Dimanche 21 juillet 2024

Société

Chasse des concubines, une mesure illégale contre un acte illégal

10/04/2024 8
Chasse des concubines, une mesure illégale contre un acte illégal
La mesure de chasser les concubines en province Ngozi est saluée par la Première dame

Le concubinage est considéré comme l’une des violences basées sur le genre qui est loin d’être éradiquée. Ces derniers temps, dans les provinces de Kayanza et Ngozi, les autorités s’efforcent de chasser les concubines. Cette mesure polémique qualifiée d’illégale a des conséquences graves sur les enfants issus de ce genre d’unions.

En province de Kayanza, tout homme marié ayant une ou des concubines avait jusqu’au 31 mars 2024 pour mettre fin à cette relation. L’ordre avait été donné par le gouverneur de cette province. Col. Rémy Cishahayo avait indiqué que cette situation ne sera pas tolérée. « Cette mesure concerne également les musulmans », avait-il précisé le 9 mars 2024, en marge des travaux de développement communautaire.

Avant cette date butoir que le gouverneur Cishahayo avait a fixée, les choses se sont accélérées. Les administrateurs communaux se sont empressés d’identifier les femmes qualifiées de concubines.

L’administration communale de Kayanza a annoncé avoir identifié et expulsé des maisons 136 concubines. « Sur 11 collines formant la ville de Kayanza, celle de Musave au centre urbain concentrait le plus grand nombre de femmes illégalement entretenues par des pères de famille avec un effectif de 78 femmes. Les collines Gahahe et Kinga sont les seules à ne pas être concernées par ce phénomène de concubinage », indique Godefroid Niyonizigiye, administrateur de Kayanza.

Même situation en province de Ngozi. Le 22 mars 2024, le gouverneur de Ngozi a en effet ordonné à 1 300 couples non enregistrés à l’Etat civil de régulariser leur mariage jusqu’au 30 juin 2024.

Il a également prévenu qu’à partir du 30 avril 2024, toutes les personnes mariées concernées par le concubinage devront avoir mis fin à ces relations.

Le gouverneur Désiré Minani n’attendra pas la date butoir donnée aux hommes qui vivent en concubinage. Les administratifs dans différentes communes de Ngozi se sont alors mobilisés. Le gouverneur Minani a annoncé avoir chassé 237 concubines dans les 9 communes que compte cette province du Nord du pays.

Il a reçu le soutien de la Première dame le 27 mars. Angeline Ndayishimiye a salué les mesures du gouverneur de Ngozi qui rendent honneur aux foyers. « Je félicite et encourage Désiré Minani, gouverneur de la province de Ngozi pour l’honneur qu’il est en train de ramener dans les familles. C’est un travail commun pour consolider les familles afin de bien s’organiser dans l’objectif de la Vision 2040, Burundi émergeant et 2060, Burundi développé ».

Une mesure qui n’est pas sans conséquences

Certains hommes et leurs concubines commencent à fuir leurs communes d’origine. K.M est un homme qui a quitté la première femme pour épouser une deuxième.

Lui, sa concubine et ses deux enfants âgés respectivement d’un an et de trois ans ont fui la commune Nyamurenza pour s’installer en mairie de Bujumbura. Sa concubine a été chassée de sa maison qui a été construite par son mari sur la parcelle qu’il a achetée après des conflits interminables avec sa première femme.

Se disant être dans l’impossibilité de retourner dans ce qu’il qualifie d’enfer ni de laisser sa deuxième femme, K.M a décidé de fuir vers Bujumbura. « La mère de mes enfants a été traumatisée. Je ne pouvais pas laisser ma femme et mes deux enfants errer dans la rue. C’est inhumain. La vie à Bujumbura ne sera pas facile vu le contexte économique du pays. Par contre, vaux mieux vivre la précarité que l’insécurité. Petit à petit, on va se remettre ».

Marié avec sa femme légale depuis 15 ans, il dit avoir passé 10 ans dans une relation toxique. « Souvent injurié, humilié, battu, je n’en pouvais plus. J’ai décidé de me sauver, car ma première femme a toujours refusé de se ressaisir malgré l’insistance de nos deux belles-familles pour désamorcer le conflit. Au lieu d’être lynché par ma femme ou la tuer moi-même, je me suis mis à l’abri » ajoute-t-il.

Ce papa est convaincu qu’avoir une 2e femme n’est pas un crime, « si l’on a une bonne raison de le faire ». Il reconnaît, toutefois, que cela crée des problèmes à partir du moment où l’on a des enfants avec chaque femme. « Je sais que c’est contraire à la loi, mais j’ai été contraint de le faire car, il ’est impossible de vivre dans le feu ».

Pour lui, la mesure du gouverneur, c’est comme remuer le couteau dans sa plaie. Il demande au gouvernement d’étudier chaque cas à part. « Me remarier avec la deuxième femme avant de divorcer d’avec la première n’est pas une décision qu’il fallait. J’ai été contraint de le faire, car ma femme a refusé le divorce pour me punir ».

L’application de la mesure de chasser les concubines suscite des polémiques et inquiétudes quant à l’avenir des enfants issus de toutes ces relations extra-maritales. « Plusieurs de ces femmes expulsées ont des enfants. Des concubines ont été chassées. Où sont-elles allées ? Comment vivent-elles ? Quel sera le sort de ces enfants issus de ces relations qui viennent d’être jetés dans la rue ?», s’interroge un internaute.

« Combien de mères et combien de gosses viennent d’être jetés dehors sans abri ? Ces mesures viennent tout simplement pour augmenter les mendiants dans les rues. Toute mesure doit viser l’intérêt général. Encore une fois, la femme et l’enfant subissent les injustices de l’homme », insiste un internaute sur les réseaux sociaux avant d’inviter les institutions étatiques à agir avant qu’il ne soit trop tard.

Pour un autre internaute, ces mesures sont arbitraires et créent un mauvais précédent. Il considère que ce sont des femmes qui sont considérées comme coupables dans toute situation et qui en sont victimes. « Ces concubines, jetées dans la rue, trouveront toujours un moyen de retrouver leurs amours. Ces hommes qui avaient trouvé refuge chez les deuxièmes bureaux, ne vont pas désarmer. Il y aura toujours des courses-poursuites et des jeux de cache-cache. Enfin de compte, il y aura toujours des violences contre les femmes qui n’en finissent pas ».


Entretien

« Il faut respecter le cadre légal de la répression du concubinage sans parachuter »

Alexis Manirakiza, docteur en droit et enseignant d’université considère que les mesures prises par les gouverneurs sont illégales comme le concubinage l’est aussi. Il appelle à la gestion du concubinage suivant les principes légaux.

Alexis Manirakiza fait savoir que le concubinage est illégal. Il viole les règles pénales et celles du droit familial. Ce docteur en droit considère que les mesures prises par les gouverneurs pour chasser les concubines ne sont pas légales et qu’elles ont des graves conséquences.

Il explique que le droit pénal et le droit familial prévoient des sanctions relatives au concubinage. Parmi ces sanctions il n’y a pas de sanction de chasser les concubins ou les concubines. « Ces sanctions sont l’amende, l’emprisonnement ainsi que le divorce ».

Bien plus, les sanctions à infliger à ceux qui sont coupables de concubinage sont prononcées non pas par des autorités administratives mais par des juges. Cela se fait à l’issue d’une procédure judiciaire conduite dans le respect des règles du droit au procès équitable. « Ces mesures prises par les gouverneurs ne respectent donc pas le principe de la légalité ».

Alexis Manirakiza fait en outre savoir que ces mesures prises par des autorités administratives ont des effets pervers à l’égard des enfants issus du concubinage. Ils en deviennent en effet victimes alors qu’ils n’y sont pour rien. « La Convention internationale relative aux droits des enfants à laquelle le Burundi est partie interdit aux Etats qui l’ont ratifiée d’infliger aux enfants des sanctions en raison de la situation juridique de leurs parents. Ils risquent ainsi d’être aussi chassés avec leurs mères. La même Convention prévoit que les enfants ont le droit d’être élevés par leurs parents. Cela risque de ne pas être facile dès lors que les parents sont séparés par la force », explique-t-il.

Il propose que ces mesures soient annulées pour penser à des mesures d’accompagnement. À défaut de cela, il faudrait envisager toutes les mesures pour préserver les droits des enfants et même ceux des femmes qui sont dans ces relations de concubinage. Il y a forcément des femmes de bonne foi qui méritent une protection juridique. Sinon, ces enfants seront affectés psychologiquement par cette séparation imposée à leurs parents.

Alexis Manirakiza fait aussi savoir que le phénomène de concubinage n’est pas nouveau. Pour y faire face, il faut respecter le cadre légal de sa répression tel qu’il est et sans parachuter des sanctions qui risquent de faire plus de mal que de bien aux enfants voire femmes. « Par ailleurs, au lieu de privilégier uniquement la voie répressive, il faudra aussi s’interroger sur les causes profondes de ce phénomène. Ne dit-on pas que ce n’est pas en cassant le thermomètre que l’on fait tomber la fièvre ? »

Forum des lecteurs d'Iwacu

8 réactions
  1. Egide

    personnellement, je pense que l’administration a fait ce qu’elle devrait faite: mesures de police/ ou d’ordre. cette 1ere mesure n exclut pas des actions penales.
    je trouve que le titre de l’article devrait etre changé car c est une qualification basée sur une opinion d’un seul DOCTEUR en droit, (quelle specialité?) le droit etant large, l’on peut facilement tomber dans le charme de l’emotion.

  2. tty

    Ceci est le genre de mesure qui tombent en desuetude sans que personne ne l’abroge.

    Je me souviens d’une autre mesure qui interdisait de prendre des boissons alocolisés avant 16h00…..
    Je ne sais pas si elle a été abrogée ou si elle est toujours en vigueur

  3. Stan Siyomana

    1.Vous ecrivez:« il faudrait envisager toutes les mesures pour préserver les droits des enfants et même ceux des femmes qui sont dans ces relations de concubinage… »
    2. Mon commentaire
    Je ne suis pas un expert en droit mais je sais qu’aux Etats-Unis par example, peu d’hommes pourraient se permettre de pratiquer le concubinage car ils devraient payer pour faire vivre deux familles a la fois et s’ils divorcent la premiere femme, ils peuvent etre ruines.
    Il y a quelques jours, j’ai vu un mendiant de 50-60 ans qui avait une pancarte « My ex-wife had a good lawyer/ma femme avait un bon avocat. » Je me suis demande si la personne qui conduisait l’une des voitures a ma gauche et qui lui a donne un billet de banque etait un autre homme qui agissait par solidarite.

    • W

      Pourrais-tu nous affirmer que chez vous les maîtresses n’existent pas? Si oui c’est aussi une forme de concubinage des riches.

      • Stan Siyomana

        @W
        J’ai bien dit que peu d’hommes se permettraient de faire le concubinage. Et si une femme mariee peut prouver que son mari la trompe, elle va avoir son divorce tres facilement.
        Le malheur est que meme la loi burundaise n’est pas appliquee.
        « Alimony, also called aliment (Scotland), maintenance (England, Ireland, Northern Ireland, Wales, Canada, New Zealand), spousal support (U.S., Canada) and spouse maintenance (Australia),[1] is a legal obligation on a person to provide financial support to their spouse before or after marital separation or divorce. The obligation arises from the divorce law or family law of each country. In most jurisdictions, it is distinct from child support, where, after divorce, one parent is required to contribute to the support of their children by paying money to the child’s other parent or guardian… »
        https://en.wikipedia.org/wiki/Alimony

        • W

          @Stan Siyomana
          On se comprend!

  4. jereve

    Ce que je trouve bizarre, c’est que cette chasse aux concubins et polygames se passent dans quelques provinces – ici nommément Kayanza et Ngozi. Il y a même un petit malin une fois pourchassé est venu s’installer dans la ville de Bujumbura pour jouir de l’impunité!
    Cette chasse souffre d’un lourd handicap: l’action n’est pas concertée, chaque province fait ce que bon lui semble. Il y en a qui font du zèle, il y’en a qui font semblant de ne rien voir. Je rappelle qu’on n’est pas dans un état fédéral où chaque entité fait sa loi. Un état sérieux ne peut pas chasser les concubins au Nord et les laisser tranquilles au Sud, Est et Ouest. C’est du deux poids deux mesures.
    Il faut donc qu’il y ait au préalable une concertation générale pour décider des actions à mener et des voies de solutions pour les dommages collatéraux (exemple le sort des enfants issus de ces mariages légaux ou illégaux).

  5. hakizimana jean capistran

    j’ ai lu avec interet votre article et je voudrai en faire trois commentaires.
    D’abord cet article a un TITRE tres bien choisi collant bien avec son continue. il met evidence la problematique qu’a l’administration devant l’urgence d’agir sans toutefois respecter certaine dispositions legales. C’est toute la complexite de l’action administrative!
    Ensuite, j’inviterais nos administratifs de penser toujours aux consequences de leurs decisions et de verifier chaquefois qu’ils agissent dans le cadre du respect strict de la loi. Des enfants dans la rue, des parents separEs avec leurs enfants…..je pense que le probleme n’est pas resolu. Il ne suffit pas seulement qu’une mesure soit louable pour qu’elle soit edictee mais aussi il faut que la mesure respecte les lois et reglements en vigueur. Ces mesures punitives, reparatrices ou restauratrices qui ont ete prises risquent de ne pas aboutir aux resultats escomptes. Ils faut que les concubins soient confrontES A la loi pour subir les sanctions qu’ils meritent. Si la loi en la matiere n’est pas adaptee, il faut commencer par la changer.
    Enfin, pour etre complet, cet article aurait pu donner la parole aux femmes rehabilitees pour que nous puissions entendre leurs satisfactions car j’ai tendance A penser que leurs problemes ne sont pas termines pour autant. Ce n’est pas par une bagette magique que l’administration peut resoudre le probleme de concubinage au burundi.

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