Samedi 29 janvier 2022

Politique

INTERVIEW – Albert Hatungimana : « L’irrigation est notre arme principale contre les effets de changements climatiques »

03/12/2021 4
INTERVIEW – Albert Hatungimana : « L’irrigation est notre arme principale contre les effets de changements climatiques »
Albert Hatungimana, gouverneur de Kirundo

Disette, famine, insuffisance alimentaire, … des mots souvent utilisés pour parler de Kirundo qui fut le grenier du Burundi. Aujourd’hui, l’administration locale tente de redorer son blason. Elle mène un combat acharné contre les effets des changements climatiques. Albert Hatungimana, son gouverneur fait le point.

Quelle est la situation actuelle en ce qui est des effets des changements climatiques ?

Elle n’est pas vraiment critique. Nous essayons de nous adapter, d’arrêter des stratégies pour y faire face. D’abord, je dois signaler que globalement, nous avons un sérieux problème d’insuffisance hydrique. Or, la population de Kirundo vit à 99% de l’agriculture. Et impossible de faire l’agriculture sans eaux. Et les communes les plus vulnérables et touchées par ce phénomène de rareté des précipitations sont Kirundo, Busoni et Bugabira. Heureusement, nous venons de passer deux ans sans qu’il y ait des fortes perturbations des précipitations. Mais, nous ne baissons pas la garde.

Que faites-vous concrètement pour vous adapter ?

En collaboration avec nos partenaires, nous tenons d’abord à protéger nos lacs. Et ce, en séparant la zone tampon et la partie cultivable. Toute la zone tampon du lac Rweru est actuellement protégée. C’est-à-dire 50 mètres. Et ce, grâce au projet Livemp II (Project Handling and Storage Environment of Lake Victoria) de 2014.

Est-ce productif ?

Six ans après, les résultats positifs sont là. Avant les gens cultivaient jusqu’au lac. Mais, avec ce projet, les riverains ont tracé un caniveau de protection de la zone tampon. On y a planté des arbres pour matérialiser les limites.

Ce qui a augmenté la production halieutique. Ce qui a ensuite créé de l’emploi. Suite à cette hausse, il y a par exemple un investisseur qui emploie plus de 100 pêcheurs. Plusieurs autres variétés de poissons ont aussi refait surface dans le lac Rweru. Exemple des clarias, des tilapias, etc. Ainsi, il s’est développé un commerce de poissons entre Kirundo, la ville de Bujumbura et une partie de la République démocratique du Congo (RDC). Dans la zone Kamenge, à Bujumbura, il y a un mini marché où on trouve des poissons en provenance de Kirundo. Ils sont vendus soit frais ou fumés. Ce qui fait entrer dans la caisse communale environs deux millions BIF par semaines.

D’autres résultats de la protection de la zone tampon

Des animaux comme les oiseaux, les hippopotames, … sont revenus. Beaucoup des hippopotames qui avaient migré vers le côté rwandais sont de retour. Ils sont aujourd’hui entre 20 et 30 hippopotames dans le lac Rweru.
Avec la réhabilitation de la zone tampon, les conflits entre les hippopotames et les cultivateurs ont cessé. Ces amphibiens ont suffisamment de pâturages. Ils n’ont pas besoin d’envahir les champs agricoles.
Pour protéger ce lac, nous avons planté un arbre aquatique appelé Umurera, très préféré par les oiseaux pour l’installation des nids. Et leurs déchets font partie de la nourriture des poissons.

Quelles sont les actions en cours pour valoriser l’eau de vos lacs ?

Avec le projet de réhabilitation de la zone tampon du lac Rweru par exemple, des riverains ont appris à faire l’irrigation collinaire. On leur a donné des groupes électrogènes pour faire le pompage de l’eau. Des étangs de stockage d’eau ont été installés. Actuellement, les riverains cultivent des oignons rouges. Avec cette technique pratique, nous produisons deux fois l’année. La première récolte intervient au mois de juin-juillet. Et la deuxième arrive au mois de décembre-janvier. Nous pensons qu’au niveau national, nous sommes en deuxième position dans la production des oignons après Kayanza.

Cette technique d’irrigation se développe aussi en commune Kirundo au bord du lac Cohoha, Kanzigiri, etc. Et nous comptons l’installer chez les riverains de tous nos sept lacs. En effet, en cas de manque de pluie, les champs se dessèchent, et la production agricole baisse fortement. Ce qui crée une insécurité alimentaire. Pour les coins très éloignés des lacs, nous leur recommandons d’utiliser les eaux des ruisseaux, valoriser les eaux pluviales. Il faut qu’on continue à produire même pendant la saison sèche par irrigation.

Entre Kirundo et Ntega, un grand projet d’irrigation aussi ?

Oui. Toujours dans ce combat, En dehors des efforts du gouvernement et de l’administration locale, nous bénéficions des appuis d’autres projets. Ici, c’est le cas du projet Bugesera qui a aménagé le marais de Nyavyamo, sis entre les deux communes. Là, on a doté les exploitants d’un barrage de retenue d’eau qui aide à irriguer les champs rizicoles. Il sert aussi d’élevage de poissons type tilapia et clarias. Il y a aussi un projet financé par PNUD dans le cadre de la résilience communautaire. Il est en cours de réalisation dans la commune Busoni, zone Gatare, colline Gatete.

De quoi s’agit-il concrètement ?

Pratique de l’irrigation collinaire par les riverains du lac Rweru

Il s’agit d’une installation d’une station de pompage de l’eau du lac Rweru vers les hauteurs des montagnes. Cette eau est stockée dans un réservoir de 600 m3 installé dans la réserve de Murehe. Par après, elle sera utilisée pour effectuer l’irrigation gravitaire sur un espace de 570 hectares. Les travaux d’installation des équipements nécessaires sont à 60% d’exécution. Nous espérons que cette pratique pourra permettre de produire pendant trois saisons culturales A, B et C.

Dans certains pays, on essaie de transformer les défis en opportunités. Et à Kirundo ?

Une bonne option qui nous intéresse nous aussi. Ici, nous avons un problème d’un fort ensoleillement. Nous sommes en train de transformer ce problème en solution.

Comment ?

Le PNUD est en train de nous aider à utiliser l’énergie solaire pour faire le pompage de l’eau sur le lac Cohoha. Ce qui signifie que le soleil sera cette fois-ci utile pour faire l’irrigation. Nous attendons impatiemment l’exécution effective du projet qui est aujourd’hui à 60%. Bref, l’irrigation est notre principale arme contre les effets des changements climatiques.

A côté de ça, nous pensons aussi à la mise en commun des terres pour pouvoir installer des grandes plantations irrigables. Néanmoins, les défis ne manquent pas dans ce combat pour la résilience.

Lesquels ?

Nous avons un problème de conservation et de commercialisation de nos produits. Par exemple, pour conserver les poissons, on fait recours au bois de chauffage. On coupe les arbres. Or, pour lutter contre les changements climatiques, on nous recommande de planter beaucoup d’arbres. Alors, à voir le taux de déboisement pour sécher ces poissons, ça nous inquiète. S’il y a un partenaire qui pourrait nous aider dans l’installation de l’énergie renouvelable, ça nous arrangerait.

Autre défi, nous avons pu protéger le lac Rweru. Mais il reste au moins six lacs non protégés. Nous avons pu protéger le lac Kanzigiri, sur 20 km du côté commune Bwambarangwe. Mais, la partie Busoni n’est pas protégée. Idem pour le lac Cohoha. Mais, il nous reste un long chemin à parcourir.

Nous saluons l’installation des stations météorologiques sur financement du PNUD via l’IGEBU dans le cadre de la résilience et d’alerte précoce des changements climatiques pour s’adapter. Mais, ce système d’alerte précoce n’est pas encore fonctionnel. Il y a aussi la commercialisation de ces produits agricoles comme les oignons rouges. Nous n’avons pas une technique de conservation pour attendre la bonne période de commercialisation.
Et avec le retour de ces animaux comme les hippopotames, ils causent quelques dégâts. Destruction des champs et ils peuvent causer aussi des morts dans le lac.

L’autre défi est lié à la disponibilité du carburant. Car, ces groupes électrogènes consomment du carburant. Or, les riverains des lacs se trouvent souvent à 40 km d’une station-service.

Même si vous dites que la pêche s’est développée, certains pêcheurs dénoncent l’usage du matériel prohibé

D’abord, les pêcheurs ne sont pas bien organisés et appuyés techniquement. On continue toujours à sensibiliser à utiliser des filets recommandés par le gouvernement. On attrape souvent des pêcheurs utilisant les filets interdits. D’autres techniques prohibées existent encore et poussent souvent les poissons à fuir vers les eaux rwandaises. Là, nous pensons que si on parvient à avoir les financements, ça nous permettrait de pouvoir bien organiser les pêcheurs, les doter du matériel approprié et autorisé.

Propos recueillis par Rénovat Ndabashinze

Forum des lecteurs d'Iwacu

4 réactions
  1. Stan Siyomana

    Mu ndwi nkeyi ziheze, hari inkuru yavuzwe kuri Radiyo Isanganiro aho umuntu yagarutse mu ntara ya Kirundo (canke Muyinga?) avuye mu buhungiro yiyemerera ko amahera y’impamba umuryango utabara impunzi HCR wari wamutekereye yayamariye mu nzoga zo mu kirabu.
    Ndiyumvira ko HCR itanga impanuro zikwiye muvyo kubungabunga ako gahamba.
    None i Burundi tugifise abantu b’ibigaba nk’uyo muntu (des gens iresponsables) baguma bagaruka ngo nihagire ababafata mu mugongo, mwumva ubwo bukene tuzobuvamwo ryari?

  2. Kimeneke

    Gerageza niba vyarashobotse muri Égypte niburundi bizokunda malheureusement nous sommes théoriques que pratiques

  3. Jamahaar

    Il faudra penser a l’installation des plaques solaires pour capter et exploiter cette energie gratuite afin de pouvoir resoudre les problemes de conservation du poisson et l’irrigation des champs.Une autre piste serait de se doter de camions frigorifiques pour stoquer le poisson pendant plusieurs semaines voire des mois avant de l’ecoulement vers d’autres provinces ou a l’etranger.Il faudrait investitir les impots recoltes localement dans des projets gerenateurs de revenus pour que la province passe de « grenier du pays » au moteur du developpement du Burundi.

  4. Nitunga

    Imitwe ikora ikoranye.

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