Mardi 18 juin 2024

Opinions

Journée de Réflexion sur les exportations du Burundi : Pourquoi maintenant ?

11/05/2024 8
Journée de Réflexion sur les exportations du Burundi : Pourquoi maintenant ?
André Nikwigize

Le gouvernement organise, ce 14 mai 2024, une Journée de réflexion sur les exportations des produits burundais avec comme thème : « Défis pour les exportations des produits burundais. Quelles solutions stratégiques et durables ? » L’économiste André Nikwigize se demande pourquoi c’est maintenant que le gouvernement veut réfléchir sur les stratégies d’accroissement des exportations, alors que durant les 20 dernières années, des forums similaires ont été organisés et que le gouvernement en a ignoré les recommandations. 

Il est difficile de s’imaginer que le gouvernement organise une Journée de Réflexions sur les Exportations du Burundi, 20 ans après que les secteurs de l’agriculture et des exportations ont été délaissés, 20 ans caractérisés par l’instabilité politique, la mauvaise gouvernance et la corruption, où tous les secteurs susceptibles de générer des ressources étaient les cibles privilégiées des prédateurs pour s’en approprier. Et pourtant, les experts en matière économique, nationaux et internationaux, les organisations de la société civile, les institutions internationales, n’ont cessé d’alerter les autorités burundaises sur les risques d’implosion de l’économie burundaise au cas où des réformes économiques n’étaient pas prises à temps. Des forums ont été organisés au cours desquels des recommandations ont été faites sur les réformes nécessaires à entreprendre. Le Gouvernement les a toutes ignorées.

L’état actuel de l’économie nationale est catastrophique : la pauvreté de la population s’amplifie, le déficit de la balance commerciale se creuse (voir graphique ci-dessous), le pays manque de devises pour importer,  tandis que les aides extérieures, principale source de devises étrangères, se rétrécissent, les investisseurs, tant nationaux qu’étrangers, y compris, les membres de la Diaspora, hésitent à investir au Burundi, par conséquent, le pays manque de carburant, les entreprises publiques sont paralysées. D’où la question : pourquoi c’est maintenant que le Gouvernement veut réfléchir sur les stratégies d’accroissement des exportations, alors que durant les 20 dernières années, des forums similaires ont été organisés et que le Gouvernement en a ignoré les recommandations ?

Durant les 20 dernières années, les secteurs d’exportation n’ont pas eu le soutien nécessaire de la part du Gouvernement, ou bien les cadres institutionnels adéquats pour leur développement. Ce sont, notamment, les secteurs du café, du thé, des minerais, des entreprises publiques d’exportation, ainsi que la promotion du commerce régional.

Le café

Le café fut, pendant longtemps, le principal produit d’exportation du Burundi. La qualité du café burundais était bien appréciée et se situait souvent devant les grands cafés de Colombie ou du Brésil. Cependant, depuis 1994, sa production a considérablement baissé, de 50.981 tonnes de café marchand, en 1994-1995, à 7.551 tonnes en 2021-2022 (voir graphique ci-dessous).  Sa part dans les exportations totales du Burundi a reculé, passant de 80 pour cent, au début des années 1990, pour chuter à 26 pour cent en 2022.

 

Les raisons de cette baisse sont multiples. C’est d’abord, l’abandon, par l’Etat, de l’encadrement de la production de café. Les structures d’encadrement et des appuis pour la production de café, notamment, les SRD Buyenzi, Kirimiro et Mumirwa, ont été fermées. L’Office des Cultures Industrielles du Burundi (OCIBU), qui conduisait la politique gouvernementale en matière de café, qui fournissait gratuitement les plants aux Directions provinciales de l’agriculture qui les distribuaient aux planteurs, qui organisait des campagnes de désinfection, a été fermée.  En deuxième lieu, ce fut la question du prix payé au planteur de café. Au fil des années, les prix sur le marché international se sont effondrés, ce qui faisait que le prix au planteur variait constamment à la baisse. Mais, le Gouvernement avait mis en place un Fonds de Stabilisation qui permettait d’équilibrer les prix offerts aux planteurs, et de le maintenir au même niveau, quel que soit le prix au niveau international. Mais ce fonds a disparu, ce qui fait que les prix offerts aux planteurs sont dérisoires. Le paysan, qui, souvent, produit à perte, préférerait cultiver le haricot ou le mais qui lui procurent de meilleurs prix que ce qu’il perçoit en vendant son café. En troisième lieu, c’est l’absence de réformes, en vue de promouvoir la culture du café.  Le Gouvernement devrait engager des réformes pour la relance de la production du café, et retrouver les niveaux d’antan. D’autant que les prix internationaux de café sont actuellement élevés, se situant a plus de 4$ le kilo de café marchand.

Les industries minières

Les industries minières constituent la deuxième source de recettes d’exportation depuis quelques années. L’on recense des gisements de nickel, coltan, cobalt, cuivre, cassitérite, phosphates, vanadium, les terres rares, et d’or.

Les gisements de nickel à Musongati représentent environ 6 pour cent du stock mondial de nickel connu et des minerais connexes, hautement stratégiques, au regard de la révolution technologique du moment, et seraient évalués à environ 180 millions de tonnes de nickel.

Les terres rares (un ensemble de 17 métaux précieux), très prisées sur le marché international, avec des prix excessivement élevés, représentent une source de recettes en devises. D’après les études de faisabilité, les terres rares de Gakara, à elles seules, pourraient permettre une production annuelle de 5.000 tonnes, ou 5.000.000 kilos.

L’extraction du colombo-tantalite (« coltan »), pourrait contribuer à augmenter la part du secteur dans les exportations du Burundi. D’après les experts en la matière, l’extraction du coltan s’accommoderait relativement bien du manque d’infrastructures, étant donné qu’elle se fait manuellement à l’aide de pelles et de passoires, et parfois de bulldozers.

La contribution de ces minerais aux recettes d’exportation est encore nulle, pour la simple raison que leur exploitation est handicapée par plusieurs facteurs politiques et institutionnels.

Les principales contraintes au développement des activités minières sont les distances séparant les gisements des ports d’exportation, le manque d’infrastructures de transport, l’insuffisance de l’énergie, et l’instabilité politique du pays. L’absence de politique claire en matière d’investissement dans les industries minières, les lois restrictives régissant le secteur, ainsi que la corruption, constituent des freins au développement du secteur des mines.

Le Thé

Au début des années 90, le thé représentait le deuxième produit d’exportation du Burundi, après le café. Depuis 2001, la production du thé sec n’a pas beaucoup varié et se situe entre 9.000 et 10.000 tonnes, et sa part dans les recettes d’exportation est d’environ 11%. Près des trois quarts de la production est issue d’exploitations familiales, le reste venant de plantations appartenant, entre autres, à des blocs industriels de l’Office du Thé du Burundi (OTB), une entreprise entièrement publique. L’OTB détient le monopole de la transformation de la feuille verte en thé sec par ses cinq usines d’une capacité totale de 10.000 tonnes par an. L’OTB est aussi responsable de l’encadrement des planteurs de thé, auxquels il fournit les semences gratuitement et vend les intrants tels que les engrais et les herbicides à crédit et au prix coûtant.

Les Entreprises Publiques

Au cours des années 80, le Gouvernement avait mis en place plusieurs entreprises publiques, avec pour objectifs principaux de satisfaire les besoins des populations, substituer les importations et promouvoir les exportations, particulièrement, dans la sous-région, dans le cadre du commerce régional. C’est entre autres : le COTEBU (Textiles), la SOSUMO (Sucre), la SUPOBU (Poisson), la VERRUNDI (Bouteilles et Verres), l’OCIBU (Café), l’OTB (Thé), la Minoterie de Muramvya (Farine de Blé), l’Huilerie de Rumonge (Huile de Palme), la Laiterie de Ngagara, le COGERCO (Coton), l’ONATEL (Télécommunications), la BRARUDI (Bière et Limonaderies) etc. Que sont-elles devenues ? Celles qui existent encore, comment fonctionnent-elles ?

Commerce Régional

Pour un pays enclavé, comme le Burundi, la promotion des exportations passe, en priorité, par le commerce régional, particulièrement, pour tenir compte des tarifs préférentiels régionaux et des coûts de transport réduits.

Comme cela est montré au graphique ci-après, le commerce avec les pays de la Communauté Est-Africaine, les exportations du Burundi sont encore très faibles. Les exportations vers la RDC sont essentiellement constituées de bières de la BRARUDI, des tissus de coton et de farine de blé. Avec les fermetures répétitives avec le Rwanda, les exportations vers ce pays en sont affectées, mais également les exportations vers l’Ouganda et le Kenya, qui doivent transiter par le Rwanda, et dans le cas d’autres voies détournées, les marchandises vers ces pays deviennent chères. Le Burundi exporte, à peine, 25% vers ses voisins de la Communauté Est-Africaine.

Conclusion

Le Burundi dispose de toutes les potentialités pour tirer la population de la pauvreté, accroitre considérablement les ressources d’exportation, moins dépendre des aides des partenaires de développement, et construire une Nation moderne et prospère. La Journée de Réflexion sur les Exportations du Burundi, comme tous les autres forums, qui l’ont précédée, n’auront aucun effet, aussi longtemps que le Gouvernement ne sera pas en mesure de prendre les réformes recommandées, aussi bien par les experts nationaux que les institutions internationales. Il doit investir dans l’accroissement de la production agricole, en particulier, les cultures d’exportation, il doit réhabiliter et renforcer les entreprises publiques chargées de transformer et vendre les produits et les services, il doit adopter des lois et règlements qui faciliteront les investisseurs privés, en particulier, dans les industries minières, il doit prendre des mesures pour lutter contre la corruption, il doit, enfin, promouvoir le commerce régional et ne pas fermer les frontières avec les voisins, quelles que soient les raisons politiques.  Sinon, la journée ou d’autres forums vont conclure aux mêmes recommandations. Par conséquent, compte tenu des échéances électorales prochaines, nous pourrions conclure que la journée en question n’a pas d’objectif économique, mais, plutôt, le début d’une campagne politique.

Forum des lecteurs d'Iwacu

8 réactions
  1. Gacece

    Toutes les propositions et recommandations que font ces « experts » ne valent rien… à mes yeux!

    Ce « vieux » bureaucrate Nikwigize a été à la tête de l’OBK (Organisation du Bassin de la Kagera) du temps des Bagaza, Habyarimana et Mobutu. Qu’a-t-il réalisé de durable pour la région, économiquement parlant? Quelles recommandations faites par l’OBK ont été suivies par les dirigeants des pays membres et dont les résultats sont encore visibles?

    Il va falloir contruire des infrastructures structurantes et initier des projets de grande envergure :
    – Production d’énergie suffisante et distribution sur tout le territoire national ;
    – Distibution (disponibilité ininterrompue) de l’eau dans tous les ménages du pays ;
    – Contructions de routes et ponts à longue durée de vie ;
    – Modernisation et expansion des TIC (Technologies de l’information et debcommunication) sur toute l’étendue du pays ;
    – Programmes de formations axés plus sur les sciences, la technologie et l’entrepreneuriat plutôt que sur les langues et les religions ;
    – Etc.

    Mettez tout cela en place et le reste viendra seul :
    – Les gens trouveront par eux mêmes comment exploiter économiquement cette abondance soudaine d’électricité.
    – Le temps qu’ils perdent à aller puiser de l’eau ou laver leurs vêtements au marais servira à l’activité économique… et à la propreté… et à la santé…
    – Les agriculteurs trouveront par eux-mêmes la motivation d’augementer et de varier leurs productions puisqu’ils ne dépendront plus d’une coopérative, d’une ONG ou de l’État pour la vente et l’exportation de leurs récoltes : ils auront tout le contrôle sur leurs activités!
    – Qui plus est, avec l’abondance de la production agricole et la disponibilité de l’énergie, des industries de transformation et de fabrication d’outils se multiplieront.

    Vous voulez du développement? Investissez dans le capital humain et mettez en place les conditions et un environnement favorables à l’innovation.

    Le reste n’est que fioritures et ne sert qu’à maintenir les gens dans l’ignorance! Arrêtez s’il vous plaît!

    • Jean Pierre Hakizimana

      @Mr Gacece,

       » Toutes les propositions et recommandations que font ces « experts » ne valent rien… à mes yeux!

      Ce « vieux » bureaucrate Nikwigize a été à la tête de l’OBK (Organisation du Bassin de la Kagera) du temps des Bagaza, Habyarimana et Mobutu. Qu’a-t-il réalisé de durable pour la région, économiquement parlant? Quelles recommandations faites par l’OBK ont été suivies par les dirigeants des pays membres et dont les résultats sont encore visibles? »

      Souvenez vous de la CPGEL, Sosumo, Cotebu, Verundi, les routes nationales RN1, 2, 3, jusqu’a …9? Et le system scolaire?

      Je ne connais pas Mr Nikwigize, mais vous devriez quand même admettre que les idées ou theories qu’il avance méritent une certaine consideration. Cela ne sert à rien à formuler des attaques personnelles car vous savez très bien que les experts proposent et le reste est le devoir des politiciens. Ceux qui sont au pouvoir.

      Le Burundi a le capital humain nécessaire. Allez voir en Europe, Amérique du Nord, Afrique du Sud, Australie, etc…. l’autre jours je suis tombé sur mes fesses quand j’ai rencontré une jeune Burundaise a Hong Kong pendant un voyage professionnel. Tout le monde a la même explication: La Corruption du système CNDD-FDD!

      Vous savez, demain quand le Burundi tombera en faillite et, qu’il se trouvera sous tutelle, les gens de la FMI & La Banque mondiale, vont venir avec les idées similaires, si pas identiques, seulement ils seront des ordres (Une autre forme de colonization)! Ou grave, la situation fera place à une forme de dictature. Je dois vous l’avouer, je ne sais pas ce qui est pire. Vous avez déjà vu que l’on commence à avoir la nostalgie de Bagaza! Comme on dit, « If you don’t think things can get worse, think again! ».

    • Gacece

      @Jean Pierre Hakizimana
      Où avez-vous vu une attaque personnelle? J’ai posé 2 questions et j’ai proposé des pistes de solutions. Si vous m’accusez d’avoir utilisé le mot « vieux », allez voir son profil Linkedin. Quelqu’un qui a obtenu sa licence de l’Université du Burundi en 1981 n’est pas « jeune ».
      Si on enlève 21 ans (14 ans minimum d’études et les 7 ans de la naissance au début du primaire, il serait né en 1960 ou avant. Faites votre calcul mais je ne connais pas beaucoup de gens qui obtiennent leur licence à 21 ans.

      C’est peut-être vous qui percevez le mot « vieux » comme une attaque personnelle. Moi aussi je me considère comme « vieux ». Et en consultant son parcours professionnel, il a sûrement réalisé beaucoup de choses.

  2. Jean Pierre Hakizimana

    Merci à ceux qui ont travaillé pour donner, encore une fois, les idées aux Burundais.
    19 ans c’est suffisamment de temps pour tirer une simple conclusion: Ceux qui étaient et sont jours au pouvoir sont des incapables chroniques .

    Donc il faut les virer! Mais comme on sait bien que les élections Burundaises sont des recensements ethniques, il est fort probable qu’ils gagnent les prochaines élections.

    Je ne crois pas trop aux miracles. Vous me direz que peut être que les Burundais sont tres concentrés sur la vie prochaines: Le Paradis. Merci au papier de Mr Antoine Kaburahe  » En attendant l’Eden ». Peut être qu’il faut sauver le Burundais contre lui même! Il n’a pas la capacité de voter pour ses intérêts!

    La question devient, « Comment est ce que le Burundais peut être sauvé contre lui même? ». Car j’ai l’impression qu’il a déjà dépassé la ligne voodoo!

    Voici ce que je veux dire par la ligne voodoo: Si vous ajoutez sur la courbe des importations/Exportations, celles de la population et celle d’espérance de vie, là la photo devient claire.

  3. Popol

    Question bien posée, Surtout que le gouvernement ces 20 dernières années a déjà bien prouve que la réflexion n’était pas son fort .. La loi du bâton plutôt que de la raison … Bref, une autre journée subventionnée pour passer au buffet entre deux ateliers siestes …

  4. Bakame

    Excellent article.
    Sages recommendations.
    Est ce que nos dirigeants ne voient pas le soleil, lorsqu’on y pointe le doigt

    • Lucien Rukevya

      Le problème c’est de pouvoir distinguer, en politique, entre l’essentiel et l’accessoire et chercher à marquer positivement les mandats.

      • Stan Siyomana

        @Lucien
        Comme chaque temps, chaque mandat a ses defis, si les dirigeants ne peuvent pas trouver des solutions a temps, LES PROBLEMES VONT S’EMPILER ET LE PAYS/SOCIETE FINIRA PAR CROULER.
        C’est ce qui arrive au beau pays de Mwezi Gisabo.

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