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Opinion* – « HUTSI, au nom de tous les sangs ». Les leçons que j’ai tirées de ce livre

17/06/2019 La Rédaction Commentaires fermés sur Opinion* – « HUTSI, au nom de tous les sangs ». Les leçons que j’ai tirées de ce livre

Par Charles NDITIJE, professeur d’université et “président du parti Uprona aile de l’opposition”

En bon universitaire, (psychopédagogue) le professeur Nditije analyse le livre de la première à la dernière ligne et sur tous les plans : personnel, psychologique, sociétal et politique. Une lecture-critique très riche.

Charles Nditije

Il serait prétentieux de ma part de vouloir faire un compte-rendu complet et exhaustif d’un livre aussi émouvant, aussi riche d’enseignements, qui vous remue le cœur, tellement il est chargé de beaucoup de chagrins, de douleurs indicibles, douleurs vécues à la fois sur le plan personnel, familial, sociétal et même sur le plan national. Mieux encore, il fait montre d’un dépassement de soi, d’une capacité de résilience hors pair. Il est en plus écrit avec beaucoup de professionnalisme de la part d’Antoine KABURAHE, dans un style limpide et avec l’encre du cœur d’Aloys NIYOYITA.

Je vais me contenter de livrer mes observations presque en vrac, en focalisant mon attention non pas tant sur les événements dramatiques racontés, qui sont somme toute connus, mais sur leur ressenti sur la personne ou les personnes qui les ont vécus et les leçons que j’en tire et en quoi celles-ci pourraient nous aider à remonter la pente.

AU NIVEAU DES FAITS OU DES EVENEMENTS ET DE LEUR ANALYSE

1. M. KABURAHE nous raconte un drame, je dirai plutôt une tragédie survenue brutalement dans la famille d’Aloys NIYOYITA et de ses frères et sœurs, par la disparition brutale de leur père Robert KANYARUSHATSI en 1972 et qui a affecté chaque membre de la famille pris individuellement, mais aussi collectivement, tant sur le plan psycho-affectif, que sur le plan moral, social et économique et qui a laissé des traces indélébiles chez chaque membre de la famille.

2. L’idée qui est à la base de la production de cet ouvrage qui est pour moi un chef-d’œuvre à maints égards, explique sa grande valeur politique, morale, sociologique et même spirituelle. Malgré son enfance fracassée, pour reprendre sa belle expression, Aloys NIYOYITA refuse d’être un apôtre de la haine, un « microbe -vecteur » de cette « haine  mutante », qui tue et dont les victimes mortes ou vivantes, passées, présentes ou à venir se comptent par millions. Combien de jeunes burundais ou de moins jeunes sont prisonniers de clichés, de préjugés ethnicistes, quand ils ne sombrent pas carrément dans une violence ethnique aveugle, qu’elle soit réelle ou symbolique, qu’elle soit physique, verbale ou mentale ? «  Je ne veux pas de cette haine mutante, il faut casser ça, il faut persévérer, sauver nos enfants, écris-moi ce que je te raconte, Tony » .Voilà l’idée à la base de ce magnifique livre qu’Antoine KABURAHE a écrit avec brio. Bravo Antoine.

3.Malgré qu’il ait souffert profondément de la disparition brutale et injuste de son père et des conséquences multiples qui en ont découlé pour toute sa famille, l’on est frappé par l’objectivité avec laquelle Aloys relate cette période. Il tente autant que faire se peut de rester coller aux écrits qui existent, sans vouloir faire porter le drame à une seule ethnie, comme ont tendance à le faire bon nombre de Burundais qui prennent leur ethnie pour une victime innocente toute désignée, et donnent la palme de la violence à l’autre ethnie, mauvaise par nature, et ce de manière globalisante.

4. Pour Aloys NIYOYITA, comme pour d’autres orphelins de 1972 et même de la majorité des Burundais, cette année 1972 restera pour longtemps l’année la plus sombre, la plus lugubre de leur histoire : l’année de la TRAGEDIE (Umwaka w’Ikiza) qui signifie l’année qui dévaste tout : personnes, bétails, cultures,etc., qui a fait surtout des orphelins, des veuves et des réfugiés et laisser des stigmates et des plaies encore vivaces chez bon nombre de Burundais.

5. Comme le dit le livre, pour ajouter le drame au drame, non content d’avoir rendu ces femmes encore très jeunes des veuves et leurs enfants orphelins, certains bourreaux ont poussé leur sadisme plus loin et ont profité de la misère morale et matérielle de celles-ci pour en faire des maîtresses ou leur imposer des rapports sexuels forcés. Que de veuves victimes de 1972 ont fait des enfants après la disparition tragique de leur mari, parfois par menaces ou par nécessité et moins ou rarement par amour.

6. Dans le même temps, outre la misère morale et matérielle dans laquelle les a plongés la mort de leur papa, ces orphelins sont persécutés, étiquetés comme des enfants des « Bamenja », des rebelles, soit par leurs camarades de classe, soit par l’administration ou leur entourage ou tous deux à la fois. On leur demande de courber l’échine, de faire le profil bas, face même à des humiliations, de se comporter comme des citoyens de seconde zone, de faire repentance en lieu et place des bourreaux , pour expier le crime souvent inexistant de leur papa. « Gakara nka se akagasera karaho, umwana w’umumenja ni we mu menja »(il est aussi méchant que son père, le fils d’un rebelle naît rebelle)P.67. Voilà une illustration parfaite de cette image négative qui colle à la peau des victimes et qui les ronge tous les jours et les empêche de faire le deuil, de passer l’éponge, pour la plupart d’entre eux.

Aloys Niyoyita

7. Aloys NIYOYITA a subi un traumatisme profond qui l’habite toujours, entretenu, me semble-t-il, par la trajectoire sociale des membres de sa famille, l’absence d’informations fiables sur les conditions dans lesquelles son père est mort et surtout par la proximité géographique de l’école secondaire qu’il a fréquentée pendant des années, avec la prison de la prison de Gitega, où vraisemblablement son père a passé ces derniers moments de supplice. « Avec le recul, je crois que je n’ai jamais été vraiment heureux dans cette école voisine de la prison de Gitega (…). Je pense que les effluves de la mort de cette prison, dans les environs de mon école, ont empoisonné ma jeunesse. pp. 101 et 102.

8. Malheureusement, les enfants et les jeunes traumatisés sont « fabriqués » en séries par les différents massacres récurrents et cycliques qui emportent brutalement et violemment leur père, des fois les deux parents et même des frères et sœurs. Telle cette jeune fille traumatisée par le massacre atroce de ses parents, en 1993. Alors qu’elle était cachée dans une bananeraie de ses parents, elle a assisté impuissante au supplice de ses parents. Quand elle a été accueillie dans un orphelinat par après, l’on a constaté que non seulement elle ne mangeait plus de bananes, mais qu’elle vomissait à la vue des bananes qu’on servait à table, alors que c’est un plat qu’elle aimait avant. En fait, les séances de détraumatisation ont permis de comprendre que la vue de la banane lui rappelait les horreurs qu’elle a vues. Elle disait qu’à la vue d’une banane, elle sentait l’odeur du sang, le sang de ses parents ; par extension le sang des milliers d’innocents, tous les sangs qu’évoque Aloys.

9. Le livre rappelle aux uns et aux autres, surtout aux auteurs des massacres des innocents qui ont été commis par les régimes passés et qui se commettent encore, qu’au-delà des personnes disparues, spécialement les pères de familles, pourvoyeurs de tout, les effets collatéraux sont immenses : veuves qui sombrent dans l’alcoolisme ou le vagabondage sexuel, jeunes qui abandonnent l’école, faute de moyens pour les financer et qui voient leurs horizons complètement bouchés, etc. Les Désiré et les Alain,frères d’Aloys se comptent par milliers dans Burundi d’hier, comme d’aujourd’hui. Quand arrêtera-t-on cette machine à tuer, à faire des orphelins, des générations sacrifiées, des jeunes à qui on apprend les idéologies qui tuent les autres et qui hélas, n’épargnent pas son auteur ?

10. Le livre est aussi un témoignage vivant qui dément et contredit certains préjugés véhiculés par la culture occidentale et même une certaine tradition burundaise, comme quoi l’amour romantique, l’amour sentimental n’existe pas ou presque pas ou qu’il n’est pas un ingrédient important pour la solidité du mariage. L’exemple du Papa et de la Maman d’Aloys NIYOYITA est une illustration parfaite de cet amour vrai, sans frontières qui a pu dépasser les barrières claniques, familiales et parentales. Sans doute, cet Amour,(avec un grand A) a-t-il contribué à forger la forte personnalité d’Aloys et de certains de ses frères et sœurs et explique en grande partie leur dépassement de la haine de l’autre, y compris de celui qui leur a ravi leur père, pourvoyeur de tout : affection, sécurité matérielle et morale, respect, etc. Ce n’est pas à tort que les psychologues disent que « les jeunes qui grandissent sans amour deviennent des adultes pleins de haine ». Bravo, Robert et Mélanie, pour cette œuvre qui vous honore ou vous immortalise à travers vos enfants.

11. Le livre frappe également par la dignité dans le malheur et la misère matérielle, qui n’ont pas causé une misère morale dans la famille KANYARUSHATSI. « Barashonje barigumya », batakaje ibintu, ntibata ubuntu ». Et la mère des enfants y a joué un rôle de premier plan, à travers notamment la solidarité sans faille qui a caractérisé tous les membres de la famille.

12. La description qu’il fait de la période 1990-1996, qu’il appelle à juste titre « les espoirs trahis » est aussi une période sombre, alors que tous les espoirs étaient permis. Les démons des divisions ethnico-politiques et leurs serviteurs zélés ont à nouveau endeuillé le peuple. Il est revenu sur le massacre des étudiants hutu dans la nuit du 13 juin 1995, qui fut une nuit horrible pour les victimes, horrible pour les rescapés, horrible pour les responsables de l’Université, dont je faisais d’ailleurs partie. Nous avons vu l’horreur, l’indescriptible, l’innommable, bref un véritable carnage. Malheureusement, comme pour les autres crimes, aucune lumière n’a jamais été faite jusqu’à ce jour sur ce massacre des étudiants hutu au campus Mutangani sur celui des étudiants et des travailleurs tués le 22 juillet 1995 au campus Kiriri,en guise de représailles, selon les témoins sur place. ll déplore, à juste titre que l’Université du Burundi appelée depuis longtemps « RUMURI » , le flambeau n’arrive pas à se hisser au-dessus de la mêlée, à travers des analyses justes, objectives qui dépassent les appartenances et les ghettos ethniques ou politiques.

13. Le livre nous montre à la fin que nous sommes tous d’une façon ou d’une autre prisonnier des systèmes, des pouvoirs qui fabriquent des veuves, des orphelins , des exilés, des exclus, des citoyens de seconde zone dans leur pays(abenegihugu vs abanyagihugu), à la différence qu’aujourd’hui, le pouvoir CNDD-FDD s’en prend aux Tutsis, parce que nés tutsi, mais aussi aux Hutus de l’opposition .Il va sans dire que le sort des Hutsi ne s’est guère amélioré, comme d’ailleurs celui des Tsihu( de père tutsi et de mère hutu),dont on parle moins.

14. J’ajoute personnellement que les Hutsi ,comme d’ailleurs les Tsihu sont aussi et souvent victimes de leur faciès qui fait qu’on les prend pour des Hutus ou des Tutsis, alors qu’ils sont hutu ou tutsi , puisqu’on est dans un système patrilinéaire et donc qu’on prend l’ethnie de son père. C’est ce que raconte Aloys dans sa relation amoureuse avec une fille tutsie qui l’avait pris pour un Tutsi et qui le plaque quand elle apprend qu’il est hutu. Tout le monde n’est pas comme MELANIYA, la maman d’Aloys. Mais plus grave encore pour ces Hutsi et Tsihu, ils ont parfois mis dans des combines ou des histoires de gens extrémistes qui les prennent pour des gens de leur ethnie. En découvrant la vérité, ces hutsi et tsihu risquent gros, quand ils ne sont pas éliminés, selon la gravité des secrets connus, ils deviennent objet de plus de rejet que les autre hutu ou tutsi « non mélangés ».Pauvres hutsi et tsihu, souvent malheureux, mais riches de notre double sang, de notre richesse génétique et sociale.

QUE RETENIR COMME LECONS TIREES DU LIVRE ?

15. Malgré les souffrances endurées par Aloys et sa famille, son récit, sous la belle plume d’Antoine, et c’est sublime, fait montre d’une capacité de résilience exceptionnelle. A en aucun moment, on ne sent nulle part, une volonté ou un esprit de vengeance ou de rancune.

16. Il raconte tout ce qu’il a sur le cœur et qui constitue un véritable fardeau, un chagrin immense, mais il arrive à l’embellir de beaucoup d’humanité, d’amour et de pardon. C’est une très belle leçon de dépassement de soi, du refus de s’enfermer dans la rancœur qui vous ronge le cœur et qui ajoute le drame au drame et vous empêche de tourner la page.

17. Malgré la grande souffrance qu’il porte, malgré les plaies qui n’étaient pas encore cicatrisées et que, malheureusement, le pouvoir criminel de Bujumbura vient de rouvrir en le forçant à l’exil, Aloys NIYOYITA arrive toujours à avoir de l’empathie pour les autres victimes de ces pouvoirs qui tuent. J’ai été émerveillé par le parallélisme qu’il fait entre la disparition de son très regretté père en 1972 et celle du jeune Rodriguez NZEYIMANA, 46 ans après et d’ethnie différente.

18. Aloys NIYOYITA a écrit, il a parlé , il a témoigné pour toutes ces familles, pour tous ces jeunes orphelins de 1972, de 1993, de 2015, d’aujourd’hui et malheureusement de demain , qu’ils soient hutu ou tutsi, « hutsi « ou « tsihu ». Il les invite à suivre son exemple, qui est une belle leçon de dépassement de soi, du refus d’entretenir un esprit de vengeance. Ne dit-il pas dans sa dédicace : « A toute cette génération meurtrie, mais qui continue à croire dans un autre Burundi ». Un Burundi dans lequel les gens ne meurent pas pour rien ou plutôt ne meurent pas parce qu’ils sont nés hutu ou tutsi, un Burundi où les Hutsi et les Tsihu ne sont plus marginalisés, rejetés parfois de part et d’autre, alors qu’ils sont toujours et doublement victimes des crises ethniques qu’elles emportent les Hutus ou les Tutsis.

19. J’ai été particulièrement touché aussi par le courage affiché la jeune veuve éprouvée « Melaniya », mais aussi la retenue et la dignité dont elle fait preuve. Oui, du courage, elle en avait besoin et il lui en fallait pour se taper les 30 km à pied qui séparaient son domicile conjugal du chef- lieu de la province de Muyinga, lieu de transit pour le dernier voyage de son mari. Oui, elle s’est montrée courageuse et digne dans le désespoir, devant le froid glacial et le silence coupable ou complice des gens qui la regardaient, sans daigner lui dire un mot qui puisse l’aider à se fixer sur le sort de son cher époux. Félicitations au commis qui a pris son courage à deux mains pour lui dire la vérité.

20. Malgré la nouvelle macabre de la disparition de son mari qui la fit vaciller, comme le dit son fils, elle garde sa dignité et salue comme à l’accoutumée les gens qui la croisent. Bien plus, elle ne s’affole pas devant ses enfants quand elle rentre.

21. J’ai fortement apprécié aussi le fait que dans le livre, l’on n’ait jamais communiqué le nom du Commissaire qui avait convoqué Robert KANYARUSHATSI que sa femme connaissait sûrement et sans doute ses enfants, par la suite. Une façon extraordinaire de refuser d’indexer, de faire porter le chapeau du ou des crimes, d’envoyer à la vindicte populaire un serviteur, qui peut-être, n’a fait qu’obéir aux ordres de ses supérieurs, comme l’ont fait beaucoup de Burundais étiquetés comme des bourreaux, alors que les vrais commanditaires se cachaient lâchement dans l’anonymat confortable qui couvrait leurs crimes ignobles. Même si son fils Aloys parle de deux attitudes, celle de la soumission et du silence qui lui sont dictés par la peur de l’administration, de mon point de vue, cela n’enlève rien à sa dignité, car à aucun moment, elle n’a affiché sa rancœur devant les enfants. Elle ne leur a jamais enseigné la haine, la vengeance.

22. L’ honnêteté intellectuelle et morale du récit qui tranche avec la profondeur du chagrin qui continue à habiter Aloys NIYOYITA et constitue une véritable libération morale et psychologique pour lui, mais aussi pour d’autres milliers de hutsi et jeunes de toutes les ethnies, victimes des idéologies qui tuent, qui stigmatisent les gens en Hutu et Tutsi, en Hutsi et en Tishu, qui les dressent les uns contre les autres pour assouvir leurs intérêts égoïstes et bassement matériels. Mais dans le même temps, ces idéologues de la haine et de la division n’hésitent pas à leur faire subir le même sort de les tuer, les emprisonner arbitrairement, les exiler, quand ils ne marchent pas dans les sentiers tracés par ses seigneurs ivres de sang . Aloys NIYOYITA , n’est-il pas, comme d’autres orphelins de 1972, un exilé du régime criminel de M. Nkurunziza Pierre, lui-même, orphelin de 1972 ?

23. Tout en se libérant de son mal-être, de ses souffrances, Aloys va au-delà de sa propre libération. Il nous libère tous en refusant de condamner qui que ce soit ni de se faire l’avocat de tel ou tel autre groupe ethnique. Il nous convie plutôt à le suivre pour expurger en nous les démons de la division, des réminiscences de nos morts souvent enterrés à la va-vite ou pas du tout, des deuils non encore levés pour bâtir un pays de paix et « des meilleurs possibles » pour nos enfants. Mais cette paix doit commencer d’abord au for intérieur de chacun de nous.

24. Le contenu du livre est aussi une invite : une invitation à la sauvegarde de la mémoire collective et individuelle pour se souvenir des multiples victimes des divisions ethniques et politiques qui ont tant endeuillé des centaines de milliers de familles burundaises, toutes ethnies confondues, une invite au refus du silence, de l’oubli et de la résignation face à ces crimes, une invitation à une interethnique résistance pour dire non aux apôtres-démons des divisions, une invite à une mémoire vigilante, au pardon, qui ne sont pas synonyme d’une capitulation-résignation, mais un pardon qui ibère d’abord la victime innocente de ses rancœurs et qui pousse le bourreau au repentir et à la non-répétition.

25. Le témoignage de NIYOYITA interpelle tout autant les victimes que les bourreaux : les victimes les plus innocentes, et Dieu seul sait combien ils sont nombreux, ne doivent pas croire ou penser que leur vécu, si douloureux soit-il, peut leur servir de « laissez-passer » ou de « faire-valoir » pour se faire justice, se venger, haïr ou exclure leur bourreau, encore moins des gens de son ethnie pris globalement, au risque de s’enfermer dans la douleur ou de devenir à leur tour bourreau. C’est un clin d’œil lancé également aux bourreaux, auteurs ou co-auteurs de ces crimes odieux pour qu’ils fassent une introspection et reconnaissent, ne fût-ce qu’intérieurement qu’ils ont péché gravement en actes et qu’ils arrêtent de retomber dans le récidivisme ou d’y entraîner les autres.

26. De mon point de vue, cette profonde et gravissime crise de 1972, sa mauvaise gestion et l’impunité qui a suivi, est sans doute à la base de tous les autres drames qui ont endeuillé le Burundi(1988,1993,2015).Elle est à l’origine d’une fracture identitaire entre les deux principales composantes ethniques (hutu et tutsi) du Burundi. Nous constatons en effet, que certains leaders politiques hutu d’hier, comme ceux et surtout d’aujourd’hui font prévaloir leur «  statut » d’orphelin de 1972, pour justifier l’injustifiable des forfaits et autres crimes qu’ils commettent, tout particulièrement contre les gens de l’ethnie tutsi. Et pour ajouter le drame au drame, ils n’épargnent pas pour autant les opposants de l’ethnie hutu.

27. Il est vivement regrettable que les mécanismes de justice transitionnelle prévus dans l’Accord d’Arusha aient tardé à se mettre en place pendant la période de transition et que l’actuelle Commission Vérité et Réconciliation(CVR) mise en place par le pouvoir criminel de Bujumbura l’ait complètement dénaturée en le vidant de sa dimension judiciaire et en y mettant des militants zélés ou des gens proches du parti CNDD-FDD, comme membres.

28. Il sied de rappeler en effet qu’au chapitre 1er du Protocole I de l’Accord d’Arusha, à l’article 3, les parties en négociation, ont reconnu que sans préjudice des résultats de la Commission d’enquête judiciaire internationale et de la Commission Nationale pour la Vérité et le Réconciliation, « des actes de génocide, des crimes de guerre et autres crimes contre l’humanité ont été perpétrés depuis l’indépendance contre les communautés hutu et tutsi au Burundi. » La voie est donc toute indiquée.

29. Une autre leçon que je tire de ce livre saisissant et qui constitue un reproche vivant pour bon nombre de politiciens burundais, c’est que les Hutu et les Tutsi ,les plus extrémistes ne sont pas nécessairement ceux qui ont le plus souffert des tragédies que le Burundi a connues. Ceux qui en font un prétexte pour se venger ou infliger les mêmes malheurs aux familles, aux veuves , aux orphelins ont d’autres mobiles. Ils en font un fonds de commerce pour tenter de justifier leurs forfaits ou de gagner un minimum de sympathie. Les enfants des bourreaux de 1972, de 1993 ,comme ceux d’aujourd’hui ne sont aucunement responsables des actes de leurs parents, quand bien même, ces derniers seraient réellement coupables.

30. Certes, les familles « KANYARUSHATSI » se comptent par dizaines de milliers,et plus grave encore, les séquelles sont plus profondes chez les unes plus que chez d’autres. C’est une raison supplémentaire qui motive NIYOYITA Aloys qui nous invité à bâtir, surtout pour les jeunes générations, un Burundi dans lequel   la « hutité » ou la « tutsité », (expressions empruntées à feu Nicolas Mayugi), ne confère à aucun Hutu ou à aucun Tutsi, une quelconque qualité intrinsèque, encore moins une valeur ajoutée, qui lui permettent de s‘en prévaloir, pour discriminer,exclure les autres, encore moins de les éliminer physiquement.

31. Malheureusement, les Burundais semblent devenus amnésiques et ne tirent jamais les leçons du passé, ce qui constitue sans doute une des causes des crises sanglantes, cycliques et récurrentes. Sinon, comment pourrait-on comprendre que M. Aloys NIYOYITA, sa sœur Justine NKURUNZIZA et des milliers d’autres orphelins de 1972, hutu ou tutsi, soient les exilés d’un NKURUNZIZA, lui aussi orphelin de 1972 ?

32. Comme quelqu’un le disait, une autre leçon que nous ce magnifique et instructif livre c’est que : « igiti ntikiba ciza kubera citwa igiti,kiba ciza kubera imbuto cama. Umuntu ntaba mwiza ku bwisura afise, aba mwiza kubera ibikorwa akorera bagenzi we »(le bon arbre se reconnaît à ses fruits. La beauté physique ne confère pas de valeur à la personne, mais ce sont plutôt ses bonnes œuvres qui font de lui,une personne de qualité et appréciée par les autres).

33. Face à un tableau somme toute noir ou plutôt rouge du sang des Hutus, des Tutsis, des hutsi et des tsihu, bref de tous les sangs, l’auteur nous invite et c’est cela la grande morale à retenir, à un renouveau intérieur, à un sursaut de conscience nationale, du moins pour ceux qui en ont encore.

34. Oui, avec du courage, avec l’engagement des jeunes de tous horizons et des moins jeunes, il est possible de bâtir un Burundi réconcilié avec lui-même, d’enterrer définitivement la hache de guerre. Cela passera par un changement individuel, puis collectif. Changeons d’abord, dépassons nos douleurs, nos rancœurs, brisons les barrières et les ghettos ethniques chez nous pour exiger des autres qu’ils changent à leur tour.

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