Lundi 26 janvier 2026

Société

Analyse avec Jean Ndenzako : « Le Burundi risque une perte progressive de son capital humain le plus stratégique. »

Analyse avec Jean Ndenzako : « Le Burundi risque une perte progressive de son capital humain le plus stratégique. »

Pour le professeur économiste Jean Ndenzako, ce phénomène migratoire révèle une dynamique qui dépasse la simple mobilité professionnelle. Pour lui, c’est une véritable fuite du capital humain, au cœur même de l’appareil éducatif, qui fragilise les fondations du développement national.

Que pensez-vous de ce phénomène ?

Le départ croissant des enseignants burundais vers l’étranger, en particulier vers Dubaï et d’autres destinations régionales, s’impose aujourd’hui comme un phénomène migratoire aux implications profondes pour le développement du pays. Ce mouvement, encore peu documenté par des données officielles, se lit pourtant clairement dans les témoignages des communautés éducatives et dans les alertes relayées par les autorités locales.

Des témoignages révèlent des départs chaque jour

L’ampleur du phénomène est frappante. Dans certaines provinces comme Burunga, plus de 300 enseignants auraient quitté leurs postes en quelques mois. A Gitega, des sénateurs évoquent le départ d’au moins 50 enseignants de niveau D7 et 60 licenciés. Ces chiffres, bien qu’indicatifs, traduisent un malaise profond.

Comment ?

Le métier d’enseignant, autrefois perçu comme un pilier de la Fonction publique, ne garantit plus les conditions matérielles permettant de vivre dignement. Les salaires stagnants, l’absence de perspectives de carrière et la pression économique quotidienne poussent de nombreux professionnels à chercher ailleurs ce que le marché du travail national ne leur offre plus.

Comment analysez-vous cette migration ?

Cette dynamique migratoire s’inscrit dans une logique économique rationnelle. Les enseignants comparent les revenus potentiels à l’étranger- même dans des emplois peu qualifiés – avec leurs salaires domestiques, souvent insuffisants pour couvrir les besoins essentiels. Le différentiel de rémunération agit comme un puissant incitatif à la mobilité.

Le départ sans préavis, observé dans plusieurs établissements, illustre non seulement l’urgence ressentie par ces travailleurs qualifiés mais aussi la perte de confiance envers un système qui ne parvient plus à retenir ses compétences.

Quid des conséquences sur le secteur éducatif ?

Les conséquences sur le système éducatif sont immédiates et profondes. Les écoles se retrouvent avec des classes surchargées, des programmes désorganisés et un recours accru à des enseignants moins expérimentés.

Dans l’enseignement supérieur, la situation est tout aussi préoccupante : des étudiants de l’Université du Burundi témoignent de cours interrompus, de mémoires non encadrés et d’un climat d’incertitude qui pousse certains à abandonner leurs études pour rejoindre à leur tour les flux migratoires. Le pays risque ainsi de voir se former un cercle vicieux où la fuite des enseignants alimente celle des étudiants, affaiblissant progressivement la capacité nationale à produire sa propre élite.

Et sur le secteur économique ?

L’impact économique de cette érosion du capital humain est considérable. A court terme, l’Etat perd des travailleurs qualifiés dans lesquels il a investi, sans bénéficier du retour sur investissement attendu. À long terme, la baisse de la qualité de l’éducation compromet la formation d’une main-d’œuvre productive, freinant la croissance et limitant la capacité du pays à attirer des investissements.

Le capital humain, moteur essentiel des modèles de croissance endogène, se trouve fragilisé au moment même où le Burundi a besoin d’une main-d’œuvre qualifiée pour soutenir sa transformation économique.

Mais, c’est profitable pour les familles des travailleurs migrants

Certes, les migrations génèrent des transferts financiers qui soutiennent les ménages restés au pays. Mais ces remises, bien qu’importantes pour la consommation locale, ne compensent pas la perte structurelle liée à la déqualification progressive du système éducatif. Elles améliorent le bien-être immédiat des familles, sans renforcer les capacités productives du pays. Le risque est celui d’une dépendance croissante aux revenus extérieurs, au détriment d’un développement fondé sur la valorisation interne du capital humain.

Que faire alors ?

Face à cette situation, le Burundi se trouve à un tournant. La fuite des enseignants n’est pas seulement un problème sectoriel. Elle constitue un signal d’alarme sur la soutenabilité du modèle de développement actuel. Restaurer l’attractivité du métier, améliorer les conditions de travail, offrir de véritables perspectives de carrière et revaloriser socialement la profession sont des mesures indispensables pour enrayer cette dynamique. Sans une action concertée, le pays pourrait voir s’installer durablement une crise silencieuse mais déterminante : celle de la perte progressive de son capital humain le plus stratégique.

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