Mercredi 21 janvier 2026

Politique

Lutte contre la corruption : Encore un long chemin à faire

26/12/2025 et Commentaires fermés sur Lutte contre la corruption : Encore un long chemin à faire
Lutte contre la corruption : Encore un long chemin à faire
Président Evariste Ndayishimiye : « Le manque de l’Ubuntu est la source de la corruption »

Le 17 décembre 2025, un atelier de validation du document de « Stratégie nationale de Lutte contre la Corruption » a eu lieu dans la capitale politique Gitega. Ce texte comporte 6 axes stratégiques notamment la restauration de la culture d’Ubuntu. Pour la société civile et les économistes, l’élaboration d’un document stratégique constitue certes une étape importante, mais elle reste insuffisante si elle n’est pas soutenue par une volonté politique forte.

« C’était pour moi un pari à gagner de voir les biens de l’Etat servir entièrement la population et non remplir les poches de certains individus », a indiqué le président de la République, Evariste Ndayishimiye, lors de l’ouverture de l’atelier.

Il a exhorté les leaders à être de bons serviteurs et non des employés de l’Etat et à jouer pleinement leur triple rôle de parents, de gardiens et de visionnaires vis-à-vis de la population pour son développement. D’après lui, cette stratégie de lutte contre la corruption est un projet phare pour l’Etat.

Selon le document élaboré, qui sera validé par le Conseil des ministres, ce texte s’articulé sur 6 axes stratégiques à savoir : (1)la restauration de la culture d’Ubuntu et de l’esprit patriotique dans la gestion de la chose publique ; (2)le renforcement du cadre légal et institutionnel en matière de lutte contre la corruption ; (3)l’éradication de l’impunité ; (4)la promotion de la transparence, de l’accès à l’information et de la redevabilité des services publics ; (5)la mise en place d’un mécanisme de synergie des différents intervenants dans la lutte contre la corruption et d’un partenariat fructueux avec les différents partenaires au développement ainsi que (6)la mise en place d’un mécanisme de suivi, d’évaluation, d’apprentissage et de capitalisation.

« Le manque de l’Ubuntu est la source de la corruption », a indiqué le président de la République.  Selon lui, l’amour, la solidarité et le respect des biens d’autrui caractérise ce concept d’Ubuntu.

Quid de la corruption au Burundi ?

Selon le document élaboré, la corruption est un fléau pour le Burundi depuis un certain nombre d’années. « Déjà en 2021, l’INSBU (l’Institut National des Statiques du Burundi) le soulignait dans son rapport de l’enquête intégrée sur les conditions de vie des ménages au Burundi (EICVMB, 2019-2020) ».   

Selon ledit rapport, près de 80% de l’ensemble de la population (73,2% des urbains et 7,9,0% des ruraux) considéraient que ce phénomène était un véritable problème.

Le rapport ajoutait que la corruption était plus forte en milieu urbain qu’en milieu rural car environ 12% des citadins ayant entrepris des démarches administratives ont été directement confrontés au problème de corruption contre 5,3% en milieu rural.

Le rapport allait plus loin et indiquait l’état de la corruption dans les anciennes provinces. En effet, les anciennes provinces de Bujumbura Mairie (15,9%), Ngozi (9,4%), Cibitoke (8,9%), Bujumbura (8,5% et Muyinga (8%) étaient les plus touchées par la corruption à l’opposé des provinces de Muramvya (2,1%), Rutana (2,2%), Mwaro (2,4%), Makamba (2,8%) et Rumonge (2,8%) qui enregistraient des proportions faibles.

A l’horizon 2040, souligne le document, les indicateurs sur l’efficacité de l’administration montrent clairement qu’il y a des efforts à faire dans le domaine de la lutte contre la corruption.

« Ainsi, le niveau de transparence était de 12,5% (2021) et l’ambition de la Vision est de le porter à 60% en 2040, tandis que l’indice de la perception de la corruption était de 17% en 2022 et il est prévu de l’améliorer jusqu’à 60% en 2040 ».

Selon le rapport Mo Ibrahim, bien que le pays ait fourni des efforts en matière de lutte contre la corruption par rapport à 2014, le score du pays reste alarmant avec 42% de points.

Les indicateurs qui tirent le pays vers le bas sont ceux liés à l’effectivité des mécanismes anti-corruption avec une régression de 16,1%, et celui des marchés publics avec une régression de 12,5 %.

Actuellement, les domaines les plus exposés à la corruption et qui sont même les plus touchés par la corruption sont les suivants : les marchés publics, les terrains et bâtiments de l’Etat, le domaines des finances, la gestion des ressources humaines dans les entités publiques, l’éducation, le système judiciaire, la Police Nationale du Burundi, le secteur agropastoral, l’Administration douanière et fiscale, le secteur commercial, le domaine des constructions, le charroi de l’Etat, les mines, les forêts et les boisements domaniaux et la santé.


Réactions

Gabriel Rufyiri : « Les discours politiques doivent être accompagnés par les actes concrets »

« Dans cette stratégie, il a été recommandé qu’il y ait un comité national tripartite qui serait dirigé par le chef de l’État. Mais au niveau de la société civile, on a recommandé à ce que le comité national relève du chef de l’État, mais que ce ne soit pas lui qui dirige ce comité parce qu’il a plusieurs obligations ».
Pour le président de l’Olucome, le Burundi étant signataire et qui a ratifié la Convention des Nations unies contre la corruption depuis le 18 janvier 2005, il doit obéir et respecter ce texte dans toute son intégralité.
« On a demandé à ce qu’il y ait un point focal qui existait avant 2020. C’est à ce niveau que le Burundi sera crédible en matière de gouvernance, de transparence et de lutte contre la corruption. Jusqu’à aujourd’hui, le point focal n’existe pas. Par ailleurs, depuis que le chef de l’État a pris la décision de prendre en main cette question de lutte contre la corruption, on ne trouve nulle part le responsable de la lutte contre la corruption ».

Selon Gabriel Rufyiri, il est extrêmement important que les actions, les discours politiques qui sont menés par les autorités soient accompagnés par des actes concrets.
Ce qui n’est pas, malheureusement, le cas actuellement. « Il est extrêmement important que chacun soit engagé dans ce combat parce que c’est un combat de démocratie. C’est un combat pour la bonne gouvernance, la protection de l’intérêt général. Dans ce pays, il y a un groupe d’individus qui veut que toutes les richesses du pays soient pour eux. Mais ce groupe ne peut pas construire les écoles, les routes encore moins les hôpitaux. C’est l’égocentrisme qu’il faut combattre. »

Faustin Ndikumana : « Quand on balaie un escalier, on commence par le haut »

Pour Faustin Ndikumana, directeur national de l’organisation Parole et Action pour le Réveil des Consciences et l’Évolution des Mentalités (Parcem), le problème ne réside pas dans l’absence de stratégies mais dans leur mise en œuvre effective.
Selon lui, « la lutte contre la corruption exige beaucoup de facteurs. » L’élaboration d’un document stratégique constitue certes une étape importante, mais elle reste insuffisante si elle n’est pas soutenue par une volonté politique forte.
« C’est un document de base pour coordonner les actions et interventions avec cohérence tout en précisant le rôle de chaque acteur, que ce soit le secteur public, le secteur privé et la société civile, mais ce n’est pas suffisant car sans volonté politique au plus haut sommet, rien ne peut marcher dans la lutte contre la corruption ».

Faustin Ndikumana s’appuie sur l’exemple de Singapour, où la lutte contre la corruption a été portée par un leadership fort incarné par l’ancien Premier ministre Lee Kuan Yew. Ce dernier comparait ce combat au fait de « balayer un escalier », une opération qui commence toujours par le haut. Une logique qui, selon Parcem, n’a jamais réellement été appliquée au Burundi.

Sur le plan historique, le pays s’est pourtant doté de plusieurs instruments. L’enquête commanditée en 2007 par la Banque mondiale et publiée en 2008 avait révélé une corruption généralisée touchant l’armée, la police, les douanes, l’administration, la santé et l’éducation.

En réponse, des institutions spécialisées ont vu le jour, notamment la Brigade anticorruption, la Cour anticorruption et le Parquet y afférent. Une loi spécifique a été adoptée, des organes de contrôle renforcés et une stratégie nationale de bonne gouvernance élaborée en 2011, après la déclaration de tolérance zéro du président Pierre Nkurunziza.
Malgré cet arsenal, Faustin Ndikumana constate que « la lutte contre la corruption reste un échec cuisant dans notre pays ». Il rappelle que le Burundi figure régulièrement parmi les pays les plus corrompus au monde selon Transparency International, occupant même la première place en Afrique de l’Est.

Pour expliquer cet échec, le président de Parcem, Faustin Ndikumana estime que « tous les piliers de la lutte contre la corruption ont été démolis.» Le premier pilier, la sensibilisation, est affaibli, alors que la population devrait être informée du lien entre corruption et pauvreté, « il faut sensibiliser la population sur la typologie de la corruption. On ne peut pas continuer à considérer la corruption comme simple donation d’un cadeau ou d’une somme d’argent pour accéder, par exemple, aux procédures administratives ou échapper à une sanction liée au manquement d’un devoir civique. Mais il faut considérer ces infractions qui risquent même d’hypothéquer l’existence de l’État en tant que garant de la bonne vie de la chose publique »

Le deuxième pilier, la dénonciation citoyenne, est également en perte de vitesse. « Actuellement, la dynamique de dénoncer la corruption n’est pas encouragée », évoquant les intimidations visant les journalistes, les acteurs de la société civile et les syndicalistes. Le journalisme d’investigation, pourtant essentiel, est presque absent.
La répression, troisième pilier, souffre d’une impunité persistante. Des dossiers emblématiques de détournement restent sans suite, renforçant l’idée que la corruption est un crime sans risque. Enfin, les actions de prévention, comme la déclaration de patrimoine, la gestion des conflits d’intérêts, la transparence budgétaire et la réforme de la fonction publique, restent largement inappliquées.

Pour Faustin Ndikumana, tant que ces piliers ne seront pas réhabilités et soutenus par une réelle volonté politique, la lutte contre la corruption au Burundi restera un discours sans effets concrets.

Jean Ndenzako : « Ces six objectifs forment un cadre cohérent sur papier »

« La Stratégie Nationale de Lutte contre la Corruption (SNLCC) 2026-2030 du Burundi, adoptée fin 2025, s’articule autour de six objectifs stratégiques (OS) issus d’un processus consultatif apparemment inclusif. Ces objectifs visent à combiner une restauration culturelle des valeurs d’Ubuntu avec des réformes institutionnelles et répressives, dans un contexte où la corruption reste endémique. » Cependant, estime l’économiste, une analyse critique révèle une ambition théorique louable, mais confrontée à une réalité marquée par une stagnation, voire une dégradation, des indicateurs internationaux.
« L’Indice de perception de la corruption (IPC) de Transparency International est passé de 20 points en 2023 à 17 points en 2024 (sur 100), plaçant le Burundi au 165ème rang sur 180 pays, tandis que l’indicateur « Contrôle de la corruption » de Worldwide Gouvernance Indicators (WGI) de la Banque mondiale reste profondément négatif (autour de -1,6 sur une échelle de -2,5 à +2,5 jusqu’en 2023) ».

Dans un pays où plus de 70 % de la population vit en situation de pauvreté extrême et où l’impunité favorise certaines sphères proches du pouvoir, l’économiste Jean Ndenzako trouve que ces objectifs risquent de rester lettre morte sans rupture politique profonde.
« Restaurer la culture d’Ubuntu et l’esprit patriotique dans la gestion de la chose publique, cet objectif, prioritaire, postule que la perte des valeurs traditionnelles (Ubuntu comme humanisme collectif) et la banalisation de la corruption – « Ntirumveko » -expliquent en partie le fléau. Les actions proposées comme l’intégration de modules éducatifs, des codes d’éthique obligatoires avec signature annuelle d’actes d’engagement, des enquêtes de moralité lors des promotions, l’implication des confessions religieuses, sont innovantes sur le plan symbolique et culturel ».
Comme Critique, M. Ndenzako estime que si cette approche reconnaît la dimension sociétale de la corruption, elle frôle le moralisme rhétorique en évitant les causes structurelles comme le clientélisme politique et l’enrichissement illicite des élites.
« Dans un contexte d’impunité persistante, où les violations des droits humains bénéficient souvent à des acteurs proches du pouvoir, restaurer l’Ubuntu sans sanctionner les prédations foncières ou minières au profit d’influents membres du parti au risque d’être perçu comme une diversion. L’absence de mécanismes indépendants pour évaluer l’intégrité réelle des hauts fonctionnaires renforce le scepticisme quant à l’effectivité de ces mesures ».

Concernant le deuxième objectif qui est de renforcer le cadre légal et institutionnel, Jean Ndenzako trouve que face aux incohérences légales et à la non-conformité aux conventions internationales (UNCAC, AU), cet objectif prévoit un diagnostic détaillé, une évaluation des marchés publics, la création d’un organe indépendant de recouvrement des avoirs, et un renforcement des coopérations judiciaires internationales.
« Ces propositions comblent théoriquement des lacunes évidentes, mais l’histoire des stratégies antérieures (2011-2015 partiellement appliquée, 2018-2022 non mise en œuvre) et l’absence actuelle d’indépendance institutionnelle (dissolution de maillons de la chaîne pénale, politisation des corps de contrôle) rendent leur réalisation improbable. »
Pour lui, la création d’un organe « indépendant » sous un régime accusé de capture étatique par le parti au pouvoir soulève des doutes légitimes sur sa neutralité.
En ce qui concernent l’éradication de l’impunité, il indique que cet objectif central vise l’identification systématique des cas, l’application effective des peines, la protection des lanceurs d’alerte et la mise en place de plateformes anonymes de dénonciation.
« L’impunité est effectivement la racine du problème, comme le soulignent les rapports internationaux (Human Rights Watch, ONU) qui documentent une « impunité généralisée » favorisant les forces alignées sur le gouvernement. Cependant, proposer d’éradiquer l’impunité sans réformer une justice instrumentalisée contre les opposants et les défenseurs des droits humains relève de l’utopie ».

Quant à l’objectif de promouvoir la transparence, l’accès à l’information et la redevabilité, l’économiste souligne que la digitalisation des services, plateformes ouvertes, publication annuelle des marchés publics et déclaration vérifiée de patrimoine sont au programme. « La transparence est cruciale dans un pays où les marchés publics et les ressources naturelles sont des foyers de corruption massive. Toutefois, sans protection réelle des médias indépendants ni liberté d’expression, ces outils risquent d’être contournés ou utilisés à des fins propagandistes. La digitalisation, louable, suppose des infrastructures absentes dans un contexte de pauvreté extrême et d’illettrisme numérique élevé ».

Concernant le cinquième objectif d’impulser la synergie des intervenants et un partenariat avec les partenaires au développement, Jean Ndenzako estime que la dispersion actuelle des efforts est un frein reconnu, mais forcer une synergie dans un espace civique rétréci (répression des ONG critiques comme OLUCOME) pourrait se traduire par une cooptation plutôt qu’une véritable collaboration.
« Les partenaires internationaux, souvent conditionnant leur aide à des progrès anti-corruption, ont vu leurs relations se tendre avec un régime réticent à la coopération ».

En ce qui concerne de dernier objectif à savoir la mise en place d’un mécanisme de suivi, d’évaluation, d’apprentissage et de capitalisation, M. Ndenzako, trouve que cet objectif manque cruellement d’indépendance. « Qui évaluera objectivement dans un contexte où les statistiques officielles sont contestées et les rapports critiques réprimés ? »
Pour conclure, cet économiste chevronné indique que ces six objectifs forment un cadre cohérent sur le papier, mêlant prévention culturelle et répression technique.
« Pourtant, dans un Burundi marqué par une dégradation de l’IPC en 2024, une pauvreté affectant plus de 70 % de la population et une impunité structurelle liée au néopatrimonialisme du parti au pouvoir, cette stratégie apparaît comme un exercice déclaratif de plus ».
Sans volonté politique réelle – traduite par une justice indépendante, souligne-t-il, une ouverture de l’espace civique et une lutte effective contre la grande corruption – elle rejoindra probablement les précédentes au rang des intentions non réalisées, perpétuant un cycle qui entrave toute émergence durable.

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