à cause de « Karibu ». Il avait 20 ans, consommait trois bouteilles de 300 ml chaque jour, durant plus d’un an. Il a commencé à avoir des douleurs intenses au niveau du torse et a fini par mourir.

Audace, employé de maison au quartier Kinindo, est une autre « victime rescapée » de « Karibu ». Il y a quelques jours, il était en train de prendre sa Primus tranquille avec des amis. L’un d’eux buvait « Karibu » et lui a proposé de goûter. « C’était bon. J’ai continué et j’ai fini par boire toute la bouteille de 300 ml». Audace n’a pas su comment il est rentré, ce jour-là. Il s’est retrouvé, le lendemain, gisant par terre, dans la cour intérieure de la maison. Il venait de passer 24h là, inconscient. Je n’ai plus jamais bu « Karibu » jusqu’aujourd’hui.

Les producteurs tranquillisent

« Nos produits sont sûrs et n’ont aucun effet négatif sur la santé », tranquillise Révérien Muvunyi, directeur général adjoint à l’usine Imena qui fabrique des boissons alcoolisées, dont Karibu. Il indique que cette usine dispose d’un personnel bien qualifié pour produire des produits de qualité et vérifiés : « Nous avons des équipements modernes, des ingénieurs qui font des analyses avant la production de chaque boisson. »

Pour lui, Imena vise l’excellence. M. Muvunyi précise que son usine dispose aussi de deux laboratoires : un laboratoire physico-chimique et un laboratoire microbiologique. Il mentionne que l’usine Imena compte conquérir même les marchés régionaux. « Vous entendez par là que l’on ne peut pas aller loin avec un produit nuisible pour la santé ».

Il reconnaît, toutefois, qu’il y a des produits nuisibles à la santé que l’on trouve sur le marché : « Ils viennent surtout de ces petites unités qui se lancent dans la production sans équipements modernes, sans expertise, sans main d’œuvre qualifiée. »

Concernant la mesure du BBN du changement d’emballage, il indique que son usine est déjà préparée.  Seulement, le prix va monter, conclut-il.


Eclairage avec Gervais Nzinahora

«Si tu transformes, tu dois te conformer. C’est la vie des gens qui est en danger. »

L’expert certifié dans l’analyse de la qualité des produits s’est entretenu avec Iwacu. Pour lui, afin d’éviter des interprétations à tout-va du consommateur et des fabricants, le BBN doit davantage expliquer cette mesure.

Votre commentaire par rapport à cette note du BBN concernant la restriction des emballages de certaines boissons alcoolisées ?

Une bonne initiative parce que les effets de ces produits sur la santé de la population et de l’environnement ne cessent de s’amplifier. Toutefois, à bien d’égards, je trouve que ladite note comporte des zones d’ombres. Je pense que le BBN doit davantage expliquer aux consommateurs et aux opérateurs économiques.

Pour éviter toute confusion, par exemple, il doit faire une liste de boissons qu’il considère comme nocives à la santé humaine. De la sorte, éviter des interprétations à tout va à l’endroit du consommateur ainsi que de leurs fabricants.

Dorénavant, les demandeurs de certificat des boissons alcoolisées dont le degré d’éthanol dépasse 16,5%, empaquetées dans des plastiques ne sont plus éligibles pour recevoir le certificat de qualité…

A ce niveau, ma question est celle-ci : quelle est la suite réservée aux importateurs ou autres fabricants dont les normes des boissons sont conformes à la métrologie internationale, mais dépassent les 16,5% d’alcool. Ici je cite les Whisky, Rhum, Gin, etc. Compte tenu de cette situation, leurs certificats seront-ils annulés ?

Une aberration parce que pour délivrer un certificat pareil, en principe, le BBN a déjà constaté que telle entreprise travaille dans les normes ou remplit les conditions requises par la métrologie internationale pour la fabrication de telle boisson. Un rétropédalage, à mon avis, qui laisse à penser qu’il y a des non-dits.

Ladite note précise aussi que pour être certifiées, les entreprises doivent changer de contenants. En l’occurrence les bouteilles en verre à la place des plastiques. Votre réaction ?

Un autre bémol. A ma connaissance, depuis la fermeture de la Verundi, il n’y a aucune autre entreprise qui fabrique les bouteilles en verre. Le BBN s’est empressé de prendre des décisions sans pour autant prévoir des mesures accompagnatrices. Un tas de désagréments à l’origine de ce que l’on appelle, en commerce international, les obstacles techniques au commerce (OTC).

L’opinion ne comprend pas comment une telle mesure intervient après autant d’années…

C’est là où le bât blesse. Pourquoi avoir tant attendu avant de prendre une telle décision? De quoi s’interroger sur le protocole que suit l’octroi de ce certificat de qualité.

Ces certificats sont-ils délivrés dans le respect de la procédure habituelle ? Je ne doute point que si le BBN s’était bien informé sur la nature du produit fabriqué, le processus d’implantation des infrastructures, l’analyse des dangers (chimique, biologique, microbiologique), le respect des mesures et les bonnes pratiques d’hygiène, il ne se serait pas remis en question de la sorte.

Mon autre interrogation concerne ces cinq normes identifiées dans la note auxquelles la qualité des boissons doit se conformer. Les boissons alcoolisées de plus de 16,5%, sont-elles les seules qui mettent en danger la population ? A ce niveau, conformément à l’ordonnance ministérielle portant contrôle de la qualité des produits commercialisés au Burundi, son article 20 est clair : « Comme c’est la vie des gens qui est en danger, si tu transformes, tu dois te conformer.»

Un délai de grâce de six mois a été accordé. Est-ce opportun de prolonger la durée alors que la boisson continue à emporter des vies?

Effectivement, c’est une contradiction. Si le BBN a conclu que ces produits ont un impact néfaste sur la santé de la population, il faut des mesures drastiques. Je me demande si réellement il y a cette volonté politique d’endiguer ce mal qui tue en silence. Tout compte fait, je pense que, pour vider ce type de questions, les opérateurs économiques et les qualiticiens du BBN doivent s’asseoir ensemble. Je suis sûr qu’au risque de mettre la clé sous le paillasson, cet opérateur économique qui fabrique des produits ne remplissant pas les normes voudra s’y conformer.

Propos recueillis par Hervé Mugisha

Forum des lecteurs d'Iwacu

2 réactions
  1. Ngayabosha

    « J’aime cette boisson qui est accessible et nous enivre rapidement. Ainsi, nous pouvons oublier un peu nos soucis et pouvons dormir tranquillement».
    Attention à l’addiction à l’alcool !!! C’est une drogue comme une autre !!!

  2. Claver NZIGAMASABO

    Il faut exiger IMENA à produire et à améliorer la qualité de ses produits afin de mener conquête sur l’échelle internationale.
    Ceci produira des effets positifs sur la notoriété de l’IMENA et la devise étrangère sera importée suite aux goûts de ce wisky produit à Kayanza/ BURUNDI.

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