La justice burundaise, capable de juger les crimes ?

Vendredi 27 octobre, Bujumbura se retire définitivement de la Cour pénale Internationale. Le récent rapport onusien met en doute sa volonté et sa capacité à juger les crimes commis depuis avril 2015. Bujumbura rétorque que la justice burundaise s’en occupe. Iwacu revient sur quelques cas d’assassinats et d’enlèvements.

Réalisé par ChristianBigirimana, Fabrice Manirakiza et Rénovat Ndabashinze.

Edition : Elvis Mugisha

Lieutenant-Général Adolphe Nshimirimana

Il a été tué,  le 2 août 2015, dans une attaque à la roquette contre sa camionnette sur la route nationale N°1, à Kamenge, tout près de l’Hôpital Roi Khaled, par des inconnus.  L’attaque a eu lieu vers 9h. 

Dans un message adressé à la Nation, ce jour même, le président Pierre Nkurunziza a donné une semaine aux corps de défense et de sécurité pour trouver les auteurs de ce crime.

Jean Bikomagu

C’est la victime de l’Assomption. Il était aux environs de 12h30, le colonel Jean  Bikomagu rentrait de la messe du samedi 15 août 2015. Arrivé devant chez lui sur le Boulevard du Japon, une voiture de marque Probox a foncé sur sa jeep Prado en tirant une rafale de kalachnikov sur sa portière. L’ancien chef d’Etat-major de l’armée burundaise a été fauché par cinq balles qui l’ont atteint au thorax. Il était avec sa fille de 15 ans. Cette dernière a été touchée à la jambe droite.

La présidence de la République a été la première à réagir. « Pierre Nkurunziza condamne avec la plus grande énergie cet acte ignoble perpétré à l’encontre du colonel Bikomagu », a indiqué le porte-parole de la présidence, Gervais Abayeho. Il a ensuite ajouté que le chef de l’Etat a « présenté ses condoléances à la famille » et a « demandé aux services de sécurité et aux services judiciaires de faire en sorte que les auteurs de cet assassinat soient arrêtés et traduits devant la justice.» Jusqu’à aujourd’hui, on ne connaît pas les auteurs et les mobiles de cet assassinat. 

Zedi Feruzi

Avec son garde du corps, le président de l’Union pour la paix et la démocratie(Upd-Zigamibanga) a été tué dans la soirée du 23 mai 2015, à Ngagara, commune Ntahangwa. Il rentrait chez lui  à pied vers 19h. Après le forfait, des témoins ont affirmé avoir vu une voiture Toyota s’enfuir. Ils indiquent que les criminels, qui étaient à bord, lui ont tiré dessus à la Kalachnikov  à bout portant au niveau de la poitrine. Dans cette attaque, un journaliste de la Radio Bonesha FM et un autre garde du corps ont été blessés. Les mêmes sources ont révélé que les bourreaux portaient des tenues de l’Agence pour la protection des institutions (API). Ce qui a été qualifié par la présidence comme une manœuvre visant à brouiller les pistes et à faire endosser cela au gouvernement.

Patrice Gahungu

Ce porte-parole de l’Upd-Zigamibanga a été assassiné par des inconnus, lundi 7septembre 2015, vers 23h. D’après les témoins, il rentrait chez lui à bord de son véhicule quand des hommes armés lui ont tiré dessus. Son véhicule porte des impacts de balles sur la portière avant.

Hafsa Mossi

Cette ancienne ministre en charge de la Communauté est-africaine et députée à l’East African legislative assembly (EALA) a été tuée, le 13 juillet 2016, dans le quartier de Gihosha, zone Gihosha, commune Ntahangwa. C’était en pleine avant-midi, autour de 10 h 30lorsqu’elle sortait de son domicile. Après cet assassinat, Pierre Nkurikiye, porte-parole de la police, a dit qu’un véhicule immatriculé en Tanzanie lui a coupé la route, et un homme a ouvert le feu sur elle avant de prendre le large.Hafsa Mossi est décédée avant d’arriver à l’hôpital. Un assassinat qui a été qualifié d’ignoble et de lâche par le président Nkurunziza. « C’est une perte inestimable pour le Burundi, sa famille et toute l’EAC.»

Général de brigade Athanase  Kararuza

Le général de brigade Athanase Kararuza, son épouse et deux de ses gardes du corps ont été tués dans une embuscade tenue  à l’entrée du Lycée Saint-Esprit de Bujumbura, le 25 avril 2016, vers 7h. C’est dans la zone Gihosha, commune Ntahangwa. En compagnie de son épouse, il venait déposer sa fille au lycée. Cette dernière, elle-même gravement blessée, a finalement rendu l’âme après évacuation à l’Hôpital Militaire de Kamenge.

Lieutenant-Colonel DariusIkurakure

Ce commandant du camp Muzinda, qui était également chargé des opérations dans les quartiers nord de la capitale Bujumbura, comme Mutakura, Cibitoke et Ngagara, a été assassiné le 22 mars 2016 dans les enceintes de l’Etat-Major de l’armée burundaise. L’assassin a pu s’échapper en passant par la Clinique Prince Louis Rwagasore. Dans la foulée, l’Etat-Major général de la FDN a recommandé à tous les militaires de « rester sereins,calmes et unis pour résister à toute forme de manipulation visant à détruire ce corps. »

Major Didier Muhimpundu

Ce directeur adjoint du service santé à l’Etat-major général de la FDN a été assassiné par des inconnus, le jour même de l’assassinat de Darius Ikurakure,en face du snack-bar Hibiscus sur l’avenue de Grèce.  Gaspard Baratuza s’est fendu d’un tweet : «#Burundi #MDNAC déplore mort du Maj MUHIMPUNDU Didier tué par criminel non encore identifié dans la soirée 22/3/016 dans un bar #Bujumbura.» Le major Muhimpundu venait de recevoir un coup de fil. Le correspondant lui demandait de le retrouver dehors.D’aucuns parlent d’un piège. Ce meurtre n’a jamais été élucidé.

Le ministre Emmanuel Niyonkuru

Le ministre de l’Eau, de l’Environnement, de l’Aménagement du Territoire et de l’Urbanisme, Emmanuel Niyonkuru, a été assassiné le 1 janvier 2017. « #BurundiCriminalité : Ministre de l’eau et environnement tué par pistolet d’1 criminel en rentrant chez lui à Rohero, vers 00h45′ », annonce, par twitter, Pierre Nkurikiye. D’après lui, le ministre était à bord de son véhicule avec une femme. «Une personne a tiré trois coups de feu sur le ministre avec un pistolet et il est mort sur le champ.»

Dans lafoulée, la police procède à des arrestations. La femme qui était avec le ministre est interpellée immédiatement ainsi que deux sentinelles qui gardent la résidence du ministre. Suivra ensuite l’arrestation de Benoît Ndorimana, le patron du Bar-Restaurant «Chez André», un établissement que le ministre venaitde quitter avant son assassinat. Ce dernier sera relâché, par la suite. Le lendemain, deux serveurs de ce même restaurant, Nadège Nkunzimana et Amissi Juvénal, sont aussi appréhendés.

Sur son compte twitter, le président Nkurunziza, a vite réagi : «Le ministre Emmanuel Niyonkuru a été assassiné cette nuit. Condoléances à la famille et à tous les Burundais. Ce crime ne restera pas impuni.» Un flou plane toujours autour de cet assassinat.

Famille Christophe Nkezabahizi

Des agents de l’API, lourdement armés de mitrailleuses et de lance-roquettes, arrivent chez Christophe Nkezabahizi. Ils ordonnent à tous ceux qui se trouvent dans la maison, et qui n’ont rien à se reprocher de sortir. Ce cameraman de la Radio-Télévision Nationale du Burundi (RTNB) sort le premier et décline son identité. S’en suivra une balle en pleine tête. Sa femme, Alice Niyonzima, ses deux enfants, Inès Nikura Kamikimana et Trésor Irakoze et son neveu, Evariste Mbonihankuye, subiront le même sort.

Le lendemain, dans une conférence de presse au quartier général de la police, Pierre Nkurikiye,porte-parole du ministère de la Sécurité publique, reconnaîtra neuf morts «dans des échanges de tirs entre la police et des  malfaiteurs. »  Toutefois, il se garde de faire endosser la responsabilité de la mort du cameraman et de sa famille sur aucun des protagonistes. Il se contente de parler des effets collatéraux : « Les enquêtes policières détermineront qui sont les auteurs de la mort du journaliste.» La famille attend toujours les conclusions de ces enquêtes.   

Un couple effacé à Kamenge

Egide Twagirayezu (35 ans) et son épouse Yvette Irakoze (32 ans) ont été assassinés, dans la soirée du 12 août 2015, à Kamenge, commune Ntahangwa, sur la RN 1, à proximité du bar appelé « Le Manguier ».  Le mari était conseiller juridique à la direction commerciale de la Régideso tandis que son épouse enseignait au Lycée Scheppers de Nyakabiga. Ils ont laissé deux enfants : une fille de 3 ans et un garçon d’une année.

Trois  « Imbonerakure » tués à  Musaga

CédricKwizera, Audifax Ndayizeye et Ligan Harerimana sont les trois jeunes affiliésau parti Cndd-Fdd tués, à Musaga, dans le quartier Gikoto, commune Muha, dansla nuit du 17 mai 2017. « L’enquêtea déjà commencé et la nuit même il y a eu l’arrestation de quatre suspectstandis qu’un autre d’origine rwandais a été arrêté le matin de ce jeudi »,a déclaré Pierre Nkurikiye, porte-parole de la police, le lendemain de cetriple assassinat.

Oscar Ntasano

Cet homme d’affaires, propriétaire du «Nonara Beach Hotel», est porté disparu, depuis le 20 avril 2017. Il a été enlevé sur la route Bujumbura-Gatumba. D’après différentes sources, il faisait l’objet de menaces à cause d’un contrat de location qu’il avait signé avec  le Bureau des Nations Unies au Burundi (BNUB).

Trois jours après son enlèvement, la police a indiqué, dans un premier temps, que le véhicule d’Oscar Ntasano a été retrouvé, accidenté, sur la route Ngozi-Muyinga  avec à son bord le chauffeur de l’homme d’affaires. Par après, la police a signalé que la victime de cet accident, Lambert Bitangimana, était le ravisseur de cet homme d’affaires.Signalons qu’Oscar Ntasano a été sénateur du Cndd-Fdd de 2005 à 2010, puis député de 2010 à 2015. La police affirme que les enquêtes sont en cours, mais sa famille attend toujours.

Evariste Nyandwi alias Matwi

Ce commerçant de la province Rutana a été vu pour la dernière fois dans la localité communément appelée Birongozi où il venait de déposer sa belle-sœur vers 22h. C’était le 30 décembre 2016. Son véhicule de type Jeep a été retrouvé le lendemain, dans une ruelle près du stade de Rutana, juste à une centaine de mètres de chez lui. Le lendemain, la famille a alerté la police et l’administration.  « Le commissaire provincial de la police nous a rassuré que des enquêtes vont commencer, mais apparemment rien ne semble avoir été fait jusqu’à présent », se plaint un des proches de la famille. «Si le commissaire provincial n’a pas encore approché la famille, c’estpeut-être qu’il n’a pas d’éléments nouveaux. L’enquête continue », dira Pierre Nkurikiye. Depuis cet enlèvement, la famille ne sait plus à quel saint se vouer.

Charlotte Mugwaneza

Le corps sans vie de la secrétaire adjointe du parti MSD dans la zone Cibitoke en mairie de Bujumbura a été découvert près de la rivière Gikoma sur la RN1, dans la matinée du 17 octobre 2015. Elle avait une blessure par balles au ventre.Selon des proches, Charlotte Mugwaneza a été kidnappée par des inconnus à bord d’un pick-up dans l’après-midi du 15 octobre, alors qu’elle se rendait au marché de Cotebu. Sa famille réclame toujours justice.

Marie Claudette Kwizera

Le 10décembre 2015, vers 18h, Marie Claudette est arrêtée près de la Polyclinique centrale de Bujumbura. Selon des témoins, elle aurait été contrainte de monter dans une voiture qui serait du Service national du renseignement (SNR). Depuis ce jour, cette trésorière de la Ligue Iteka est portée disparue. Dans une interview accordée à Jeune Afrique, le 22 novembre 2016, Willy Nyamitwe, conseiller à la présidence en charge de la communication,  a réagi sur cette disparition : « Il y a deux cas qui restent un mystère. Celui de Marie Claudette Kwizera et celui de Jean Bigirimana dont les proches et autres compatriotes restent sans nouvelles. Les enquêtes se poursuivent pour les retrouver, identifier et arrêter les coupables afin qu’ils soient châtiés conformément aux lois en vigueur.» Les activistes des droits humains se posent toujours la question : « Où est Madame Kwizera ?»

Aimé-Aloys Manirakiza alias Musaga et Eddy Uwimana

Le 25mai 2017, les familles d’Aimé-Aloys Manirakiza alias Musaga et d’Eddy Uwimana perdaient la trace des leurs. La dernière fois qu’on les a vus, ils étaient à Kanyosha. Ces deux Imbonerakure collaboraient, selon les habitants de Musaga, avec le SNR. Ils sont accusés d’être derrière la disparition de plusieurs manifestants de Musaga.  Depuis l’exil,l’épouse de Musaga a demandé aux autorités burundaises de lui rendre son mari.

Pantaléon Hakizimana et ses jumeaux

Le 1erjuillet 2015, Frank et Fleury Hakizimana et leur père, Pantaléon Hakizimana, un changeur de monnaie, sont assassinés. Tous les trois ont été abattus d’une balle dans la tête. Ce jour-là, Pantaléon Hakizimana et ses deux jumeaux, d’une vingtaine d’années, gisaient dans la cour sous le regard hébété des voisins.Ces derniers parlent d’une exécution pure et simple. Dans son rapport de 2015,la Commission nationale indépendante des droits de l’Homme (CNIDH) confirme la mort d’au moins 8 personnes, dont Pantaléon et ses fils, mais elle rapporte seulement les explications de la police. «La police a indiqué que ces individus ont été tués au cours d’une  course‐poursuite  entre celle‐ci  et les  auteurs d’une  attaque contre  ladite patrouille qui a emporté les deux policiers.»

Jean Bigirimana

Le journaliste d’Iwacu Jean Bigirimana a été enlevé, le 22 juillet 2016, à Bugarama, commune et province Muramvya. C’était dans l’après-midi, vers 14h.

Les responsables du journal Iwacu ont transmis tous les éléments factuels  de l’enquête menée sur cet enlèvement. Et ilsont introduit une plainte  contre X auprès de la justice. Plus d’une année après, la vérité n’est pas encore là sur ce malheureux évènement.

Léopold Habarugira

Ce cadre du parti Union pour la paix et le développement (Upd-Zigamibanga) a été enlevé en pleine avant-midi du 12 septembre 2017, sur l’avenue Nyankoni, aux environs de l’Institut des sciences de la santé et de développement communautaire,à Mutanga-Nord, zone Gihosha, commune Ntahangwa. Son épouse Libérate Nzitonda,qui était en sa compagnie lors de cet enlèvement, a affirmé qu’un des quatre ravisseurs était en tenue policière et armé. « Ils étaient à bord d’une voiture noirâtre, aux vitres teintées »,a-t-elle témoigné. Juste après, elle assure avoir informé la police.

Cette dernière a annoncé, par le biais de Pierre Nkurikiye, son porte-parole, le début des enquêtes sur cet enlèvement. « Quiconque serait détenteur d’information susceptible de pister la police sur l’affaire est prié de l’aviser au poste de police le plus proche », a-t-il appelé à témoin.

« Nous avons fait  notre travail »

Interrogé, Pierre Nkurikiye,porte-parole de la police, affirme que la police burundaise a enquêté sur tous les cas d’assassinat et d’enlèvement et qu’elle a transmis les rapports au Parquet pour d’éventuelles poursuites. « Nous avons fait notre travail », conclut-il.

« Il faut de la patience »

La ministre de la Justice, Aimée Laurentine Kanyana, indique que tous les dossiers des crimes commis depuis 2015suivent leur cours normal :« Certains ont été jugés, des coupables punis conformément à la loi,d’autres sont toujours devant les juridictions compétentes. »

Bien plus, contrairement aux accusations des uns et des autres, fait-elle savoir, la justice burundaise a toutes les compétences et la volonté de punir les auteurs de différents crimes. « Même à la CPI, il y a des dossiers qui viennent de durer des dizaines d’années sans qu’il y ait encore de jugement. Il faut de la patience. Des fois, la justice n’a pas assez d’éléments pour juger et continue les investigations pour avoir assez de preuves. »

« Il y a eu des arrestations »

Côté ministère public, Agnès Bangiricenge, porte-parole du Parquet, confie que des dossiers ont été ouverts sur tous les cas de crime. « Pour ce qui est de l’assassinat, par exemple, du Lieutenant-général Adolphe Nshimirimana, de Hafsa Mossi, du général Kararuza, il y a eu des arrestations et même des audiences publiques. Sauf pour les cas de Jean Bigirimana et le colonel Jean Bikomagu où les dossiers n’avancent pas par manque d’éléments. »

Concernant le cas d’enlèvement de Léopold Habarugira, elle rappelle que le procureur général de la République s’est exprimé là-dessus.« Il a dit que l’épouse de la victime a relaté le déroulement des faits àla police judiciaire, tout en lui fournissant d’autres informations que la police est en train d’exploiter afin d’identifier les ravisseurs et les arrêter pour être jugés. »

Elle confie trouver surprenant d’entendre certaines voix accusant le Burundi de manque de volonté et de capacités à mener véritablement des enquêtes ou des poursuites sur des crimes.Et de conclure : « Le 18 avril de cette année, le procureur de la CPI a demandé au gouvernement du Burundi  des informations relatives à des dossiers pénaux en rapport avec ces crimes commis depuis 2015. Le gouvernement burundais lui a transmis, le 1er juin, ces informations, allant jusqu’à lui indiquer d’autres dossiers ainsi que leur état d’avancement. »