La désertion des enseignants burundais vers l’étranger atteint un niveau alarmant et fragilise l’ensemble du système éducatif, de l’école primaire à l’Université du Burundi. En cause, des salaires jugés insuffisants pour faire face au coût de la vie. Faute de perspectives, certains enseignants s’exilent vers Dubaï ou, par défaut, vers des pays voisins comme le Malawi et la Zambie. Un phénomène national qui inquiète élus et syndicats, désormais en quête de solutions urgentes.
Attirés par un salaire leur permettant de joindre les deux bouts du mois, de nombreux enseignants quittent leurs salles de classe à la recherche de revenus plus élevés, parfois dans des emplois sans lien avec leur formation. Le faible niveau des salaires, jugé insuffisant pour couvrir les besoins de base, est régulièrement avancé comme principale cause de ce phénomène qui touche désormais toutes les provinces du pays.
Leur rêve est de rejoindre les Émirats arabes unis, notamment Dubaï, où ils exercent des métiers pénibles tels que la maçonnerie ou d’autres tâches que les ressortissants locaux refusent d’accomplir. Ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter un billet d’avion se tournent vers des destinations plus proches comme le Malawi ou la Zambie. Face à cette situation, les élus du peuple et les syndicats montent au créneau et exigent des solutions urgentes pour stopper ce qu’ils qualifient de véritable fléau.
Aucune province n’est épargnée. Bien que les chiffres nationaux officiels ne soient pas encore disponibles, des données collectées au niveau provincial et scolaire illustrent l’ampleur du phénomène.
Au Sud du pays, pas moins de 200

Dans la province de Burunga, au Sud du pays, le directeur provincial de l’Education, Elias Ndikumana, indique que plus de 305 enseignants ont quitté leurs postes. Ce chiffre inclut toutefois des retraités et des personnes décédées. « Mais, une grande partie concerne ceux qui ont abandonné le travail. Le ministère s’occupe de la question et nous espérons qu’ils seront remplacés », affirme-t-il.
Selon lui, « entre 150 et 200 enseignants, je n’ai aucun doute qu’ils sont partis à l’étranger ». Les communes Nyanza et Rumonge sont particulièrement touchées. Le phénomène atteint même les cadres de direction. « J’ai reçu le rapport d’un directeur qui a quitté son école. Il avait demandé l’autorisation d’aller à Bujumbura, mais après, il a téléphoné pour annoncer qu’il est à Dubaï », raconte-t-il.
Un autre élément alarmant, ce sont des départs souvent financés par des crédits bancaires contractés pour acheter des billets d’avion. Elias Ndikumana met en garde contre l’impact sur la qualité de l’enseignement. Il souligne qu’ayant passé plusieurs années au chômage, les remplaçants manquent souvent d’expérience.
Au Centre, les sénateurs alertent
Au Centre du pays, dans la capitale politique Gitega, les sénateurs tirent la sonnette d’alarme. « Nous avons suivi l’actualité ces derniers temps et beaucoup d’enseignants quittent leur travail pour aller à l’étranger. Ici à Gitega, récemment, 60 enseignants D7 sont partis et 80 licenciés ont également quitté, rien que dans la capitale politique », révèle la sénatrice Sabine Ntakarutimana. Elle interpelle le ministre des Affaires étrangères afin de savoir si le phénomène est pris au sérieux au niveau gouvernemental.
Selon elle, la crise ne touche pas uniquement l’éducation. Elle touche aussi le secteur de la santé. Les sénateurs demandent ainsi aux ministères ayant les Affaires étrangères, l’Éducation nationale et de la Santé publique dans leurs attributions d’analyser en profondeur les causes de ces départs afin d’élaborer des stratégies capables d’endiguer le phénomène.
Des directeurs et anciens cadres qui partent
Toujours dans la province de Gitega, des désertions sont également signalées parmi les directeurs d’écoles. Sur une liste de 30 cas recensés dans les communes Bugendana et Mutaho, figurent quatre directeurs ainsi qu’un administrateur communal dont le mandat 2020-2025 venait de s’achever, parti directement à Dubaï.
Dans le Nord du pays, en province de Butanyerera, les chiffres officiels ne sont pas encore publiés. Toutefois, sur le terrain, les constats sont similaires. Dans la zone Ruhororo, de la commune Tangara, le directeur de l’Ecofo Ruyaga, Omer Manariyo, témoigne. « Chez moi, il y en a un qui est parti, et aux alentours, il y en a beaucoup qui sont partis ». Au lycée communal Mubanga, un enseignant a également quitté son poste.
À l’école fondamentale Rimiro, le directeur confirme le départ de deux enseignants. « Ils partent là où ils trouvent un salaire un peu plus élevé par rapport à chez nous. Les miens sont partis à Dubaï et la plupart d’entre eux partent là-bas », fait-il observer. Au lycée communal Nyakibingo, son directeur Thérence Bigirimana indique que quatre enseignants ont abandonné leur fonction.
Un témoignage pour tout comprendre
Pour comprendre les raisons profondes de ces départs, des témoignages ont été recueillis. B.K., un enseignant actuellement à Dubaï, évoque une situation devenue intenable. « En général, vous savez que le salaire au Burundi est trop bas. Ce qui m’a poussé à abandonner, c’est le salaire et la misère de vie que vivent les enseignants », confie-t-il. Licencié avec neuf ans d’ancienneté, il percevait « 420 mille francs burundais ».
Il détaille les charges auxquelles il faisait face. « Avec 420 mille francs, avec la famille, tu dois payer la location de la maison, l’alimentation, les frais scolaires des enfants et d’autres besoins de la maison ». À Gitega, précise-t-il, « une maison de trois chambres pour une famille coûte au moins 210 mille francs. Il ne reste que la moitié du salaire. Comment acheter la nourriture et payer les frais de scolarité des enfants ? C’est impossible ».
Il évoque également les frais de transport aggravés par la pénurie de carburant. « Là où je payais 2 000 francs, j’étais obligé de payer 6 000 ou 7 000 francs. Aller-retour, cela faisait jusqu’à 12 ou 14 mille francs par jour », explique-t-il, concluant sans détour : « J’ai vu que je n’étais plus capable, c’est pourquoi j’ai déserté ».
En plus des enseignants des écoles secondaires, des étudiants de l’Université du Burundi témoignent également du départ à l’étranger de plusieurs de leurs enseignants. Le phénomène est jugé préoccupant au point que le ministère de tutelle cherche à combler le vide laissé par ces désertions.
À ce sujet, Jean-Christophe Irambona, son porte-parole, a annoncé que 2 295 enseignants ont été recrutés au mois d’août et que le ministère envisage également d’utiliser les vacataires pour faire face aux départs. Toutefois, ces recrutements restent largement insuffisants au regard des besoins réels exprimés par les syndicats d’enseignants.
Réactions
Rémy Nsengiyumva : « Ils vont là-bas pour chercher un léger mieux par rapport au salaire qu’ils reçoivent au Burundi »
Rémy Nsengiyumva, président du Syndicat des travailleurs de l’Enseignement du Burundi (STEB), indique qu’ils sont au courant de ce phénomène de départ des enseignants, comme d’autres fonctionnaires, à l’étranger.
Il précise que ces enseignants disent qu’ils vont là-bas pour chercher un léger mieux par rapport au salaire qu’ils reçoivent au Burundi.

Pour lui, depuis longtemps, c’est normal pour quelqu’un de partir quand il voit où il peut avoir un léger mieux.
Il relève toutefois que le problème réside dans le fait qu’il y a un grand nombre d’enseignants qui partent aujourd’hui et qui ne sont pas remplacés dans les écoles alors qu’il y a trop de chômeurs.
Il ajoute qu’un autre problème qui survient est que certains enseignants partent avec des crédits contractés dans des banques qui ne sont plus payés après leur départ. Il reconnaît cependant qu’ils devraient se concerter avec les banques et utiliser les différents moyens de transfert pour continuer à payer ces crédits.
Il met en garde contre les conséquences de cette pénurie, affirmant que lorsqu’il y a manque d’enseignants, il y a dégradation du système éducatif et de la qualité de l’éducation. Il rappelle que cette dégradation était déjà visible avant ces départs. « Aujourd’hui, certains finissants ne sont même pas capables d’écrire une lettre de demande d’emploi. »
Selon lui, cela aggravera une situation déjà préoccupante estimant que lorsqu’une élite est mal formée, le développement du pays en souffre.
M. Nsengiyumva trouve que la retraite à 60 ans est trop précoce car, ces personnes ont encore de l’expérience et des capacités. Il propose de les employer pour combler les postes vacants.
Antoine Manuma : « Il est difficile de tenir avec un salaire qui ne permet ni de se nourrir correctement ni de payer un logement ».
Antoine Manuma, président de la Fédération nationale des syndicats du secteur de l’éducation (Fnasseb), précise que les salaires actuels sont largement insuffisants pour permettre aux enseignants de subvenir à leurs besoins fondamentaux, dans un contexte marqué par la cherté de la vie.

« Il est difficile de tenir avec un salaire qui ne permet ni de se nourrir correctement ni de payer un logement ». Il estime que travailler sans une rémunération digne de l’effort fourni s’apparente à une forme d’exploitation car, le métier d’enseignant exige beaucoup d’énergie et d’engagement. M. Manuma estime également que l’État contribue au découragement du personnel éducatif lorsqu’il affirme qu’un salaire public ne peut pas couvrir l’ensemble des besoins, une situation qui pousse de nombreux enseignants à quitter le secteur.
Pour lui, le recours aux bénévoles ne constitue pas une solution viable. « Un bénévole reste un bénévole. Sans contrat, il ne peut pas exercer ce métier correctement ». Il estime également que recruter de nouveaux enseignants à chaque désertion ne règle pas le problème car, cela empêche l’accumulation de l’expérience nécessaire à un enseignement de qualité.
M. Manuma appelle l’État à engager un dialogue urgent avec les syndicats du secteur de l’éducation afin de trouver des solutions durables avant l’aggravation de la crise. Selon lui, l’avenir de la jeunesse est directement menacé. Sans enseignants bien formés et motivés, le pays ne pourra pas atteindre l’objectif de la Vision 2040- 2060, qui repose sur une jeunesse instruite et compétente.
Emmanuel Mashandari : « Les élèves sont les premières victimes de cette situation »
Selon Emmanuel Mashandari, président de la Confédération des syndicats des enseignants du Burundi, le pays connaît un exode massif d’enseignants à cause de la pauvreté et des faibles salaires. Ce qui pousse beaucoup d’entre eux à chercher de meilleures opportunités à l’étranger, notamment à Dubaï et en Europe.
Il affirme que le manque d’enseignants, déjà existant et aggravé par l’augmentation des écoles, s’accentue avec ces départs. Il menace l’achèvement des programmes scolaires en raison de l’arrivée tardive des remplaçants.
M. Mashandari ajoute qu’il existe des écoles qui sont situées à l’intérieur du pays dans des endroits où on n’a pas réellement d’institutions d’accueil. Les enseignants ne veulent par conséquent y aller.
À cela s’ajoute la décision de l’État de réduire l’âge de départ à la retraite des enseignants fonctionnaires de 65 à 60 ans provoquant de nombreux départs sans que des remplaçants suffisants soient disponibles. Selon lui, les élèves sont les premières victimes de cette situation car, certaines matières risquent de ne pas être entièrement enseignées alors qu’elles figurent dans les évaluations officielles.
Il estime qu’il est nécessaire de renforcer la valeur de la monnaie burundaise afin d’améliorer le pouvoir d’achat ainsi que de revoir les salaires des fonctionnaires pour les rendre plus attractifs. Il suggère également de permettre aux enseignants dont l’âge de la retraite est atteint en cours d’année scolaire de poursuivre jusqu’à la fin de l’année afin d’assurer la continuité des cours, sans coût supplémentaire pour l’État. Il considère également que le recours aux vacataires ne constitue qu’une solution provisoire et peu efficace, en raison de leur instabilité et parfois de leur manque de qualification. Il plaide plutôt pour des mesures durables qui garantissent la stabilité et la qualité de l’enseignement.
Désiré Nkurunziza : « La dégradation des conditions de travail des enseignants est l’une des principales causes de leur départ massif. »
Désiré Nkurunziza, secrétaire exécutif de la coalition Bafashebige, alerte sur la dégradation des conditions de travail des enseignants qu’il considère comme l’une des principales causes de leur départ massif vers les pays voisins ou vers d’autres destinations plus lointaines.
Il souligne que les enseignants évoluent dans des classes surchargées et souffrent d’un manque criant de matériel pédagogique. « Il est difficile d’enseigner efficacement dans une classe de plus de 80 élèves avec seulement une dizaine de manuels scolaires. »
Selon lui, une telle pénurie d’enseignants risque d’affaiblir la confiance des parents et des élèves envers le système éducatif favorisant ainsi les abandons scolaires.
Il exhorte les autorités à améliorer les conditions de travail des enseignants par la construction de nouvelles écoles, la réduction des effectifs par classe, l’accès à du matériel adéquat et surtout par une revalorisation salariale estimant que remplacer les enseignants sans traiter les causes profondes ne ferait que perpétuer le problème.





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