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Opinion*/ Lettre ouverte à Mgr Joachim Ntahondereye, Président de la Conférence des évêques catholiques du Burundi

16/09/2018 La Rédaction Commentaires fermés sur Opinion*/ Lettre ouverte à Mgr Joachim Ntahondereye, Président de la Conférence des évêques catholiques du Burundi
Opinion*/ Lettre ouverte à Mgr Joachim Ntahondereye, Président de la Conférence des évêques catholiques du Burundi

Cc Nonce apostolique du Saint-Siège à Bujumbura

Monseigneur,

Je viens d’apprendre que le Saint-Père a convoqué à Rome, du 21 au 24 février 2019, tous les présidents des Conférences épiscopales du monde entier afin de se pencher sur les terribles horreurs qui affligent l’Eglise du Christ. La convocation pontificale fait suite aux récentes révélations sur l’ampleur des « crimes et atrocités » (sic) commis aux Etats-Unis contre des enfants et de jeunes femmes vulnérables. Après l’Europe et l’Amérique latine. En désespoir de cause, le Saint-Père en a appelé directement au Peuple de Dieu pour l’aider à sauver la Sainte Eglise catholique et apostolique des souillures lui infligées par ses propres clercs et pasteurs (Lettre du pape François au Peuple de Dieu, 20 août 2018). Le pape des pauvres, François, sait qu’il ne peut plus compter sur la hiérarchie ecclésiale gangrenée par l’esprit de dissimulation et de double vie qui a été érigé en véritable doctrine dans le monde en général et en Afrique en particulier.

Le rapport judiciaire de l’Etat de Pennsylvanie aux Etats-Unis qui a suscité la honte et la révulsion du pape se lit comme un catalogue d’horreurs. Les vies de milliers d’enfants et de jeunes femmes vulnérables ont été à jamais brisées, physiquement et moralement.

Certains se sont suicidés, d’autres sont devenus des loques humaines. En Afrique et au Burundi, il nous est difficile de rationaliser les actes contre nature infligés à des enfants en occident. Les abus perpétrés en Afrique et au Burundi sont d’une autre nature comme les a documentés le rapport compilé par la sœur médecin, Sr. Maury O ’Donohue pour le Vatican. La sœur catholique concluait que ce qu’elle avait découvert « dépassait l’entendement » (sic). Le rapport produit sous le pontificat du pape Jean-Paul II n’a eu aucune suite car l’époque était encore adepte de la vieille habitude de dissimulation et de double vie. Si le rapport était sorti sous l’actuel pontife, tous les évêques d’Afrique et de Madagascar auraient démissionné comme l’ont fait récemment leurs confrères chiliens. Les horreurs qui y sont décrits n’ont d’égal que ceux de Pennsylvanie.

Je passe sous silence les terribles constatations du Dr. Sr. Maury O’Donohue en Afrique et au Burundi pour me limiter à la terrible injustice que constitue l’abandon des enfants sacerdotaux et de leurs mamans (dont de nombreuses religieuses). Ils sont souvent abandonnés dans la misère pendant que les géniteurs poursuivent leur brillante carrière ecclésiale. La sœur médecin, féministe patentée, fustige l’injustice faite aux religieuses chassées de leurs congrégations à cause des œuvres sacerdotales pour retourner avec bébés dans l’extrême pauvreté à laquelle elles avaient échappé en entrant dans les ordres alors que les auteurs se la coulent douce ou sont envoyées aux études. Les enfants sacerdotaux burundais vivent dans une misère morale et matérielle indescriptible. Ils grandissent sans nom, sans famille dans une société où la survie dépend des réseaux de solidarité familiale et clanique. Ils sont souvent marginalisés comme enfants de la honte ou persécutés par peur du partage du maigre héritage alors que ce sont des étrangers à la famille. Certains sont cachés et élevés dans des orphelins ou confiés à des familles d’accueil. Leurs géniteurs continuent à jouir fièrement de leur prestige ecclésial sans se soucier des vies détruites.

Le fléau remonte jusqu’au temps des missionnaires. A l’indépendance en 1962, les enfants des missionnaires ont été arrachés à leurs mères et expédiés en Europe pour vivre dans des orphelinats. Une femme de ma paroisse de campagne, elle, est restée. C’est désormais une vieille paysanne blanche, aux pieds nus, cheveux longs, les talons craquelés par le travail aux champs sans chaussures, sanglée dans des pagnes traditionnelles comme n’importe quelle paysanne burundaise. Et pourtant elle ne manquait jamais à la messe le dimanche malgré le tohubohu que provoquait son arrivée dans l’Eglise. Il fallait un caractère hors pair pour rester imperturbable face à une foule qui vous considère comme une bête de foire. Son père, missionnaire belge, a pleuré en pleine messe pendant ses adieux. Mgr Grauls venait de l’expulser sur le champ après dénonciation du bébé africain par les instituteurs qui détestaient leur directeur d’écoles. Comme quoi, la faiblesse humaine frappait même les missionnaires venus d’aussi loin comme elle afflige leurs successeurs Africains condamnés à la discipline contre nature du célibat.

Depuis 20 ans, l’Eglise américaine a payé environ 4 milliards de dollars en compensation aux victimes des abus sexuels. Beaucoup de diocèses sont en faillite financière de ce fait. Le jour où les enfants et les mamans africains abandonnés exigeront compensation, l’Eglise d’Afrique et du Burundi, n’aura plus rien à se mettre sur le dos. Lorsque j’ai fait, dans un journal de Bujumbura, la recension du rapport réalisé par Dr. Sr. Maury O’Donohue sur les horreurs sacerdotaux en Afrique et au Burundi, un prêtre professeur d’université, a réagi affirmant qu’il connaissait ce document et que les prêtres qui y sont décrits « ne sont pas des prêtres » (sic). Hélas, les événements récents nous prouvent que c’est un fléau généralisé. J’ai récidivé en mai 2010 par un autre article écrit suite à la sévère lettre du pape Benoît XVI à l’Eglise en Irlande. La publication de l’article m’a valu des attaques ad hominem sans précédent. Les hommes d’Eglise burundais n’ont pas supporté que j’ose jeter la lumière sur une vie entière de dissimulation et de double vie.

Un jeune prêtre m’a reproché de dire des choses que « personne n’ose dire » (sic). Voilà le drame de notre Eglise. Un jeune prêtre sait dès le départ qu’il doit vivre dans la dissimulation et l’hypocrisie. Et pourtant l’Evangile proclame que « la vérité vous rendra libres ». Une vie de dissimulation et de mensonges est antinomique avec l’Évangile du Christ que l’on prétend servir.

D’aucuns se demanderont pourquoi mon intervention ici et maintenant. Un. Je suis en enfant de l’Eglise catholique pour laquelle j’ai une affection et une gratitude infinies. Ma famille toute entière et moi-même sommes ce que nous sommes par les bienfaits gratuits de l’Eglise catholique qui nous a donné une éducation d’élite et la survie physique par ses services de santé. De par ma profession, je fais le tour d’Afrique et je descends dans des palaces de rêve où l’on se demande si une telle beauté peut réellement exister. Je n’ai jamais un instant oublié que je dois cet émerveillement à l’Eglise catholique qui m’a donné la meilleure éducation du monde. Même ce français que j’écris je le dois à la gratuite bonté de l’Eglise catholique.
Deux. Je suis un militant des droits de l’homme et je ne supporte pas l’injustice. Le sort des enfants sacerdotaux abandonnés, depuis toujours, comme montré plus haut, m’insupporte. Je ne peux décrire ici mes sentiments lorsque je vois célébrer la messe un prêtre qui a abandonné son enfant dans la misère matérielle et psychique. C’est la même révulsion que ressentent les occidentaux et le pape devant des hommes qui célèbrent l’eucharistie alors qu’ils ont violé des enfants.

Au moment où l’Eglise que j’aime de tout mon cœur et de toute mon âme est accusée d’être une organisation de malfaiteurs, les bénéficiaires de sa bonté évangélique comme moi devons rappeler aux détracteurs l’autre côté de la médaille. Que serait l’Afrique sans l’extraordinaire œuvre salvatrice de l’Eglise catholique ? Une poignée d’aventuriers du Christ, jeunes et fous de l’Evangile, arrive au tournant du siècle dernier dans nos contrées et transforment en un rien de temps, de fond en comble, nos vies, nous apportant l’éducation, la santé, la modernité. Sans oublier leur lutte contre la traite des esclaves par les Arabes qui ravageait l’Afrique orientale et centrale. Les crimes et atrocités actuels peuvent-ils effacer d’un trait l’œuvre grandiose et gratuite (j’insiste) de l’Eglise catholique en Afrique  en général et au Burundi en particulier? Un exemple éloquent de l’exigence de nuance dans la condamnation de l’Eglise catholique m’a été donné par un collègue rwandais à qui je demandais comment il pouvait encore rester chrétien pratiquant alors que l’Eglise catholique au Rwanda a participé au génocide contre les Tutsis. « C’est la même Eglise qui nous a accueillis comme réfugiés en Tanzanie et nous a donnés une éducation » m’a-t-il répondu me laissant bouche bée. De même, face aux horreurs actuels, nous ne devons jamais oublier les bienfaits incommensurables de l’Eglise catholique en Afrique. Aux autres la condamnation sans appel. En Amérique du Nord, en Europe et en Amérique latine. Pas en Afrique ! Lors du centenaire de l’arrivée au Burundi des Sœurs Blanches, j’ai commis, en octobre 2006, un article sur ces extraordinaires Amazones du Christ qui nous ont apporté l’éducation des filles, l’hygiène, la santé maternelle et infantile, les métiers féminins comme la couture etc. L’article a fait le tour du Burundi et est allé jusqu’au Vatican. Leurs bienfaits et sacrifices ont transformé nos vies de façon radicale. Je dénonce les coupables travers de mon Eglise sans jamais oublier, au grand jamais, son œuvre salvatrice, matériellement, humainement et spirituellement.
Devant l’actuelle décomposition économique, sociale et morale de notre pays, je me surprends parfois avec la nostalgie des missionnaires. Comment pouvons-nous être le pays le plus pauvre et le plus malheureux du monde, alors qu’une poignée de jeunes fous du Christ ont réussi à transformer notre nation en un rien de temps ?

Monseigneur,

Le pape dans sa lettre au peuple de Dieu dénonce aussi les abus de pouvoir et de conscience. En plus des abus sexuels. Comment oublier le sort des religieuses burundaises opprimées par leurs supérieures ou consœurs jusqu’à perdre raison ? C’est le pape François qui nous a appris lors de son investiture la notion de l’humilité et cette parole digne d’anthologie : « Le plus grand pouvoir c’est le service aux autres ». Ce n’est pas opprimer les autres. Dans sa lettre au peuple de Dieu, le Saint-Père fustige aussi dans des termes sévères le cléricalisme qui nous cause tant de tort au Burundi en privilégiant le paraître sur l’être. Le pape François ne supporte pas viscéralement l’hypocrisie ecclésiale qui semble érigée en doctrine au Burundi et en Afrique. Les jeunes qui s’engagent au service du Christ devraient vivre en vérité. Le Christ est venu pour qu’ils aient « vie et une vie abondante ». Il n’est pas venu les condamner à vivre dans la dissimulation et l’hypocrisie, ni dans la misère sexuelle qui provoque les « crimes et atrocités » qui révulsent la conscience mondiale. Je vois de jeunes clercs en Afrique et au Burundi pour lesquels le célibat est un calvaire impossible à supporter d’où les horreurs documentés par Dr. Sr. Maury O’Donohue.

Monseigneur,

Je demande votre indulgence pour mon outrecuidance, mais peut-on encore cacher la fumée à la burundaise alors que la maison brûle ? Je voulais tout simplement apporter ma contribution avant votre départ pour Rome, en réponse à l’appel du Saint-Père demandant au peuple de Dieu de l’aider à sauver la sainte Eglise rongée par ses propres clercs et pasteurs puisqu’il ne peut plus compter sur la hiérarchie ecclésiale. Connaissant votre parler-vrai, je suis convaincu que vous ne laisserez pas vos frères africains dans l’épiscopat se complaire dans la dissimulation traditionnelle. Si je ne vous le disais pas, qui d’autre vous le dirait puisque la dissimulation ecclésiale est devenue une seconde nature au Burundi, en Afrique et dans le monde.

Filialement vôtre,

Chrysostome (Chris) Harahagazwe
Traducteur Freelance Anglais-Français
Membre fondateur de la Ligue Iteka
Auteur de nombreux articles sur la vie politique et sociale du Burundi

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