Dimanche 31 août 2025

Économie

Tribune / J. Ndenzako : « Les sanctions administratives sont-elles efficaces dans la régulation des prix en période de pénuries ? »

31/07/2025 1
Tribune / J. Ndenzako : « Les sanctions administratives sont-elles efficaces dans la régulation des prix en période de pénuries  ? »

Introduction

Le Burundi traverse actuellement une période économique difficile, marquée par des tensions inflationnistes majeures et des pénuries récurrentes de biens essentiels. Face à cette situation, les autorités burundaises ont recours à diverses mesures coercitives, notamment des amendes et sanctions administratives, pour tenter de maîtriser l’évolution des prix. Cette approche interventionniste soulève des questions fondamentales sur son efficacité réelle et ses conséquences économiques.

L’inflation atteint des niveaux préoccupants, avec une estimation de 45% en 2025, alimentée par plusieurs facteurs convergents : la dépréciation significative du franc burundais (38,5% en 2023), les perturbations climatiques, et les répercussions des crises internationales. Ces pressions inflationnistes touchent particulièrement les produits alimentaires, dont les prix ont bondi de 37,2% en 2023, affectant directement une population où 62% des ménages vivent en situation d’extrême pauvreté.

Dynamiques économiques en jeu

Mécanismes de marché et signalisation des prix

L’économie burundaise présente des caractéristiques structurelles qui amplifient les effets des chocs d’offre. La concentration excessive du marché pétrolier, confiée à une société publique sans expérience dans le secteur, illustre la vulnérabilité du système d’approvisionnement. Cette fragilité se répercute sur l’ensemble de l’économie, le carburant étant un intrant essentiel pour les transports et l’agriculture.

Dans une économie de marché fonctionnelle, les variations de prix constituent un mécanisme d’information et d’allocation des ressources. Lorsque la rareté s’intensifie, l’augmentation des prix remplit plusieurs fonctions : elle décourage la consommation excessive, oriente les ressources vers les utilisations les plus valorisées, et incite à l’expansion de l’offre. Cette logique économique fondamentale se heurte toutefois aux préoccupations sociales légitimes dans un contexte de pauvreté généralisée.

Spécificités sectorielles

L’économie burundaise repose principalement sur l’agriculture, qui emploie 80% de la population active. Cette dépendance crée une vulnérabilité particulière aux chocs de prix des intrants agricoles, notamment les engrais et le carburant. Parallèlement, les exportations se concentrent sur l’or (34,8% des exportations en 2023) et le café (19,1%), exposant le pays aux fluctuations des cours mondiaux.

Les contraintes logistiques et infrastructurelles limitent considérablement la capacité d’ajustement de l’offre. Les réserves de devises étrangères, estimées à seulement 0,7 mois d’importations en 2023, restreignent les possibilités d’approvisionnement externe. Cette situation structurelle rend les marchés burundais, particulièrement sensibles aux perturbations.

Analyse critique des interventions par sanctions

Efficacité théorique versus réalité pratique

Les mesures coercitives, telles que les menaces de saisies annoncées en juillet 2025, reposent sur l’hypothèse que l’augmentation du coût du non-respect des directives gouvernementales modifiera le comportement des opérateurs économiques. Cette logique de dissuasion peut effectivement influencer les décisions à court terme, particulièrement lorsque les sanctions sont substantielles et leur application crédible.

Néanmoins, plusieurs facteurs limitent l’efficacité de cette approche. La faiblesse des capacités administratives, reflétée par un taux de collecte fiscale de seulement 13% du PIB, compromet la surveillance effective des marchés. Cette insuffisance de moyens rend l’application des sanctions inégale et prévisible, réduisant leur effet dissuasif.

Distorsions et effets pervers

L’intervention par la contrainte génère fréquemment des distorsions non anticipées. Le maintien artificiel de prix bas peut stimuler une demande excessive, créant des situations de pénurie encore plus aigües. Ces déséquilibres se manifestent par l’émergence de marchés parallèles, où les biens s’échangent à des prix souvent supérieurs à ceux qui auraient prévalu sans intervention.

L’expérience burundaise révèle que les contrôles de prix ont parfois favorisé le développement de circuits informels, particulièrement visibles lors des pénuries de carburant. Ces marchés noirs, par nature moins transparents et moins accessibles, pénalisent davantage les populations les plus vulnérables qu’ils prétendent protéger.

Impact sur les incitations à l’investissement

Une conséquence majeure des politiques de plafonnement réside dans leur effet sur les incitations à long terme. Les entrepreneurs et investisseurs, anticipant des contrôles futurs, peuvent réduire leurs efforts d’expansion ou d’amélioration de l’offre. Cette réaction est particulièrement préoccupante dans un contexte où l’augmentation de la capacité productive constitue le seul moyen durable de résoudre les pénuries.

Les réformes récentes, notamment la libéralisation partielle des exportations de café et de minerais en 2024, témoignent d’une prise de conscience de ces enjeux. Toutefois, la coexistence de mesures libéralisatrices et de contrôles stricts envoie des signaux contradictoires aux investisseurs potentiels.

Alternatives et recommandations

Approches complémentaires

Plutôt que de s’appuyer exclusivement sur la contrainte, une stratégie plus équilibrée pourrait combiner plusieurs instruments. Les subventions ciblées, à l’image du programme d’aide aux intrants agricoles lancé en 2024, permettent de soutenir les populations vulnérables sans perturber les mécanismes de marché. Bien que l’impact de ce programme reste limité par les contraintes logistiques, il illustre une direction prometteuse.

L’investissement dans les infrastructures constitue une priorité absolue. L’amélioration des réseaux de transport, des systèmes d’irrigation et des capacités de stockage peut considérablement réduire les coûts et les pertes, atténuant ainsi les pressions sur les prix. Ces investissements, bien que coûteux à court terme, génèrent des bénéfices durables en renforçant la résilience de l’économie.

Vers une régulation adaptée

Une régulation efficace nécessite un calibrage fin entre protection des consommateurs et préservation des incitations productives. Les sanctions, lorsqu’elles sont utilisées, doivent être proportionnées et prévisibles, s’accompagnant de mesures de soutien à l’offre. Cette approche équilibrée peut limiter les abus tout en évitant les distorsions majeures.

La transparence dans la définition et l’application des règles constitue un élément crucial. Les opérateurs économiques doivent pouvoir anticiper les conséquences de leurs décisions, ce qui favorise des comportements conformes aux objectifs de politique publique.

Conclusion

L’analyse de l’expérience burundaise révèle les limites des approches purement coercitives dans la gestion des pénuries et de l’inflation. Si les sanctions administratives peuvent offrir des solutions temporaires, elles ne s’attaquent pas aux causes structurelles des déséquilibres économiques.

La persistance des défis économiques du Burundi appelle une stratégie plus globale, associant régulation intelligente, investissements productifs et soutien ciblé aux populations vulnérables. Cette approche multidimensionnelle, bien qu’exigeante en termes de ressources et de coordination, offre de meilleures perspectives pour concilier stabilité des prix et développement économique durable.

L’enjeu central demeure la construction progressive d’une économie plus résiliente, capable d’absorber les chocs externes sans compromettre l’accès des populations aux biens essentiels. Cette transformation nécessite du temps et des ressources, mais constitue la seule voie viable pour sortir du cycle des pénuries récurrentes et de l’instabilité des prix.

Jean Ndenzako est un consultant basé à Ottawa au Canada. Il a enseigné l’analyse économique à l’Université du Burundi et l’Université Nationale du Rwanda et a servi comme Économiste Senior à la Banque Mondiale, à la Banque Africaine de Développement et plus récemment à l’Organisation Internationale du Travail (entre autres)

Forum des lecteurs d'Iwacu

1 réaction
  1. Nshimirimana

    Cher Monsieur,
    Vos analyses sont justes. Mais ce sont des analyses dans le vide – moi et les autres les lisons- dans la mesure où elles ne font pas écho aux décideurs qui, forcément ne les lisent pas. Bien sûr que , nous, intellectuels, voyons, critiquons, proposons. Nos voix sont inaudibles, celle des chiens enragés. Les décideurs, dans leurs inconsciences légendaires, avancent, droits au mur ou plutôt dans l’abîme. La question est: QUOI FAIRE?

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