Samedi 18 septembre 2021

Environnement

Délocalisation de Buceco : entre espoir et désespoir des riverains

30/06/2021 3
Délocalisation de Buceco : entre espoir et désespoir des riverains
En plein concassage et broyage, les installations de l’entreprise dégagent des gaz.

Le gouvernement a annoncé la délocalisation de« Burundi Cement Company » (Buceco). Son emplacement présente un danger pour la santé de la population. La population impactée s’inquiète de l’extension en cours.

En marge de la présentation du nouveau gouverneur de Cibitoke, mardi 22 septembre 2020, le président Evariste Ndayishimiye a rencontré les élus, les responsables des services déconcentrés de la province dans une réunion à huis clos. Il a indiqué que le calendrier de délocalisation de l’usine Buceco est établi pour sauver la vie des populations environnantes.

En janvier 2021, le secrétaire général du parti au pouvoir en visite dans cette province a soutenu l’idée de sa délocalisation.

Devant les élus du peuple pour expliquer la nouvelle loi sur la protection de l’environnement, le 17 février 2021, Déo-Guide Rurema, ministre en charge de l’Environnement, a annoncé la délocalisation de l’entreprise Buceco. Il a expliqué que son emplacement actuel présente un danger pour la santé de la population environnante. Une mesure réclamée à cor et à cri par la population depuis 6 ans.

Chez les habitants, cette promesse a suscité une grande satisfaction avant de céder le pas au désespoir. Pour eux, son implantation ailleurs n’est pas pour bientôt. « C’était un ouf de soulagement pour nous. A l’intérieur de l’usine, le chantier est en cours pour d’autres unités. La concrétisation de cette annonce est improbable», se désolent-ils.

Quid de la situation actuelle ?

Il est 10 h, lundi 21 juin au chef-lieu de la province Cibitoke. Des ateliers de broyage dans Buceco fonctionnent 24h sur 24h. Rejets de poussières, fumées, vapeurs, gaz, nuages de poussières et pollution sonore sont le calvaire quotidien des populations environnantes. Cette entreprise est entourée de maisons. De simples citoyens, des cadres comme des commissaires de police, procureurs, députés et autorités administratives vivent aux alentours. La plupart d’entre elles se trouvent à peine à 10 m de la clôture de l’usine. Les toitures des maisons ont changé de couleur. D’importantes particules de ciment se sont déposées au-dessus des maisons. Certaines tôles commencent à s’effriter.

Les fenêtres restent fermées. Impossible de mettre des denrées alimentaires à l’air libre, le risque de manger des particules du ciment étant très élevé. Après la lessive, les ustensiles sont cachés, portes et fenêtres restent fermées. Les salons sont devenus des séchoirs après la lessive des habits. Il n’est plus possible de préparer le lit à l’avance tant des poussières s’y déposent tout le temps.

Des lamentations

Beaucoup de maisons ont été abandonnées par leurs propriétaires pour aller se réfugier ailleurs. D’autres ne sont pas occupées après leur finissage. Un hôtel situé en face de l’usine a été abandonné. Il n’accueille plus de voyageurs. Tout a été endommagé. Des murs et des tôles sont devenus noirs à cause des particules du ciment qui s’y sont déposées en grande quantité. Un ancien employé de cet hôtel n’en revient pas : « La situation était devenue insupportable. C’est impossible d’accueillir des gens dans des poussières et des bruits assourdissants.»

Un des habitants, membre du comité des habitants riverains, nous reçoit chez lui. Sa maison se trouve à une quinzaine de mètres de l’entreprise. Impossible de s’asseoir à l’extérieur, il faut vite entrer pour se mettre à l’abri des poussières. Les portes sont fermées. « C’est notre calvaire quotidien depuis 6 ans. Nous mangeons, buvons et respirons des poussières de ciment. Nous dormons dans le ciment. Notre vie est devenue un calvaire. Nous sommes des morts-vivants. Nous ne savons plus à quel saint nous vouer», s’indigne-t-il d’une voix haute dans un bruit assourdissant des machines concasseuses et broyeuses.

L’usine Buceco commence en 2010 dans un terrain qui abritait Burundi Tobacco Company (BTC). A l’époque, une usine de production du tabac. La situation se complique en 2016. C’est depuis lors qu’ils se sont confiés aux autorités administratives. « Ils ont minimisé l’impact et certains parmi nous ont été traités de rebelles au développement et à l’autorité de l’État. Peu à peu, nous avons lancé un appel de détresse et finalement ils ont compris qu’il y a un sérieux problème ». Visiblement, aucune étude sur l’impact environnemental de l’implantation de l’usine n’a été menée.

Des conséquences graves

En plein concassage et broyage, les installations de l’entreprise dégagent des gaz. Le traumatisme s’installe dans les cœurs de la population. Des bruits assourdissants ont provoqué des problèmes d’audition. Ils parlent également d’insomnies chroniques souvent chez les nourrissons à cause du bruit des machines concasseuses et broyeuses de pierres. Des irritations oculaires en cas de projection de ciment dans les yeux.

M.N., un membre du comité des habitants de la localité dont la maison se trouve à moins d’une dizaine de mètres de l’entreprise, déplore que certains souffrent d’une bronchite chronique et autres atteintes de la fonction respiratoire à cause de l’inhalation de poussière de ciment. Il fait savoir que les enfants de moins de 5 ans sont les plus exposés : « Ma fillette de 4 ans souffre de problèmes respiratoires qui se sont développés à partir de trois ans. Je dois me rendre à l’hôpital chaque mois. Pour plus de répit, il a fallu l’envoyer chez sa grand-mère. A chaque fois qu’elle revient, c’est le même scénario.»

Larmes aux yeux, Prisca Minani raconte le calvaire des femmes : « Il s’observe beaucoup de cas de fausse couche, de naissances prématurées et des enfants qui naissent avec des tâches sur la peau. Nous vivons l’enfer.» Elle interpelle les autorités à agir vite pour sauver la vie de la population.

Cette situation est confirmée par un infirmier prestant à l’hôpital de Cibitoke. Il explique, néanmoins, qu’il est difficile pour l’instant d’établir une relation de cause à effet : « Il faut diligenter une expertise médicale afin de mesurer l’impact sanitaire de cette proximité de l’usine en vue d’établir des responsabilités. La situation est dangereuse.» Il s’indigne de l’indifférence qui a caractérisé les autorités face au calvaire vécu par la population pendant toute cette période : « 6 ans que la vie des gens est en danger c’est trop! »

Du pessimisme

La population reste pessimiste quant à la concrétisation de la déclaration du président et celle de son ministre en charge de l’Environnement. Pour elle, les bonnes paroles et promesses ont toujours été faites, mais impossible de joindre l’acte à la parole « Il y a de nouvelles constructions à l’intérieur de l’entreprise. Comment espérer une délocalisation quand on procède à l’extension ? Son implantation ailleurs n’aura pas lieu», se désole Kabura. Il demande au chef de l’Etat d’honorer ses engagements.

N.P. est un fonctionnaire qui a participé dans une rencontre à huis clos organisée par le président Ndayishimiye, le 22 septembre avec un groupe restreint. Il appelle le président de la République à faire pression pour que sa promesse soit mise en application.

Il fustige l’indifférence des responsables de la Buceco aux souffrances de la population : « L’extension qui est en train d’être opérée montre qu’ils se moquent de tout. Nous implorons encore une fois le président de la République pour nous sauver.»

En outre, N.P. demande une expertise médicale pour mesurer l’impact sur la santé de la population environnante en vue des indemnisations.

Pour Carême Bizoza, gouverneur de la province Cibitoke, trois sites susceptibles d’abriter cette usine en cas de délocalisation ont été identifiés. Il a confié attendre les experts pour qu’il leur montre les emplacements choisis.

Iwacu a essayé de contacter le ministère en charge de l’Environnement et les responsables de l’entreprise Buceco pour s’exprimer, en vain.

Eclairage

Pour Simon Buhungu, environnementaliste et professeur d’universités, l’implantation d’une usine de fabrication du ciment dans un quartier résidentiel n’a pas été bien pensée.
« En tant qu’expert en sciences de l’environnement, l’implantation de l’usine Buceco dans un quartier résidentiel ne respecte pas le cahier de charges de l’étude d’impact environnemental » indique Simon Buhungu.

Comme préalables, dit-il, il fallait l’implanter à une distance telle que la population environnante ne soit pas affectée et infectée. Et prévoir aussi un système de protection et de prétraitement de leurs déchets (réduction des poussières et autres rejets).
Simon Buhungu explique que l’usine constitue une menace pour la population environnante. Les fumées et les poussières qui s’échappent à travers la cheminée contiennent des particules polluantes qui, après inhalation, sont nocives à la santé humaine. Et d’insister : « Les particules polluantes peuvent causer des dégâts, même à long terme, et les organes attaqués sont les organes reproducteurs. On note également des substances cancérigènes.»

Pour lui, les solutions envisagées sont la mise en application de la décision prise par le président de la République. Il faut notamment déplacer l’usine vers un autre site. La population pourra se positionner à une distance d’au moins 500m par rapport à l’usine.

Il suggère, ensuite, de prévoir des indemnités pour des populations impactées à court et à long terme. Il souligne qu’il est difficile d’évaluer l’impact sur la santé de la population sans une étude préalable.

Forum des lecteurs d'Iwacu

3 réactions
  1. Kami

    Le ministère ayant le développement urbain dans ses attributions devrait affiner les plans locaux d’urbanisme. En effet, chaque activité industrielle serait implantée en tenant compte de l’affectation des différentes zones (habitat, bureaux, activités artisanales,…). Chaque centre urbain doit avoir son plan local d’urbanisme pour éviter des problèmes de coactivités. Les urbanistes, les architectes , les ingénieurs et les juristes de ce ministère devraient être coordonnés pour produire ces plans et textes légaux qui les accompagnent. Ainsi l’anarchie urbaine diminuerait.
    Les centres qui se développent également à travers tout le pays doivent avoir leurs plans locaux d’urbanisme. Diriger c’est prévoir.

  2. Vumiliya

    C’est ça le business dans le sous-dévelopement!! Ntakundi tuzobaho gutyo nyene

    • Yan

      Avant l’arrivée de la cimenterie l’usine de tabac se trouvait au milieu des maisons d’habitation. Qui est arrivé en premier à cet endroit? Les habitants ou l’usine? La question ne date pas d’hier apparemment.

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