Vendredi 29 août 2025

Politique

Elections collinaires de 2025 : N’y a-t-il pas d’autres réalités cachées ?

Elections collinaires de 2025 : N’y a-t-il pas d’autres réalités cachées ?
Les habitants de la commune Cibitoke en pleine élection collinaire

Malgré le souhait du chef de l’Etat de voir les élections collinaires se dérouler dans un « cadre familial », de nombreuses irrégularités ont marqué le scrutin : votes multiples, contestations des candidats élus, agents électoraux véreux, campagnes coûteuses, rivalités entre candidats du même parti et une élue-incarcérée. Cela aggrave la méfiance et les contestations.

Le lundi 25 août 2025, les électeurs ont été appelés aux urnes pour élire leurs chefs collinaires et de quartiers ainsi que leurs conseillers. Les élections, présentées comme un exercice de démocratie de proximité, ont été entachées par de nombreuses irrégularités signalées dans plusieurs localités du pays.

Dans l’ex-province de Rumonge, neuf personnes ont été arrêtées pour des infractions graves : bourrage des urnes, possession illégale de cartes d’électeurs, corruption et influence sur les votants. Plus au nord, à Butanyerera, dans la commune Kirundo, la population de la colline Kagina est descendue dans la rue pour dénoncer une « fraude pure et simple » lors de la reconduction du chef de colline sortant.

Dans la province de Bujumbura, les doutes se sont aussi multipliés. Au quartier Kajiji, de la zone Kanyosha, le retrait inattendu d’un candidat et ancien chef de quartier, Ferdinand Minani, finalement proclamé vainqueur, a surpris les électeurs. Dans le quartier Gikungu (zone Gihosha), quatre membres de la Ceci du bureau de vote n°1 du centre de vote de Gihosha School ont été pris en flagrant délit en train de remplir des bulletins de vote au profit d’un nommé Chançard Nimbona.

Dans la commune Mpanda, la population de la cellule 5 s’est rendue dans les locaux de la commune et de la Ceci pour contester le processus. Elle accuse certains d’avoir voté plusieurs fois et d’autres d’avoir détenu plusieurs cartes. Elle dénonce aussi que des personnes se sont retrouvées parmi les cinq élus « sans aucun mérite ».

Alphonsine Nshimirimana, cheffe sortante de la colline Karurama, dans la commune Cibitoke, a été réélue en grande pompe par la population de cette localité alors qu’elle est incarcérée à Mpimba. Elle est accusée d’avoir arrêté certains jeunes du parti au pouvoir qui avaient agressé une femme du même parti, elle-même accusée de vol. Selon les habitants de cette localité, son incarcération aurait été orchestrée par quelques figures politiques pour favoriser sa rivale.

Quels enjeux avec ces élections ?

Pendant la campagne électorale des collinaires, certains candidats n’ont pas hésité à engager des dépenses colossales voyant dans ce scrutin un investissement plus qu’un exercice démocratique : affiches placardées en grand nombre, embauche de jeunes pour du porte-à-porte, … les méthodes utilisées n’avaient rien à envier à des élections nationales.

Sur le terrain, la population rencontrée ne s’étonne plus de ces stratégies. Des jeunes soudeurs du quartier Muzenga, dans la commune Mugere expliquent : « Normalement, le chef de quartier ne gagne que 100 000 FBu. Officiellement, c’est symbolique. Mais, dans les faits, les opportunités de revenus connexes sont nombreuses. »

Et de préciser. « Par exemple, pour toute transaction foncière, l’acquéreur doit verser une certaine somme au chef de quartier rien que pour sa signature. Sur une parcelle estimée à 500 millions, cela peut représenter entre 2 et 4 millions. »

Au-delà du foncier, d’autres secteurs sont concernés. « Aucune distribution de sucre ou d’aide ne se fait sans son accord » ajoute-t-il tout en soulignant que les opportunités de profit officieuses justifient amplement les dépenses de campagne.

Selon certaines sources, dans la commune Mugere, dans les collines de la zone kabezi, un chef de colline dont le salaire varie entre 25000 et 40.000FBU, circule pourtant dans une voiture de luxe.

À la sortie des urnes, sur sa colline natale, le président du Sénat, Gervais Ndirakobuca, a mis en garde les candidats qui ont mené une campagne dispendieuse dans l’espoir d’un retour sur investissement. « S’ils ont réellement utilisé des moyens financiers, qu’ils l’oublient. Ils sont désormais au service de la population. Certains dirigeants croient être élus pour exercer l’autorité et s’enrichir illégalement. Nous, élus du peuple, resterons vigilants. »

Le président de la République, Évariste Ndayishimiye a, quant à lui, souligné que « toute élection compte » tout en insistant sur le caractère crucial de ce scrutin local. « Il est essentiel que les dirigeants émanent véritablement de la volonté populaire » tout en rappelant que ces élections doivent renforcer la confiance des citoyens et consolider la cohésion au sein des collines, car c’est comme une « affaire familiale. »


Réactions

Diomède Ninteretse : « La colline est la première échelle de décision et de développement local »

Le professeur Diomède Ninteretse, expert en leadership, insiste sur l’importance stratégique des élections collinaires pour la gouvernance et le développement du Burundi. Selon lui, la colline constitue la première échelle de décision et de développement local. Le développement d’un pays commence là où vit le citoyen. Si la colline est négligée, c’est toute la nation qui en subit les conséquences.

Il dénonce plusieurs défaillances observées lors du scrutin du 25 août. La participation citoyenne a été faible et le processus, bien que conçu comme non partisan, a été fortement politisé. Les campagnes manquaient de vision pour le développement local et ne préparaient pas les citoyens à des élections transparentes et équitables.

Il souligne également le manque de formation des chefs de colline et de leurs conseillers, notamment en gestion de budget, en planification, en leadership et en droits humains alors que ce sont eux qui gèrent les conflits communautaires et veillent à la protection des citoyens vulnérables.

Un autre problème crucial est l’ambiguïté du rôle des chefs de colline. Leurs attributions se chevauchent avec celles des communes et leur statut légal reste flou. Certains administrateurs communaux les considèrent comme leurs subordonnés alors qu’ils représentent la voix des citoyens.

À cela s’ajoutent l’absence de cahier de charges clair, l’inégalité dans la rémunération et le manque de ressources financières. Ce qui limite leur capacité à développer leurs collines de manière autonome.

L’expert en leadership dénonce aussi les irrégularités électorales, notamment le vote multiple et les tentatives d’imposer certains candidats. Ces pratiques mettent en cause la crédibilité des résultats et la légitimité des élus. Sans confiance au niveau collinaire, c’est toute la démocratie qui vacille.

Pour remédier à ces défis, il propose plusieurs solutions concrètes : clarifier le rôle et les responsabilités des chefs de colline, mettre en place un programme de formation continue, assurer un meilleur accès aux ressources financières, créer des mécanismes de redevabilité sociale et renforcer la coordination entre collines, communes et comités locaux, y compris les Bashingantahe. Il cite comme exemples les modèles du Rwanda et du Ghana où la planification locale participative et l’implication citoyenne sont au cœur du développement.

Enfin, il insiste sur la centralité de la participation citoyenne. « La colline est le cadre par excellence de la démocratie. Redonner à la colline sa véritable place, c’est construire un développement durable et renforcer la confiance des citoyens dans leurs élus »

Vianney Ndayisaba « On ne peut pas construire une vision en s’appuyant sur des valeurs corrompues »

Le coordinateur de l’Association de lutte contre le chômage et la torture (Aluchoto), Vianney Ndayisaba, estime que ce scrutin a mis en évidence de graves dérives, notamment l’achat des voix, la distribution de cartes d’électeurs frauduleuses et l’utilisation de bulletins non conformes.
« Nous avons tiré une leçon amère : certains Burundais préfèrent recourir à la fraude plutôt que de présenter des projets crédibles aux électeurs ». Malgré les mises en garde du président de la République, du secrétaire du parti au pouvoir, de la société civile et de la Ceni, des candidats ont privilégié des pratiques de corruption électorale sans aucune honte ni crainte d’être traduits devant la justice.

Il évoque des irrégularités majeures dans plusieurs communes, notamment Ntahangwa (zone Mutimbuzi), Rubirizi, Gihosha et Mpanda où des cas de bourrage des urnes ont été observés. Ces anomalies, selon le président d’Aluchoto, compromettent la légitimité des élus locaux. « Là où les autorités sont issues de la fraude, elles ne sont pas légitimes. Nous les appelons des putschistes. »

M. Ndayisaba avertit que le développement du pays restera compromis tant que ces mauvaises habitudes persisteront. Il exige que les responsables de ces manipulations électorales soient sanctionnés et que les agents de la Ceni ayant favorisé la fraude soient traduits en justice. On ne peut pas construire une vision nationale durable en s’appuyant sur des valeurs corrompues.

Kefa Nibizi « Il n’y a pas eu de véritables élections »

Kefa Nibizi, président du parti Codebu et porte-parole de la coalition Burundi bwa bose, dénonce un processus qu’il qualifie de simulacre électoral destiné à consacrer la domination d’un seul parti politique. Il dénonce également que la majorité des candidatures de personnes intègres, non membres du parti au pouvoir, ont été rejetées.

Le président de Codebu estime que ces élections collinaires et de quartiers ont révélé le modus operandi de fraude électorale utilisé lors des scrutins précédents. Toutefois, il note que cette fois-ci les manœuvres frauduleuses des membres des bureaux n’ont pas été bénies car la compétition ne concernait pas les partis politiques.

Il salue par ailleurs le courage des citoyens ayant contesté les résultats dans certaines localités et appelle la Ceni à prendre en considération « leurs revendications » tout en soulignant que la crédibilité du processus électoral reste gravement compromise.

Selon M. Nibizi, les élections ont été truquées depuis la mise en place du code électoral et de la Ceni avec ses démembrements. Il n’y a pas eu de véritables élections. Les élus semblent représenter davantage un parti politique que la population locale.

Gaspard Kobako : « Un bourrage des urnes n’est pas un vote »

Gaspard Kobako, président du parti Alliance nationale pour la démocratique, AND/Intadohoka énumère une liste non exhaustive des leçons tirées des élections des conseillers des collines et/ ou de quartiers.

Pour lui, ces élections dénotent un désintéressement du processus du début à la fin, un fichier électoral faussé à bon escient.

Par ailleurs, le président de l’AND constate que le peuple a un ras-le-bol. Le peuple a envoyé un autre message qu’il ne veut pas continuer à être trompé.

Gaspard Kobako déplore la méfiance des électeurs et la volonté affichée de vouloir imposer un monopartisme de fait tout en s’inquiétant que les élections de 2027 risquent de se dérouler comme celles de 2025.

En outre, il épingle un calcul qui ne dit pas son nom. Des candidats à la présidentielle, aux législatives et communales, à différentes échéances électorales, qui se font élire sur leurs collines natales alors qu’ils n’y résident pas pour suivre la sécurité, le développement communautaire ainsi que les besoins de leurs habitants au quotidien.

M. Kobako salue toutefois la volonté manifestée par des forces de sécurité dans certains endroits, pour débusquer les tricheries et autres fraudes tout en mettant même la main sur certains présumés auteurs.

Enfin, pour lui, les contestations et les manifestations observées dans certaines localités contre les résultats des élections collinaires sont significatives. C’est un signe éloquent qu’un jour ou l’autre, le peuple à l’unisson dira non aux élections truquées. Ils le feront comme ayants droit, à condition de sauver la démocratie avec tout ce qui la caractérisent : la liberté, la transparence, la régularité, la paix et la multiplicité des candidats.

D’après le président de l’AND/Intadohoka, il n’y a pas eu d’élections démocratiques au regard de ce qui s’est observé. « Un bourrage des urnes n’est pas un vote ».

Térence Manirambona : « Une volonté d’asseoir un pouvoir monocolore »

« L’élection des conseillers collinaires/quartiers reflète la volonté du parti au pouvoir d’instaurer un pouvoir monocolore du sommet à la base », épingle Térence Manirambona, porte-parole du parti Conseil national pour la liberté (CNL).

C’est à ce titre, que les dossiers des candidats des conseillers collinaires/quartiers auraient été établis à partir des permanences du parti au pouvoir et imposés à la population qui n’avait d’autres choix. Il fait savoir que les dossiers des candidats soupçonnés d’appartenir à un parti politique de l’opposition étaient rejetés ou rayés des listes des candidats sous des motifs fallacieux.

Le fait que, dans certaines localités, les électeurs aient contesté les résultats tout en dénonçant les fraudes, les bourrages d’urnes… est un signe éloquent que le peuple commence à ne pas se laisser imposer des dirigeants qui ne répondent pas à ses choix à travers des élections mal organisées ou truquées.

Pour lui, le peuple a finalement perdu son droit de se choisir librement ses dirigeants. Et par voie de conséquence, les résultats des élections organisées dans de telles conditions produisent des institutions qui ont une légitimité forgée et qui, de plus, deviennent des caisses de résonnance du parti au pouvoir.

Les organes de gestion des processus électoraux sont devenus des instruments au profit du parti au pouvoir pour le légitimer. Dans ce cas, ce n’est pas une élection, mais plutôt un simulacre d’élection, une farce ou une comédie électorale.

Contacté, le commissaire à l’Éducation électorale et chargé de la Communication à la CENI, François Bizimana, a déclaré que le traitement des irrégularités relève, pour l’instant, des démembrements de la commission. « Ceux qui contestent doivent d’abord s’adresser aux Ceci. En cas d’insatisfaction, un recours peut être introduit auprès des Cepi. À la Ceni, nous ne pouvons pas commenter des cas encore en cours d’investigation ».

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