Société

Musongati: Un couvre-feu au féminin, sur la sellette

21/05/2019 Clarisse Shaka Commentaires fermés sur Musongati: Un couvre-feu au féminin, sur la sellette
Musongati: Un couvre-feu au féminin, sur la sellette
Dans les bistrots du centre de la commune Musongati, l’on ne parle que de ce couvre-feu à l’égard des femmes.

L’administrateur de la commune Musongati, province Rutana, a été clair : aucune femme dans un bar ou au marché au-delà de 19h sans son mari. Les femmes se révoltent, les hommes exultent.

« Certaines femmes s’enivrent, commettent l’adultère et déstabilisent ainsi leurs foyers… » C’est le motif évoqué par l’administrateur de la commune Musongati, Jean-Damascène Arakaza, dans son communiqué du 6 mai dernier. L’administrateur affirme que ces femmes « indignes » sont connues sur toutes les collines.

Musongati, au fin fond de la province Rutana, l’on ne parle que de cette mesure. Bistrots, marchés, dans la rue… la décision de l’administrateur suscite un débat houleux.
Il est 14h, lundi 13 mai. Sous un soleil de plomb, plusieurs bistrots se suivent le long du petit centre de cette commune. L’heure est aux grillades de chèvre et la bière de banane. L’un de ces bistrots est déjà bondé. La bière de banane est leur préférée apparemment.

Là, une trentaine d’hommes et à peine trois femmes forment des groupes autour de récipients pleins de bière de banane. Rires, causeries, chamailleries… l’atmosphère est bon enfant. Le sujet principal : la mesure de l’administrateur qui interdit aux filles et femmes de sortir au-delà de 19h.
« Laissez-moi déguster tranquillement ma bière avant le couvre-feu », ironise une jeune femme avec un fou rire, son nourrisson dans les bras, avant d’engloutir sa bière. Interrogée, cette dernière ne mâche pas ses mots : « C’est une mesure absurde ! Une vraie discrimination contre les femmes. Nombreux sont les hommes qui s’enivrent, rentrent tard et battent leurs épouses. Ne méritent-ils pas d’être punis ? »

Même son de cloche chez une cheffe collinaire. « Nous ne sommes pas des enfants. Nous savons nous contrôler. Elle admet, toutefois, que sur sa colline, certaines femmes sont des piliers de bistrot qui affichent un mauvais comportement.

Jubilation chez les hommes

Sur la colline Nyabitsindu, centre Gisuriro, le débat est le même. La plupart des femmes rencontrées s’indignent contre cette décision. Mais certaines d’entre elles l’accueillent à bras ouverts : « C’est honteux de voir une femme qui se trimballe dans la rue le soir, ivre ». Une jeune femme agent communautaire pointe du doigt quelques mères « connues » qui affichent un mauvais comportement.
« Vive l’administrateur ! » La plupart des hommes de la commune Musongati jubilent. Pour eux, il était grand temps. Depuis plusieurs années, Jean Ntamavukiro ne partage plus le même lit avec sa femme. Pomme de discorde ? Son épouse est un pilier de bistrot. « Cette décision va peut-être sauver notre couple ».

Un policier affecté au poste de Musongati affirme qu’il était grand temps de restaurer les bonnes mœurs dans cette commune. Pendant la patrouille, confie-t-il, à 21h-22h, il m’arrive quelquefois de tomber sur une femme mariée avec un autre homme dans la rue. Dans le noir. « Est-ce normal ? »
Cependant, ce policier affirme qu’une telle mesure devrait émaner du ministère de l’Intérieur ou de la Sécurité publique pour que la police puisse l’exécuter.

Signalons que la mesure de couvre-feu à l’endroit de certaines catégories de personnes tend à se généraliser dans les communes. Au mois de mars, l’administrateur de la commune Muyinga a interdit aux filles de se balader le soir. Même chose pour la commune Nyabiraba, à Bujumbura rural, il y a quelques mois.

Réactions

« Une femme a droit au divertissement » Pour la coordinatrice de l’association pour la promotion de la fille burundaise (APFB), Alice Nkunzimana, une femme a droit à l’épanouissement, au divertissement, à la liberté de mouvement… cette décision viole donc ses droits. « Une femme a besoin d’évacuer le stress, de changer les idées, après une longue journée de travail. Elle ne doit pas courir à la maison tous les jours après le travail pour s’occuper du ménage et des enfants. C’est aussi le rôle d’un homme ». Elle estime que cette mesure devrait toucher certaines femmes qui ont un mauvais comportement. « Elles sont connues, même l’administrateur le précise dans son communiqué. Certes, nous n’encourageons pas la débauche et l’adultère ». Et de souligner que ces infractions sont réprimées par le code pénal. Pour elle, cette mesure devrait aussi toucher les hommes. « Le pire est à craindre » La société civile oeuvrant dans la commune Musongati fustige ce couvre-feu. Nicaise Ihuwishatse, membre de la Commission paroissiale justice et paix (CPJP), indique qu’aucune réunion n’a été faite à l’endroit des concernés pour les prévenir. De surcroît, la mesure va handicaper les activités commerciales de la commune. En général, observe M. Ihuwishatse, les marchés sont actifs le soir. « Certaines femmes cultivent loin de leurs domiciles. Elles quittent les champs tard, très fatiguées... Il n’y a rien de mal à étancher sa soif ». Cet acteur de la société civile demande la suspension de la mesure. Il dit avoir peur que cette mesure n’empire la situation : « Des abus sexuels ou des viols pourraient se commettre dans l’‘exécution de cette mesure. » « Toute mesure qui garantit la sécurité est bonne » L’assistant et porte-parole du ministère de l’Intérieur, Tharcisse Niyongabo, affirme que tout administratif a la prérogative de prendre une mesure qui assure la sécurité de ses administrés. « Toute décision qui a le but de stabiliser la sécurité est bonne ».

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Une mesure « discriminatoire par excellence »

Le juriste Edouard Minani affirme que l’administrateur n’a pas la prérogative de restreindre les libertés des gens. « Même un commissaire de police ne peut pas ». D’après lui, une mesure pareille conditionne une plainte. Elle est du ressort de la loi et doit émaner d’une autorité supérieure : le ministre de l’Intérieur via le gouverneur. Pour ce directeur du centre de formation professionnel de la justice, cette mesure porte atteinte à la liberté et à la dignité des femmes. C’est une violation des principes et libertés reconnus en matière des droits de l’homme par la Constitution du Burundi dans ses articles 22 et 25 qui disposent : « …Nul ne peut être l’objet de discrimination du fait de son sexe… (Art 22). Tout être humain a droit à la liberté de sa personne et à la liberté de mouvement… (Art 25) M. Minani parle d’une « mesure discriminatoire par excellence » car elle vise une certaine catégorie de personnes : les femmes et filles. « Pourquoi les hommes auraient le droit de se soûler jusqu’à l’aube ? »

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