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Politique

Bagaza, l’héritage d’un grand homme

23-05-2016

Jean-Baptiste Bagaza a été enterré, ce mardi 17 mai à Vugizo, (Bujumbura mairie) en présence du chef de l’Etat. Adulé ou critiqué, l’ancien homme fort ne laisse personne indifférent.

La famille de feu Jean Baptiste Bagaza après avoir déposé quatre gerbes de fleurs sur sa tombe

La famille de feu Jean Baptiste Bagaza après avoir déposé quatre gerbes de fleurs sur sa tombe

9 heures. Une messe de requiem a eu lieu à la Cathédrale Régina Mundi de Bujumbura en présence du président Nkurunziza et d’autres hautes autorités du pays. L’épouse de Bagaza et ses quatre filles sont présentes. L’Ouganda est représenté par un ministre et deux filles du président Yoweri Museveni.

Dans son homélie, Mgr Evariste Ngoyagoye annonce que le président défunt s’était déjà réconcilié avec l’Eglise catholique. Une révélation suivie par des applaudissements. La parole est ensuite donnée à Fausta Bagaza, son épouse. Elle s’agenouille devant le président Nkurunziza et demande pardon pour toutes les erreurs commises par son défunt mari.

A 12 heures. Destination Kiriri dans l’une des parcelles de l’ancien Président aménagée pour la mise en terre. Le cercueil de la dépouille mortelle est sous escorte militaire, couvert du drapeau national. Toutefois, sur place le constat est désolant. L’état de la toiture des maisons, les murs … Tout montre que la parcelle était à l’abandon.

Pour cacher cette misère, fenêtres et autres portes délabrées sont cachées par de longs rubans aux couleurs du drapeau national. « Le président Ntibantunganya a habité cette parcelle pendant un certain temps », souffle un vieil homme croisé sur place. Et d’affirmer que la parcelle était inhabitée depuis 1997 : « Une position militaire y avait été installée. »

Le père des orphelins dixit Nkurunziza

« Jean Baptiste Bagaza est ma référence», dira le président Nkurunziza dans son allocution. Déjà orphelin à son accession au pouvoir, il a indiqué que le président Bagaza était un bon père des orphelins, victimes de la crise qui venait de secouer le pays. Pas de divisions ethniques durant son règne. Il s’est donné corps et âme pour le développement du pays. « Quand il a été destitué, j’ai été choqué », déclare le numéro Un Burundais, précisant que sa mort est une chance au Burundi. En effet, a-t-il souligné, il est le 1er Président à connaître une mort naturelle. Bref, le président Nkurunziza garde du défunt l’unité, l’amour du travail et le développement du pays.

Zénon Nimubona, président du Parti pour le redressement national (Parena), soulignera pour sa part, que le président Bagaza regrettait que ses successeurs n’aient pas pu maintenir le pays sur le rail de la cohésion sociale et du développement : « Par exemple, il se demandait comment après tant d’années, des projets déjà négociés et planifiés n’ont pas été exécutés ou ne sont pas opérationnels». D’autres grands chantiers déjà initiés se sont arrêtés ou des usines tombées en faillite. La non maîtrise de la pression démographique galopante lui faisait mal également selon le président du Parena.

Le grand-frère du Président Bagaza dira quant à lui, non sans un certain humour, que son frère était juste et favorisait les personnes compétentes : « Quand il est devenu président, moi j’étais administrateur de Nyanza-Lac.

Sur 99 administrateurs, seul celui de Mwumba n’a pas été congédié. Et moi, je lui ai demandé : allez-vous moi aussi me remercier ou je vais être gouverneur ? ». Et la réponse a été nette : « Remercié car il y a des personnes instruites qui vont occuper ces postes. »

Les cérémonies se sont clôturées vers 15 heures après un extrait du discours du Président Bagaza lors du 22ème anniversaire de l’Indépendance du Burundi où il avait beaucoup insisté sur la souveraineté nationale et le dépôt de gerbes de fleurs. Etaient également présents les deux vice-présidents de la République, les deux présidents du Parlement, l’ancien président Domitien Ndayizeye, des ambassadeurs accrédités à Bujumbura…


Le bâtisseur de l’économie burundaise

L’ancien président Jean Baptiste Bagaza a un bilan économique largement positif. Routes, écoles, barrages hydroélectriques… La plupart d’infrastructures ont été construites pendant son règne.

Aéroport International de Bujumbura, une des œuvres du président Jean Baptiste Bagaza

Aéroport International de Bujumbura, une des œuvres du président Jean Baptiste Bagaza

« Il avait compris que seul le développement sortira le Burundi des affres de l’ethnisme et des conflits répétitifs », a déclaré Zénon Nimubona, président du Parena, lors de son enterrement. Pour se renseigner sur la véracité des rapports des moniteurs agricoles, Bagaza n’hésitait pas à se rendre au fin fond du pays.

Il tenait beaucoup à l’autosuffisance alimentaire et des SRD (Sociétés régionales de développement) ont été créées. La réalisation et la gestion des projets de développement financés par l’Etat étaient leurs missions premières. Et dans un entretien accordé à Iwacu, en 2012, Zénon Nicayenzi, un ancien homme politique, a déclaré : « Le président Bagaza a adopté la méthode de faire passer l’économique avant la politique. C’est un modèle qu’il a trouvé, peut-être, dans les pays de l’Asie du Sud-est où ces derniers se sont développés en privilégiant l’économie par rapport à la politique ». La production du café a plus que quadruplé entre 1976 et 1987 grâce à une politique d’extension des plantations et de rajeunissement des plants. Des efforts importants ont été consentis dans la vaccination des troupeaux, la diffusion des vaches de race à partir des stations zootechniques de l’ISABU et l’insémination artificielle.

Grand chantiers

La majeure partie des infrastructures économiques date de la 2ème République. M. Nicayenzi a cité entre autres les routes macadamisées, des centrales hydroélectriques comme Rwegura, des industries comme l’ex-COTEBU (Complexe Textile de Bujumbura), la VERUNDI, l’ONAPHA (Office national pharmaceutique), l’OTB (Office théicole de Bujumbura), etc. L’aéroport international de Bujumbura a vu le jour. C’est également à son époque que la radiotélévision nationale du Burundi (RTNB) a commencé à émettre.

Un programme de reboisement des montagnes a été initié sous la 2ème République. Dans le secteur éducatif, le taux de scolarisation qui oscillait autour de 30% est monté jusqu’à 70%. Toutes les universités publiques que compte le pays datent de son règne.

Au niveau culturel et touristique, Pascal Barandagiye, ministre de l’Intérieur, a évoqué la construction du Musée vivant de Bujumbura, la création des orchestres nationaux comme Amabano. Des hôtels modernes sont érigés comme l’hôtel Méridien Source du Nil, Club du Lac Tanganyika, etc.

Au niveau diplomatique, il a permis au Burundi de s’intégrer dans des organisations régionales et internationales. Un Sommet France-Afrique s’est d’ailleurs tenu à Bujumbura.

Sur le plan social, la vassalité (Ubugererwa) a été supprimée et une politique de villagisation et de logement mise sur pied. Selon Zénon Nimubona, c’est le cas des locations vente à Ngagara, Mutanga Sud…


Des griefs contre Bagaza

Malgré le développement du pays, plusieurs griefs sont portés contre l’ancien Président dont certains ont probablement précipité sa chute. Iwacu revient sur certains d’entre eux.

Absence de liberté d’expression

« Des gens étaient abusivement emprisonnés du petit peuple aux dignitaires pour avoir prononcé les mots comme Hutu ou Tutsi ou pour avoir critiqué le régime », témoigne un sexagénaire de la zone Kamenge. D’autres sont révoqués de leurs postes sans raison. Ayant l’impression que son peuple dépense inutilement, il procède à la suppression de plusieurs fêtes sociales en milieu de semaine. Malgré la montée des critiques et des oppositions, le débat politique reste strictement contrôlé et la liberté d’expression disparaît peu à peu face à la peur qu’inspire aux opposants potentiels ou avérés.

La gestion chaotique de la question ethnique et le régionalisme

Sous son règne, il met sous le boisseau la question ethnique, pensant que le développement sortira les Burundais des affres de l’ethnisme. Il met en place un régime musclé. Un service de renseignement quadrille le pays. L’armée reste majoritairement Tutsi, à 80% suite aux massacres en 1972 où beaucoup de militaires hutu ont été assassinés par représailles militaires. Des postes clés sont réservés à la seule élite Tutsi et de surcroît de Bururi, sa province natale. Les jeunes ruraux de toutes origines n’ont pas accès aux filières urbaines de la fonction publique et du secteur privé.

Le système ‘i’ et ‘u’ au concours national de la 6ème année

Le système a été baptisé « i » et « u » parce que devant le nom d’un écolier hutu, on marquait la voyelle u et i devant celui d’un tutsi. Pour les non avisés, ce système permettait de différencier les Hutus des Tutsis. Ainsi, les Hutus ne pouvaient pas accéder à l’école secondaire.

Echec de la réhabilitation des refugiés

Suite à la crise de 1972, beaucoup de Burundais s’exilent laissant derrière eux leurs biens. Quand ils décident de rentrer, le président Bagaza met en place une commission dite Mandi du nom de son président. Objectif : restituer ces biens à qui de droit. Mais ces biens ne seront jamais restitués dans la plupart des cas.

Le conflit Eglise-Etat

Au cours des deux dernières années du régime Bagaza, le conflit entre lui et l’Eglise catholique éclate. Une série de mesures répressives sont prises : des missionnaires sont expulsés, des prêtres professeurs d’université sont remplacés, des églises sont fermées, etc.


Bagaza s’explique

Lors des émissions enregistrées à partir de 2014 puis diffusées de février à avril 2015 par l’ensemble des radios et télévisions associées au sein de la synergie des médias, le Président Bagaza s’était exprimé à propos de ces griefs.

Jean-Baptiste Bagaza : « Une opinion estimait que pour la protection de la minorité Tutsi, l’armée devait rester comme telle. »

Jean-Baptiste Bagaza : « Une opinion estimait que pour la protection de la minorité Tutsi, l’armée devait rester comme telle. »

A la question de suppression des fêtes, le Président Bagaza avait rétorqué : « Il fallait secouer le cocotier. Ce n’est pas de leur faute, la population burundaise avait hérité de nos ancêtres qui avaient évolué dans une société traditionnaliste. »

Concernant la question ethnique et le système «u » et « i», le Président avait fait semblant d’ignorer cette période et ce système même si Isidore Hakizimana, ministre de l’Education nationale de l’époque, a déjà fait des confessions où il regrette cette pratique.

A la question de l’ethnisme notamment au sein de l’armée, le Président avait répondu qu’à l’époque il avait engagé de longues discussions autour de cette problématique. D’après lui, une opinion estimait que pour la protection de la minorité Tutsi, l’armée devait rester comme telle. » Une autre avait une vision à long terme : celle-ci était pour une armée mixte. Que l’armée burundaise soit restée majoritairement Tutsi, avait-il expliqué, c’est parce qu’il y avait une certaine méfiance de la part des parents Hutus qui avaient gardé un mauvais souvenir de 1972.

« Je n’ai jamais emprisonné ou tué un évêque… »

Concernant sa gestion de réhabilitation des refugiés, le Président de la République à l’époque avait avoué s’être heurté à des résistances. Selon lui, des propriétés terriennes et des maisons avaient été restituées sauf des véhicules et les comptes en banque.

Pour ce qui est du clash avec l’Eglise catholique et le renvoi des missionnaires, le Président avait confié qu’avant de les renvoyer, il en discutait avec les évêques. Concernant la fermeture des Eglises, il ne reconnaissait que deux cas : Gitega et Makebuko pour un mois : « Je les ai ouvertes pour faire toute une semonce à Mgr Joachim Ruhuna en lui disant qu’il ne pouvait pas continuer de prêcher n’importe où et n’importe quoi. » Il fallait que l’Eglise se conforme également aux lois et règlements. « Je n’ai jamais emprisonné ou tué un évêque, un Nonce apostolique, ni de sœurs comme cela a été le cas à côté au Rwanda », avait-il insisté.

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