Dimanche 21 avril 2024

Économie

Accord pour une Facilite Elargie de Crédit : les effets vont-ils perdurer ?

05/05/2023 2
Accord pour une Facilite Elargie de Crédit : les effets vont-ils perdurer ?
Un tableau devant un des bureaux du centre-ville de la ville de Bujumbura

Personne ne s’y attendait. Le week-end dernier, le dollar est passé de 4700 BIF à 3000 BIF. Pour nombre d’observateurs, c’est l’effet des mesures prises par la Banque centrale, notamment le Marché Interbancaire de Devises (MID) ainsi que l’Accord pour une Facilite Elargie de Crédit (FEC) signé entre le gouvernement du Burundi et le Fonds Monétaire International (FMI). Certains se réjouissent et s’attendent à un retour à la normale tandis que d’autres restent sceptiques.

Mercredi 3 mai, sur les tableaux des bureaux de change au centre-ville de Bujumbura, il est affiché que le dollar est vendu autour de 2945 BIF. Mais, la réalité est autre à l’intérieur du bureau. Selon un cambiste, ce taux leur a été imposé par le régulateur, la Banque de la République du Burundi (BRB). Sur le marché, il s’observe une sorte de pénurie du dollar. D’après ce changeur, ils préfèrent dire qu’ils n’en ont pas au lieu d’exécuter le taux de la BRB. « Sinon, cela serait travailler à perte », ajoute-t-il. Pour un client qui insiste, souligne-t-il, nous vendons le dollar à 3650 BIF et nous achetons à 3400 BIF. « Nous risquons des sanctions. Déjà, 18 cambistes ambulants logent la prison de Mpimba depuis ce mardi », fait-il savoir.

Vendredi 28 avril, la BRB a annoncé la réorganisation du Marché Interbancaire de Devises (MID). « Le but ultime visé est de renforcer la transparence dans la gestion de devises et permettre aux banques commerciales d’échanger leurs liquidités en devises à un taux librement négocié. » D’après la BRB, tous les opérateurs vont s’approvisionner à travers leurs banques commerciales et les bureaux de change suivant l’importance de leurs demandes. « Une enveloppe de départ est allouée aux bureaux de change agréés au Burundi pour financer leurs clients. Pour en bénéficier, il faudra les documents justifiant le motif de la demande de change, notamment le billet d’avion ou tout autre document valide justifiant le transport international, le passeport ou laisser-passer valide, le visa, le cas échéant, etc. » La Banque centrale ajoute : « En lançant ce Marché Interbancaire de Devises, il est mis fin aux interventions directes de la BRB dans l’allocation de devises et aux lettres de confort, exception faite provisoirement, pour les produits pétroliers. » L’opérationnalisation de ce marché est prévue pour ce jeudi le 4 mai 2023.

Faut-il s’en réjouir ?

« A mon avis, les bureaux de change jouent le jeu pour ne pas dire qu’ils sont en train de rouler dans la farine le gouvernement burundais et en utilisant les nouvelles mesures de la BRB sur la gestion des devises », commente N.B. qui suit de près l’économie burundaise. Selon lui, c’est normal pour les cambistes expérimentés d’acheter les devises à un cours de change dérisoire car ils sont au courant qu’il y a des devises en circulation, suite à la ligne de crédit octroyée par le FMI. « Par conséquent, ils vont acheter les devises au cours soi-disant du marché pour flatter les autorités monétaires burundais. Et si, par exemple, vous voulez acheter des devises, ils vont vous les vendre très cher à leur cours. En finance on va toujours là où se passe l’action et on dit souvent qu’il ne faut jamais réveiller le chat qui dort. » Selon lui, les cambistes sont éveillés et ils gardent toujours le contrôle du marché et jouent parfaitement le jeu.

« En fait, la libéralisation des devises est un marché de dupes. J’ai vu que beaucoup se sont réjouis qu’enfin, la situation redevient normale. En réalité, c’est un leurre. Comme on le dit souvent, le diable est dans les détails. En réalité, il n’y a pas de devises disponibles », indique l’économiste André Nikwigize.
En ce qui concerne les bureaux de change, il fait savoir que la situation sera encore plus compliquée : « D’abord, on leur demande d’exiger de leurs clients des justificatifs pour leur achat de devises (billets d’avion, et autres), ensuite, comme les quelques devises reçues vont s’épuiser rapidement, ces bureaux vont se retrouver à la case départ. La dépréciation du BIF va se poursuivre, avec plus d’intensité. »


Quid de l’Accord pour une Facilite Elargie de Crédit ?

En avril 2023, le gouvernement du Burundi et le FMI ont signé un Accord pour une Facilite Elargie de Crédit (FEC), de 261 millions USD sur 40 mois, qui permettra au Burundi de faire face à la carence des devises étrangères, de rééquilibrer la balance des paiements et d’engager des réformes économiques importantes. Dans une réflexion intitulée : « Les dessous des vraies/fausses réformes économiques et monétaire au Burundi », André Nikwigize, fondateur et président de Partners for Peace and Prosperity, décortique cet accord et les mesures de la BRB.

André Nikwigize : « L’urgence serait d’appuyer les populations par un meilleur encadrement, la fourniture gratuite d’engrais, les semences sélectionnées et promouvoir la mécanisation et l’irrigation. »

« La Facilité du FMI permet, certes, de remédier au problème criant de manque de devises étrangères, qui handicapait l’approvisionnement du pays en produits de première nécessité, en particulier, le carburant, les médicaments, les engrais et autres. A cet effet, la BRB a réinstitué le Marché Interbancaire de Devises (MID), qui était utilisé depuis 2013, lui-même, ayant remplacé le Marché aux Enchères Symétrique de Devises (MESD), en vigueur depuis 2009 », rappelle André Nikwigize. D’après lui, les effets de ces mesures semblent se faire sentir. Toutefois, il se pose 3 questions :

Premièrement, la durabilité de la mesure. « L’appui du FMI est limité à 261 millions USD, tandis que les besoins en devises sont immenses. Demain, ces quelques devises vont s’épuiser, et la situation reviendra comme avant, c’est-à-dire, une forte dépréciation du franc burundais, avec un haut niveau d’inflation. » Et de s’interroger : Que fait le gouvernement pour accroître les recettes en devises de ses propres exportations ? « Aujourd’hui, les recettes d’exportations ne couvrent qu’à peine 20% des besoins d’importations. Quid de la réduction du montant important de la dette publique ? »

Deuxièmement, la transparence dans la gestion des devises. « Comme cela est stipulé dans le communiqué du gouverneur de la BRB, l’octroi des devises pour l’importation du carburant reste du ressort de la BRB. Le carburant représente environ 75% des importations totales. Cela veut dire que le MID et les bureaux de change ne s’occuperont que de 25% restants des devises. Par conséquent, l’opacité et le système de quasi-monopole, qui ont caractérisé l’octroi des devises pour l’importation du carburant, vont se poursuivre. » D’autre part, poursuit-il, comment les bureaux de change, qui opèrent sur une base de l’offre et de la demande, vont-ils exiger des billets d’avion, avant d’octroyer des devises ? « C’est comme demander à un marchand de ciment d’exiger de l’acheteur un permis de construire avant de lui fournir le ciment. S’il y a suffisamment de devises, le taux de change baissera, sinon, les bureaux de change suivront l’évolution de la demande. »

Troisièmement, quels filets sociaux de sécurité pour les pauvres ? « Les populations burundaises croulent dans la pauvreté la plus abjecte. La production vivrière qui baisse, tandis que les prix des denrées alimentaires exacerbent cette pauvreté ». Selon lui, dans d’autres pays qui adoptent des programmes de réformes du FMI, ils prévoient également des filets sociaux de sécurité, pour aider les populations les plus vulnérables, notamment, subventionner certains produits et services, la distribution d’aliments, la stabilisation des prix des denrées alimentaires et des produits pétroliers. Et les fonctionnaires ? « Pour qui les salaires, qui n’ont pas été augmentés depuis plusieurs années, lesquels salaires sont dépréciés, pour qui le coût de la vie s’est multiplié par 10 depuis 2005, et qui ne peuvent plus faire face aux besoins de leurs familles. Cette mesure, qui vient d’être prise de leur permettre de s’endetter encore davantage auprès des banques et institutions de microfinance jusqu’à 60% de leurs revenus, constitue-t-elle une facilité ? » L’économiste s’interroge : « Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas envisagé d’augmenter leurs salaires ? L’on sait d’avance que les programmes du FMI n’autorisent pas de dépassement de la masse salariale. Par conséquent, s’il faut envisager des augmentations de salaires, les autorités burundaises devront envisager, préalablement, des réductions budgétaires sur certaines rubriques. »

Que faire alors ?

« L’amélioration de la situation financière et monétaire ne pourra être durable que si le Burundi relance sa propre production pour générer les ressources en devises susceptibles de remplacer valablement l’aide extérieure. Il ne suffit pas de recevoir les devises et les partager entre les bénéficiaires privilégiés. » Pour lui, la facilité du FMI et les appuis d’autres partenaires devraient aussi servir à construire les capacités productives nationales, afin que dans 40 mois du programme, le Burundi soit en mesure de relancer son économie, réduire la pauvreté et assurer son autonomie financière.

André Nikwigize propose des actions nécessaires : investir dans la production agricole. « Pour cela, l’urgence serait d’appuyer les populations par un meilleur encadrement, la fourniture gratuite d’engrais, les semences sélectionnées, et là où c’est possible, promouvoir la mécanisation et l’irrigation. » Pour lui, un budget spécial devrait être voté pour ces actions. L’augmentation de la production vivrière permettra d’assurer une autosuffisance alimentaire. Les produits d’exportation tels le café, le thé, et autres, pourraient bénéficier d’une attention particulière afin d’augmenter leur production. « Par exemple, les exportations de café, qui avaient atteint un niveau de 42.000 tonnes en 1990, ont baissé jusqu’à 12.000 tonnes aujourd’hui, soit un manque à gagner de 30.000 tonnes. Avec 42.000 tonnes, le Burundi pourrait encaisser facilement 162.000 milliards de francs burundais, soit le triple des recettes actuelles, à raison de 1,80$ le kilo. Le développement durable et la prospérité du Burundi sont à ce prix. »

Une autre action est la promotion de la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption. « Le programme du FMI n’aura pas servi à grand-chose s’il ne s’attaquait pas à la question épineuse de la gouvernance et de la corruption. L’attribution des marchés publics se fait de manière opaque, la gestion des ressources publiques est laxiste, tandis que la corruption atteint des limites inacceptables dans le pays le plus pauvre du monde. En 2021, le gouvernement du Burundi a reçu des ressources importantes dans le cadre du programme d’appui pour faire face à la pandémie de COVID-19, mais la gestion de ces ressources n’a pas été transparente. »

Recalibrer la dette publique est aussi une action à envisager. « La dette publique a atteint des niveaux inacceptables, aussi bien la dette intérieure que la dette extérieure. Le montant de la dette publique s’élève à 4.300 milliards de francs burundais, soit 68% du PIB (2021). Dans le cadre de l’accord avec le FMI, le gouvernement du Burundi devra utiliser une partie de la facilité pour réduire le niveau de la dette publique. La tâche ne sera pas facile. »

Promouvoir le secteur privé est aussi primordiale. « L’investissement privé au Burundi est presqu’insignifiant. L’investissement direct étranger s’élève à seulement 8 millions USD, soit 0.2% du PIB. Les obstacles à l’investissement privé comprennent, notamment, l’absence d’un cadre règlementaire qui protège et facilite les investissements, la corruption, le manque d’infrastructures adéquates, les routes, l’énergie, les communications, le manque de ressources humaines qualifiées, les faibles revenus des nationaux. » Pour André Nikwigize, le Burundi ne pourra pas se développer sans un secteur privé dynamique.

Forum des lecteurs d'Iwacu

2 réactions
  1. Jean Pierre Hakizimana

    Entre les emplois fictifs, les cambistes qui affichent dehors des prix (bid/ask) qui sont different de la réalité, une fois à l’intérieur car la BRB leur imposent des conditions intenables (taux d’échanges les exigeant de travailler a la perte, verification de document de voyages etc…..) Tout cela est connecté.

    Y’a t’il moyen de savoir les chiffres annuels des transfers direct des diasporas ? Est ce que cet argent, reste t’il dans les banques Burundaises? Ou il est immédiatement retiré, consommé, etc… Il serait agréable d’avoir un papier discutant de cette partie importante de l’économie Burundaise.

    Dans toutes les situations, on dirait que le Gouvernement Burundais n’a qu’un outil dans la caisse à outils: Creation des commissions d’étude. Il serait temps de penser que peut être diminuer la taille du gouvernement pourrait être une bonne chose . Je ne serai pas surpris d’apprendre que dans ces commissions, il y en a qui sont les créateurs/bénéficiaires de ces problèmes. Je suis aussi surpris que Washington, leur a permis le crédit sans exiger la diminution de taille du gouvernement car les gouvernements en Afrique, surtout au Burundi, ont toujours été la source des problèmes.

    • Optimiste

      @Jean Pierre Hakizimana
      La taille du gouvernement n’est pas le problème (16 membres). Le problème c’est ce que fait ce gouvernement. A part cela, il est compliqué de connaître les transferts des membres de la diaspora car une bonne partie de ces transferts ne passe pas par Western Union ou autres MoneyTrans. On a un ami qui rentre au bled et on lui confie une petite somme pour la famille. Ni vu ni connu! Là je n’évoque même pas les sommes transférés par ceux qui assurent des transferts informels dans les différents pays d’accueil de la diaspora (eh oui ça existe).

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