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Politique

I Opinion I Des bienfaits de la révolte

04-04-2015

J’ai longtemps hésité avant de publier cet article. Je pensais en effet que le contenu pouvait être interprété, par des lecteurs non avisés, comme un appel à mes concitoyens à se révolter. Tout le monde sait néanmoins que se révolter contre l’injustice et le viol de ses droits est utile et salutaire, pour le révolté et pour le coupable. La révolte réduit les tensions et transforme les relations (Cf. Théorie de la Transformation des Conflits).

Si aujourd’hui vous dites à votre épouse qu’elle est moche. Le lendemain vous lui dites que sa cuisine est « dégueulasse ». Le surlendemain que sa mère est une idiote. Si à la quatrième provocation elle ne casse pas les assiettes, attendez la cinquième fois. Elle a probablement un niveau de tolérance à la frustration plus élevé que la moyenne. Le jour où elle explosera, je suis certain que vous commencerez à réfléchir sur la pertinence de votre attitude à son égard.

Un de nos professeurs de Psychologie qui portait le nom de MAQUET nous a expliqué tout une série de choses sur la frustration, l’explosion émotionnelle, le point de saturation de la tension neuro musculaire…C’est-à-dire, que quand vous accumulez les frustrations, il arrive un moment où la tension psychique est tellement forte qu’elle devient insupportable. Vous « explosez »alors par la dépression nerveuse, les crises de sanglots ou des actes de violence.

Avec les récentes descentes dans la rue des populations, à l’occasion de la libération de Bob Rugurika, la révolte des populations de Makambacontre les décisions du CNTB, les multiples sit in chez l’ombudsman, la révolte des planteurs de Stevia, qui voient leurs efforts réduits à néant par des arracheurs manipulés par on ne sait qui…je me suis souvenu de ce cours de Maquet. Des illustrations authentiques de ce qu’il nous a raconté.

Je dis souvent aux parents qui viennent me consulter pour des difficultés de leurs enfants, que je n’aime pas les enfants trop sages, ceux dont on marche sur les pieds et qui ne bronchent pas. Ils souffrent des multiples frustrations dont ils sont victimes. Un jour ou l’autre ils explosent, et font beaucoup de dégâts. Ceci vaut pour les individus que pour les groupes humains. Le problème, c’est que vous ne pouvez pas prévoir quand et pourquoi la petite goutte d’eau va faire déborder le vase.

Les pouvoirs publics devraient faire attention et ne pas négliger ces mouvements de révolte. On sent la tension dans le pays, la population est sous pression : les prix qui flambent, la pénurie d’essencequi n’en finit pas, et qui énerve tout le monde, ces crimes impunis, ces «rumeurs » d’entrainement para militaire et d’armement des imbonerakure…La situation est carrément explosive, et c’est cette marmite bouillonnante qui explosera avec le 3ème mandat…

Deux illustrations:

1. L’affaire Rugurika

L’assassinat des trois sœurs italiennes de chez Buyengero a fait mal à la population de Kamenge et au reste de la population. De vieilles religieuses venues aider les pauvres, et qui sont assassinées de manière innommable. On leur a coupé la tête. Un assassinat qui s’ajoute à beaucoup d’autres dont la justice ne s’est pas vraiment occupée.
La Radio RPA dénonce les assassins. Au lieu d’utiliser ses informations pour découvrir la vérité, on emprisonne le journaliste. Ce fut une grossière erreur. L’emprisonnement de Rugurika est l’événement qui a représenté le point de saturation, la goutte de trop. Sa libération a fourni une occasion d’explosion, une occasion de défoulement collectif.

Cette foule immense qui est spontanément descendu dans les rues de la capitale, l’a fait suite à des frustrations accumulées, conséquences d’une vie de galère, de multiples injustices subies, de la corruption généralisée, de l’impunité des assassins des FNL de Muyinga, de Manirumva, de Léandre…et bien sûr des trois sœurs italiennes. Rugurika est un symbole, un héros, qui a osé détruire un mythe.

2. La CNTB et la population de Makamba

Il y a quelques temps, on avait une vision dichotomisée des choses : les rapatriés, ce sont les hutu qui ont fui le pays et qui sont revenus dans leur mère patrie. Ils doivent récupérer leurs biens un point un trait ! Quel que soit l’occupant et comment il les a occupé. De l’autre côté des tutsi « descendus » de Mugamba, usurpateurs, qui occupent les propriétés des rapatriés « illégalement ».

La révolte des populations de Nyanza Lac a démontré que cette vision des choses était fausse. Les prétendus « usurpateurs » sont de toutes les ethnies. Et puis, les rapatriés ont fini par comprendre, comme ils le disent eux-mêmes, qu’ils ne peuvent pas vivre en paix, avoir la conscience tranquille, après avoir provoqué l’errance et l’indigence de leurs concitoyens. Une convergence d’intérêts a eu lieu entre les deux, ce qui rendait les décisions de la CNTB inacceptables pour les uns et pour les autres. Qui peut leur reprocher de s’être révolté ? Qui peut leur reprocher cet élan de solidarité ?

Le pouvoir est entrain de commettre la même erreur que celle commise par tous les régimes ayant déjà géré le pays. Croire que « le peuple est content », que « le peuple nous adore», que « le peuple est sous contrôle ». Quand Bagaza a débarqué Micombero en 1976, le peuple a applaudit. La veille, le même peuple chantait « Abize ni benshintibazotwarabose…ntawundidushaka gira amahoro ! …». La même mésaventure est arrivée à Bagaza en 1987.
Comme par hasard, les deux venaient de faire 10 ans à la tête de l’Etat. L’UPRONA a commis cette erreur en 1993. J’ai personnellement participé à la campagne électorale de 1993, je ne doutai pas de la victoire. En fait, on n’avait pas compris que le peuple en avait marre de nous et qu’il avait décroché ! J’ai acheté deux coqs, que je pensais consommer le jour de la victoire. Les deux coqs ont passé trois semaines au frigo. Je n’avais vraiment aucune envie de les manger.

Un conseil au Ministre de l’intérieur ou au Maire si je peux me le permettre : si des groupes demandent de faire une marche manifestation, et que celle-ci peut être encadrée par la Police, il faut les laisser marcher. Après la marche, ils sont détendus, moins hargneux, et donc moins dangereux. Si vous leur refusez cette soupape de sécurité, la tension augmentera, ils feront la marche avec ou sans votre autorisation, et c’est souvent ce genre de marche spontanée qui provoque des casses.

Le phénomène Rugurika est illustratif à ce sujet : remercions Dieu qu’il n’y ait pas eu de violences à cette occasion, grâce à l’intelligence des policiers présents dans la foule. Que serait-il arrivé si un policier, envahi de peur, avait tiré sur un manifestant !…

« Un esclave qui n’assume pas sa révolte, ne mérite pas qu’on s’apitoie sur son sort ».

  12   Vos commentaires
  1. Gerard

    Ukuri guca muziko ntigusha.
    Za muracira umugani abandi mwebwe mwabonye vyinshi.

    None iyo sake wari wateguye vyaciye bigenda gute?

    Hari n’ikindi numvise ko imbere yuko Ndadaye bamugandagura ko hariho abari bateguye inyobwa n’imfungurwa kugirango baryimare bamaze gukora ibara. Bari bazi ko bamwica kakaba akamizwe n’ingoma. Ivyabaye Abarundi bose barabizi. Uwobesha n’uwovuga ngo Abatutsi bishwe mu Burundi ngo vyari vyateguwe. Kandi n’abahutu batwaza abandi umukazo nabo nyene usanga barahasize ubuzima muri 1993 bishwe n’abahutu nyene.

    Prof. Joseph , uwoshaka yokwumva izo mpanuro zanyu ndazi ko muri abahinga mu bijanye n’inyifato z’abantu kandi nk’uko mwabivuze mwabonye vyinshi muri kino gihugu.

  2. mandela

    Je ne dirais pas mieux, prof. Si tu pourrais solliciter une interview dans les média locaux pour faire passer cette même réflexion, sûrement que des burundais t’entendraient et réfléchiraient deux fois. Sinon, je ne suis pas très sur si les vampires sourds qui ont infiltre les institutions entendent tes conseils.

  3. rita

    M. Joseph, je suis parfaitement d’accord avec vous, sur la notion de la délicatesse de la gestion des émotions spontanées de groupes humains! Je dis bien humain car c’est un être complexe de part sa nature. Sinon, la notion de contrainte admissible est naturelle et les lois scientifiques le confirment dans plusieurs domaines (surtout génie civil, environnement, etc..), y compris dans la psychologie dont il est question ici! Les soupapes de sécurité qui seraient réellement efficaces ne sont plus nombreuses pour moment! Surseoir sur les décisions de la CNTB ne suffit pas! La voix de la fronde qui s’ajoute aux autres contestataires du 3ème mandat n’arrange pas l’affaire pour l’exécutif! Après le refus de voyager aux deux présidents, du parlement et du sénat, l’exécutif risque de précipiter la fin de son mandat, au détriment de l’avenir du pays, à moins que le président Nkurunziza tempère la situation d’ici peu, pour annoncer qu’il ne sera pas candidat aux présidentielles, appelant ensuite la fronde à regagner le bercail! Au cas contraire, bonjour la situation d’incertitude, car l’achat de consciences de certains ne suffira pas pour stabiliser l’exécutif! A mon avis , si la situation n’a pas encore dangereusement explosé, c’est parce que la population burundaise a été rodé de vivre les tristes réalités, surtout cette dernière décennie! Mais la dernière goutte qui fait déborder le vase est presque là à voir la manifestation spontanée lors de la libération de Bob! A l’exécutif d’agir avec beaucoup plus de sagesse, maintenant plus qu’hier! Sinon….wait and see!

  4. gisi

    Merci Joseph.
    Mesdames et messieurs les autorités, ni mwe mubarirwa. Empechez vos sujets (esclves) d’exprimer leur colère, et vous aurez trouvé une solution explosive.

  5. Ntibashirakandi Libérat

    Cher Joseph, merci pour cette analyse et surtout les conseils prodigués aux décideurs politiques. Il est urgent que les plus hautes autorités du pays prennent toutes les dispositions pour assurer la sécurité de tous les Burundais. Nous aprenons que plusieurs milliers de Burundais ont déjà fui le pays, les uns sont au Rwanda, d’autres en Tanzanie et en Zambie. Comment on en arrive là alors que le Burundi a des institutions élues. Il est urgent me semble – il que le chef de l’état sort de son silence et adresse un message de paix et de réconfort à tous les Burundais. Il faut prendre toutes les mesures qui s’ imposent pour que les institutions puissent continuer à fonctionner, et surtout éviter un bain de sang de trop. Le désordre n’augure rien de bon. Tous les hommes politiques, la société civile devraient se mettre autour d’une table et dialoguer, pour éviter une crise politique majeure et surtout rassurer les Burundais, diminuer les tensions et la peur. Tous les Burundais doivent absolument refuser sans violence le retour en arrière. Encore une fois, merci Joseph, les grands hommes se manifestent dans des moments difficiles. Bravo pour cela.

  6. Gregoire

    Professeur avec tous mes respects je vous salue.

    Article très bien écris. ça vaut la peine avec autant de traumatisme qu’à connu notre pays pendant toutes années donc des frustrations. Qui a connu tout ça ne peut vouloir que ses enfants en subisse la même chose. Raison pour laquelle ceux qui peuvent les écarte des bourbillons surtout de ce dernier pouvoir issu de la rébellion.
    Les assassinats connus depuis le maquis, les parents égorgés ou tués lors de leur entrée au Burundi sillonants les collines du Burundi depuis la Tanzanie jusqu’à l’assassinat des 3 soeurs catholiques les burundais en ont assez. Ma question est celle-ci : Combien de burundais souffrent-ils de problèmes psychiques au niveau national s’il vous plaît et comment y rémedier?

    • Ntiwihebure

      Evitons de verser dans un sentimentalisme, gardons-nous d’accaparer un sadime non plus; mais visons cette « science »- là. C’est vrai mais…! Aucune théorie n’est neutre. Chaque ombre est témoin d’une lumière, et derrière l’ombre il ya une certaine obscurité, souvent si faible qu’à travers elle on peut voir, au moins appercevoir ce qui se passe de l’autre coté. Tout ce que cityen l’ambda a vu et vécu au pays des tambours dépassant de très loin ces exemple, ce choix obéit-elle à une certaine logique ou elle est arbitraire?

      • Nduwayo

        Merci professeur pour cet article. Je me permets juste de partager cette citation qui va dans le sens de ce que vous avez écrit
        « La guerre ne tient jamais à une raison unique. Mais à un problème qui n’a jamais été traité et qui entraîne un second, puis un troisième pour finir par exploser en consumant tout… »
        Tom Clancy, auteur américain.

    • Ndikumana Roger

      @ Gregoire: »Combien de Burundais souffrent-ils de problèmes psychiques au niveau national s’il vous plait et comment y remédier? »

      Je ne suis pas psychologue et je ne pense pas que vous aurez une réponse précise à votre question.
      Je ne suis pas très sure que l’on s’occupe comme il se doit de la santé mentale au Burundi.
      Ce dont je peut vous dire c’est qu’il doit y avoir beaucoup de personnes qui ne vont pas bien mentalement vu le passé et ou le présent du pays des tambours: toutes « ethnies » confondues.
      Si demain ou après demain le pays est plus stable qu’il l’est aujourd’hui ou qu’il l’a été dans le passé,….(sans doute après la C.V.R),….l’effet de la compensation fera mal et il faudra que les services habilités soient prêt à relever le défit.

  7. Jacques Gasana

    Eh Iwacu, comment vous vous mettez à vendre le travail du professeur Ndayisaba. Réservé aux abonnés? Oui, mais pour les articles des journalistes que vous payez. C’est quoi votre part et celle de l’auteur?

    • N-ukuramba ni ukubona

      Merci Professeur.
      Votre article vaut mieux que l’ autre citation que des gens qui voient plus loin aiment utiliser:
      《La vérité s’appelle Dieu et le mensonge le mensonge ne dure pas plus qu’ une demi- journée.》

    • nkuba

      @Gasana. Comment peux-tu connetre ls abonnés alors que tu est hors boite?????? Tout ceci cache qlq chose entre vous,iwacu et Ndayisaba.

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