Mardi 16 juillet 2024

Opinions

Commentaire – Au nom de toutes les chèvres

17/06/2024 2
Commentaire – Au nom de toutes les chèvres

Par Abbas Mbazumutima

Au cours d’un reportage à Karusi, à l’intérieur du pays, il y a quelques mois, deux scènes ont marqué ma mémoire. En tant que citoyen et journaliste, j’ai été témoin d’innombrables événements. Pourtant, l’image de ces chèvres est restée ancrée en moi.

Je me souviens, notre équipe de « journaleux » était pressée de regagner Bujumbura après des reportages sur les dures et tristes réalités du Burundi profond. Alors que nous étions bloqués par un groupe de jeunes faisant du sport en pleine rue, notre impatience croissait. Les jeunes refusaient de céder le moindre passage aux véhicules, formant ainsi une file interminable accompagnée d’un concert de klaxons sans effet.

Le regard menaçant des chefs du groupe, aux yeux rouges comme la braise, lançait des étincelles aux chauffeurs qui avaient osé perturber ce sport matinal aux allures de démonstration de force. L’audace des automobilistes pressés a vite été étouffée, et ils sont restés tétanisés, regrettant probablement leur empressement. Ce n’est qu’après une heure ou plus de chants à la gloire de leur parti et de dénonciation des opposants que le passage a été débloqué.

Curieuse pratique de museler les chèvres

Libérés, nous repartons après cet arrêt forcé. C’est alors que j’ai vu des femmes tirant des chèvres, muselées, par des boîtes en fer. « C’est pour qu’elles ne broutent pas les feuilles tendres des cultures aspergées de produits nocifs. C’est pour leur bien », ont expliqué les braves femmes.

Il fallait donc museler et tenir en laisse ces caprins, naturellement libres, tentés de tondre l’herbe verte en bordure des chemins. Cette image de chèvres muselées, tirées par des femmes se rendant aux champs, continue de me hanter. Elle me rappelle quelque chose qui me tient à cœur : mon métier. Elle symbolise ces forces rétrogrades, contraires aux principes de la démocratie et d’un État de droit, qui cherchent à contredire le slogan cher au chef de l’État, applaudi par les professionnels des médias : « Jamais sans les médias. »

Nous continuons à y croire malgré les difficultés de la vie « démocratique » burundaise, avec des hauts et des bas, comme ce que vit actuellement Iwacu, « mis en garde » par le Conseil National de la Communication (CNC) pour ses articles et interviews révélant la triste réalité du pays.

Que de muselières et autres obstacles

Les temps sont durs. Il y a quelques semaines, un correspondant d’Iwacu a été agressé par un commissaire provincial de police, et un autre journaliste a failli se faire kidnapper. Le CNC ne s’est pas même indigné, ne fût-ce que pour la forme, encore moins dénoncé ces pratiques d’un autre âge qui instillent la peur parmi les hommes et femmes des différents médias. Je n’oublie pas ces journalistes emprisonnés. La peur tue le métier. Quand les journalistes ont peur, ils n’attendent pas d’être censurés ; ils évitent certains sujets, fuient leur responsabilité et leur devoir d’informer correctement et de manière constructive. Ils s’autocensurent, se terrent, et perdent leur crédibilité.

Comme ces chèvres muselées tentant de brouter l’herbe verte, les journalistes sont entravés par tant d’obstacles dans leur quête de la vérité et de l’information. Ces muselières et œillères symbolisent toutes ces intimidations, mises en garde, menaces à peine voilées, tentatives d’enlèvement, pressions politiques et financières, et les nombreuses barrières dressées sur le chemin de la liberté d’informer.

Chercher l’herbe quoi qu’il en coûte

Comme cette chèvre têtue, muselée, tirée par une corde, devons-nous nous résigner ? Non, il faut se débattre contre le carcan qui nous est imposé, lutter avec détermination. Telle la chèvre, essayons de brouter un peu d’information. Une récente instruction interdit de rapporter « tout ce qui n’est pas bon pour l’image du pays. »

Mais comment se taire ? Comment ignorer ces pénuries de tout, ces longues files d’attente devant les stations d’essence à sec. Attention : sortir son smartphone pour capturer quelques images peut irriter les policiers mandataires ou volontaires pour assurer l’ordre des « véhicules assoiffés. »

En plus des muselières, des œillères pour ne voir que ce qui est autorisé. Presque tout est fait pour brider notre liberté d’expression. Cependant, comme cette chèvre obstinée, notre détermination ne doit pas faiblir. Telle la chèvre de Karusi, continuons à secouer la muselière.

Bonne semaine à toutes les chèvres et ceux et celles qui les aiment !

 

Forum des lecteurs d'Iwacu

2 réactions
  1. Jamahaar

    Tout est ecrit avec humour et sarcasme,mais la verite est sortie pour denoncer les intimidations et tracasseries quotidiennes que subissent les journalistes dans l’exercisse de leur metier de checher et diffuser l’infirmation au public. Avec l’avenement du multipartisme et le semblance de democratie,l’on avait cru a l’arrivee d’une nouvelle ere d’ouverture et de liberte de la presse,mais on n’assiste plutot a une regression,une erosion de libertes individuelle et des violations des droits de l’homme aux mains des hommes et femmes detenteurs du pouvoir. La lutte doit continuer. Ceder sans resister serait une trahison et une lacheste envers le peuple-citoyens electeur.Les Burundais attendant de leurs dirigeants mieux que leurs predecesseurs comme dans les autres pays du continent et ailleurs.

  2. Gugusse

    Ça fait de vous le G.O.A.T ( Greatest of All Times) !

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