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Pêche

Pêcheurs ou pécheurs du Tanganyika

30-10-2015

Avant de se lancer à la pêche du ’’mukeke’’ ou du ’’ndagala’’, la fierté de notre lac et de nos meilleurs menus, les pêcheurs se livrent à des rites peu catholiques.

Les pirogues et les filets de pêche aspergés d’un mélange sensé attirer du poisson et chasser les sortilèges

Les pirogues et les filets de pêche aspergés d’un mélange sensé attirer du poisson et chasser les sortilèges

Il est 15 h à Mvugo, un village de pêcheurs situé au bord du lac Tanganyika à une dizaine de kilomètres de Nyaza-Lac. Le soleil darde ses rayons ardents sur les eaux bleues et vertes du lac. Et les vaguelettes argentées soulevées par la brise venue du large scintillent de mille feux.

Tout le monde s’agite et attend impatiemment la tombée de la nuit pour lever l’ancre afin de se lancer à la pêche. Toutes les pirogues sont raccommodées, les brèches sont colmatées à l’aide de cire et d’ouate. Les filets, les moteurs, les lampes, … tout est minutieusement contrôlé.

«Mais il manque un détail, et c’est peut-être un élément de taille, un secret», me confie un chef d’équipage, il est à la tête de trois pirogues attelées à une principale munie d’un moteur Yamaha pour les remorquer.

Suspens. Il décide alors de s’éloigner un peu de Mvugo avec ses barques et ses hommes pour de dernières vérifications. Mais le pêcheur qui tient la barre de la pirogue de tête me souffle à l’oreille que c’est pour se mettre loin des regards indiscrets afin de faire un tout dernier contrôle.

D’un coup vigoureux, il tire la poignée du démarreur et le moteur vrombit aussitôt. Les embarcations en file se mettent en branle avant de s’écarter du rivage en glissant sur les eaux claires du Tanganyika, laissant derrière elles un sillage écumant.

Le chef d’équipage décide d’accoster un peu plus loin de ce centre de pêche grouillant de monde, à environ un kilomètre. C’est là où il jette l’ancre. Ces pirogues se balancent allègrement au gré des ressacs, les amarres attachées à un rocher tiennent bon.

Un rituel inhabituel commence

Sceau dans une main, un branchage dans l’autre, le maître officiant asperge toutes les pirogues et tous les filets d’un mélange fait à base de feuilles sèches et d’autres cendres. L’opération sera répétée plusieurs fois et à la fin de chaque circumambulation, il semble murmurer quelques invocations. Et pour terminer, il brûle de l’encens sous les filets. «C’est pour chasser les mauvais esprits, il y a trop de féticheurs malfaisants», lance-t-il le regard évasif.

D’un ton monocorde, il se met à raconter : «Ce lac regorge de mystères, de dangers, de sortilèges. On a beau avoir le vent favorable, les pirogues les plus solides, les meilleurs pêcheurs, les filets neufs, les libations de tous les féticheurs, toutes les prières et rentrer sans un fretin au petit matin alors que d’autres pirogues bondées de poissons tanguent et font des roulis à la moindre vague, menaçant de se renverser», chuchote d’une voix rauque ce vieux pêcheur, la soixantaine.

«Nous sommes des chrétiens, même les musulmans ont leurs rites avant de s’aventurer dans le Tanganyika. Qu’est-ce que je n’ai pas vu sur ce lac turbulent ?», se demande en déposant sur le sable fin sa pagaie. Il reprend le sceau rempli à moitié d’eau et se met à asperger un jeune pêcheur du ’’mélange magique’’ utilisé pour les barques et les filets : «C’est pour le purifier, il a passé la nuit avec une femme. Il est obligé d’avouer pour nous éviter des ennuis. Il ne faut pas violer les interdits», avertit-il, le regard menaçant.

Et il me fixe dans les yeux : «C’est à ce prix que vous avez dans vos assiettes du poisson. Il ne faut pas oublier de vous laver les mains et de prier avant de manger», conclut d’un air taquin ce vieux pêcheur réputé pour ses ’’connaissances du lac et de ses mystères’’.

  18   Vos commentaires
  1. Benjamin

    c’est une publication édifiante et précise. c’est un cas pareil aux pêcheurs même de l’autre coté de la rive du lac Tanganyika (DRC/ UVira) après avoir mené une enquête similaire suit aboutit aux mêmes résultats. cordialement.

  2. Don Trésor

    Je detiens une expérience averée de la pêcherie burundaise et ai dirigé la Fédération Burundaise de Pêche pendant 10 ans. Ce que Mr.le journaliste dont j’admire le style narratif vient de nous faire vivre n’est qu’une partie visible de l’iceberg. Il en a bien pire que ça. Je me suis battu contre vents et marrais pour mettre fin à ces pratiques occultes mais en vain. A noter qu’il y a certaines ecceptions purement chretiennes qui ne font seulement preuve de Foi et prières qui parviennent à remplir pleinement leurs barques de poisson sans toutefois recourir à ces gri gri!

  3. Murundais

    What a beautiful style of writing! Congrats Mr Abbas you’re good writer.

  4. Sébastien Niyonzima

    Chers compatriotes!

    Le message envoyé par cet auteur m’a remué les entrailles. Non seulement il est rédigé dans un français châtié et suave, mais il touche aussi l’âme de ces pêcheurs qui se retrouvent devant cette immense quantité d’eau pleine de poissons divers et de mystère. Si ce vieux loup de pêcheur retrouve les habitudes de ses ancêtres qu’il considère – à tort ou à raison – comme porte-bonheurs, pourquoi voulez-vous l’envoyer en enfer et gommer sa foi chrétienne? Nous utilisons beaucoup de signes et de gestes dans nos cérémonies religieuses, et je n’y découvre aucun inconvénient notoire. Quant à nous acharner contre le missionnaire, la bible et le coran, je reste pertinemment convaincu que nous faisons fausse route. Si nos ancêtres se sont aimés et assistés dans les moments de joie et de peines, nous devrions prendre cet exemple comme une pierre d’attente pour asseoir dans nos cœurs l’évangile du Christ fondé sur l’amour de Dieu et du prochain. Prier avant de manger cet excellent poisson me plait, mais je vous demanderais de prier aussi pour que ce lac ne soit plus pollué de façon si éhontée, que le contenu de ce merveilleux cadeau du ciel soit exploité intelligemment et qu’il donne du travail à ces nombreux chômeurs qui n’ont commis aucune autre faute que d’avoir la tête et les mains pour travailler. Au lieu de multiplier les hôtels et les bars restaurants au bord de ce lac, une industrie alimentaire sauverait des vies. A ma connaissance, il n’est pas interdit de rêver. Et si ce rêve devenait réalité! Auriez-vous déjà oublié la SUPOBU qui nous offrait un poisson aussi savoureux! Ne déplaçons pas le problème, réfléchissons et impliquons-nous. Merci à l’auteur de l’article et aux réactions.

  5. Mutana M.

    Très bien écrit!

  6. Muhuza Romeo

    Pour ceux qui ont frequente le stade FFB / FIFU vous diront plus. Pas seulement dans la peche. Il y en a qui y ont joue le foot qui sont encore en vie. Allez les contacter nous aurons un autre article. Moi par exemple.

  7. MOI AUSSI ME JOINS AUX AUTRES POUR FELICITER L’AUTEUR DE CET ATRICLE COMBIEN BIEN REDIGE.

  8. Jean-Jacques

    Au lecteur prisonnier, je révèle mes sources immédiates, paraphrasées, qui ont inspiré mon précédent commentaire chantant votre Grandeur poétique :

    Homme prisonnier de ta pansée inhumaine, toujours tu haïras Tanganyika !
    Tanganika est ta tombe, où tu contemple ton miroir :

    « Dans le déroulement infini de sa lame,
    Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer.
    Tu te plais à plonger au sein de ton image ;
    Tu l’embrasses des yeux et des bras, et ton cœur
    Se distrait quelquefois de sa propre rumeur,
    Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage. »

    « Démons et merveilles Vents et marées
    Au loin déjà la mer s’est retirée Et toi
    Comme une algue doucement caressée par le vent
    Dans les sables du lit tu remues en rêvant Démons et merveilles
    Vents et marées. »

    SB

  9. Rupande

    Ca c,est la croiyance de nos enceitres,le colonisateur nous a donne la bible et nous a fait oublier nos valeurs anciennes,il nous a appris que ce que faisaient nos enceitres étaient mauve,donc nous somme une generation sans histoire,on est ni occidentaux ni Africains,tous le pays est plein des églises occidentales ou arabes,ou est l,église de nos enceitres?Actuellement on s,entretue malgré les millions d,églises qui sont au Burundi,on découvre meme des armes chez certains hommes de Dieu,alors qu,avant l,arrive des colons on avait notre églises qui nous unissait tous,on s,aimait et on deffendait en meme temps les valeurs de notre chère patrie.

  10. Niyonkuru du deo

    Quel magnifique style
    C’est de la très belle poésie en prose certes
    Je suis émerveillé de découvrir qu’il existe des gens qui manient si bien la langue française dans notre pays
    Et serai heureux de rencontrer l’auteur
    Deo

  11. De la sorcelerie ! Tous les sorciers étaient condamnés à mort dans l’ancien testamment.Heureusement que Jésus christ est venu et est mort pour nos péchés y compris ceux du féticheur-sorcier le plus redouté de notre planète terre.Désormais,personne ne sera condamné par Dieu à cause de ses péchés mais sera condamnée parce qu’il a renie le don de Dieu qui lave les péchés du monde.Que ces pêcheurs entendennt!Ce ne pas en pretextant être chrétien qu’on le devient.Il n ya pas de chrétien qui pratique le péché;toute personne qui pratique le péché est du diable,pratiquer le pêché c’est rebeller contre Dieu et qui se rebelle de Dieu est enfant du diable.Que les soidisant chrétiens écoutent et entendent

    • Jaspe uvuze ukuri uhezagirwe cane kuko ntushobora kuvugira IMANA udafise evocation de saint esprit.icaha numwansi wubugingo buhoraho.abo na barozi mubandi bakwiye kwihana KRISTO YESU aba babarire.

  12. kadodn

    Qu-est ce qu-il connait le pauvre, si ce n-est que des mites.
    Tous les pêcheurs partout dans le monde ont cette mentalité païenne et préscientique?
    Je ne le crois pas.

  13. Un rituel inhabituel commence?ou habituel ivyo nivyakera cane,gusa niho bikija ahabona.

  14. Athanase Karayenga

    Mon cher Abbas,

    Mille bravos pour ce très joli papier. Très inspiré. Très inspirant !

    Ainsi, on apprend que les divinités sont invoquées et sollicitées pour toutes sortes d’opérations au Burundi. Les pêcheurs pour avoir une pêche miraculeuse de mukeke et de ndagala. Les politiciens pour capturer les électeurs grâce aux filets à la maille fine de la CENI. Les premiers sont de sympathiques pêcheurs. Les seconds sont de redoutables pécheurs !

    Quel beau pays, le Burundi, quand même ! Les dieux de la pêche pour les premiers et les mauvais génies de la politique pour les seconds ne sont jamais au chômage chez nous !

    Il y a plusieurs années, un forgeron des environs de Kinyinya, à l’est du pays, déclarait au cours d’un entretien sur les rites liés à son métier, qu’il était interdit, aussi, aux forgerons de passer la nuit avec leurs épouses la veille d’une journée où ils devaient fabriquer un ustensile. Le métal aurait cassé, semble-t-il ?

    Mais c’est quoi ce pays où l’amour éloigne les poissons et brise le métal ? On s’étonne après qu’il y ait tant de haine !

    Athanase Karayenga

    • Sendegeya

      Merci Abbas pour cet article bien riche. Je connais votre style linguistique depuis l’Universite du Burundi.
      Un bon eleve applique de Moliere. Bravo

    • Baobab

      @Athanase Karayenga
      « …qu’il était interdit, aussi, aux forgerons de passer la nuit avec leurs épouses la veille d’une journée où ils devaient fabriquer un ustensile. »
      J’ai cru entendre un jour que chez certains footballeurs professionnels dans des pays dévelopés, c’est pareil! Je ne rigole pas en plus! Comme quoi!!!

  15. Jean-Jacques

    Monsieur Abbas MBAZUMUTIMA,

    Ce n’est pas un article tout cour. C’est un grand portrait de la nature. Un vrai chef d’œuvre authentique. La plume à la main, le regard à l’horizon scrutant le mystère du Tanganyika, les mains en attente de capturer quelques kilos de ndagala et, pourquoi pas mukeke, la famille est nombreuse. Elle est d’appétit à demain. Grand cadeau matinal pour une journée meilleure et féconde.
    Pour aujourd’hui et peut-être pour de bon, je m’en fous des politicailles : Le menu à la carte des pauvres.

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