Lundi 12 avril 2021

Société

De mendiant à rabatteur, un parcours du combattant

04/03/2021 Felix Haburiyakira Commentaires fermés sur De mendiant à rabatteur, un parcours du combattant
De mendiant à rabatteur, un parcours du combattant
Céléus Mpawenimana : « J’ai toujours voulu abandonner la mendicité. C’est avilissant.»

En situation d’handicap physique dès son enfance, Céléus Mpawenimana mendiait en mairie de Bujumbura, depuis 2005. Récemment, il s’est résolu à embrasser le métier de rabatteur. Iwacu est allé à sa rencontre pour évoquer son parcours, ses difficultés et ses relations avec d’autres rabatteurs.

Très occupé à veiller au respect des gestes-barrière par les passagers au parking des bus qui desservent les zones Gihosha et Kamenge (nord de la ville de Bujumbura), Céléus Mpawenimana accepte pourtant de prendre quelques minutes pour nous parler de son parcours. Très dégourdi, souriant, décomplexé. Il est dans un uniforme des rabatteurs, chemise et pantalon bleus.

« Je suis né en commune Busiga, province Ngozi (nord du Burundi). Je suis marié et père de 5 enfants. L’aîné est en 7e année. La famille vit à Busiga. Je suis descendu à Bujumbura en 2005 », raconte Céléus Mpawenimana, 36 ans. Il a une infirmité au niveau de ses membres inférieurs. Il marche à l’aide de deux béquilles. « Mes parents m’ont dit que j’ai eu cet handicap a l’âge de 3 ans. La cause serait la polio ».

A cause de ce handicap physique, il n’a pas fréquenté l’école. Toutefois, il a appris à lire et à écrire auprès de ses compagnons d’enfance. Il se lance dans la mendicité dans la ville de Bujumbura pour survivre et, plus tard, pour subvenir aux besoins de sa famille.

« Un métier » qui n’honore pas

Interrogé pourquoi il s’est résolu à abandonner la mendicité, Céléus Mpawenimana fait savoir que « le métier » conduit à la paresse : « J’ai toujours voulu abandonner la mendicité. C’est avilissant. C’est de la paresse.»

L’idée d’intégrer le métier de rabatteur lui vient en tête dès 2013 : « Presque tous les jours, j’étais avec les chauffeurs, les rabatteurs. Je circulais dans les parkings des bus qui desservent les quartiers du nord de la ville de Bujumbura. Au fil du temps, j’ai eu envie d’exercer le métier de rabatteur.» Mais les frais d’adhésion lui font défaut. Dès lors, il commence à épargner une petite somme. Plus tard, il demande d’exercer le métier de rabatteur.

« J’ai demandé d’y adhérer et ma requête a été acceptée. J’ai été bien intégré, même si les débuts sont toujours difficiles. Mes collègues m’ont aidé en m’apprenant comment faire ce métier. Ils m’ont bien accueilli », se réjouit-il.

Et de confier qu’en intégrant le métier, il a dû payer une petite somme. En plus du rôle de rabatteur, il est trésorier de l’association des rabatteurs. Il veille aussi au respect des gestes-barrière à la Covid-19 par les passagers, notamment le port du masque et le lavage des mains avant d’entrer dans les bus.

Interrogé sur sa prise en charge, M. Mpawenimana fait savoir qu’il perçoit un salaire à la fin de chaque mois. Mais il souligne que la somme reste insuffisante vu les charges qu’il a dans sa famille.

Ce rabatteur exhorte les autres mendiants à abandonner cette mauvaise habitude. Par ailleurs, il dénonce l’exclusion dont sont victimes les personnes vivant avec handicap. «Nous sommes capables d’exercer quelques métiers. Nous demandons aux employeurs de changer d’attitude ». En outre, il s’insurge contre les responsables des associations des personnes vivant avec handicap : « Nous ne voyons pas leur rôle. Elles ne nous aident en rien. Les aides sont accaparées par les organes dirigeants de ces associations.»

Un modèle à suivre

Dieudonné Ndayishimiye, rabatteur, 7 ans d’expérience, apprécie le travail accompli par son collègue Céléus Mpawenimana : « Il était mendiant ici au parking. Dieu l’a sauvé, l’a béni. Certains se sont étonnés de ce revirement.» Il fait savoir qu’il a un comportement exemplaire. Un homme passionné qui a su renverser une à une les barrières dans sa vie. Nous l’aidons dans sa tâche parce qu’il ne peut pas courir partout. Nous exhortons les autres mendiants à le prendre comme un bon exemple à suivre.

Même appréciation du côté des passagers qui le voyaient mendier. Ils apprécient sa rigueur au travail. « C’est formidable ! Il n’est plus mendiant. Il s’acquitte bien de ses tâches », s’étonne Omer Nahayo, un passager.

Rémy Ndereyimana : «La communauté doit agir et faire des aménagements raisonnables.»

«C’est courageux, coup de chapeau ! », s’exclame Rémy Ndereyimana, secrétaire général de la Fédération des associations des personnes handicapées du Burundi. « C’est très rare qu’une personne quitte la mendicité, c’est comme une drogue. Beaucoup de personnes y voient une facilité de la vie ». Il fait savoir que ce rabatteur mérite d’être encouragé pour qu’il ne retombe pas dans la mendicité.

Ce diplômé de l’Université du Burundi, lui-même vivant avec handicap, insiste sur la dignité de l’être humain : « Les mendiants oublient l’autre aspect de la dignité, de la considération qui doit caractériser tout être humain. Ils sacrifient leur dignité en acceptant des miettes.» Et de marteler : « Ils doivent éviter d’être des éternels dépendants de la société. Ils doivent participer au développement du pays.» Il balaie d’un revers de main ceux qui invoquent la pauvreté : « La pauvreté, ce n’est pas le manque d’argent, mais plutôt le manque de savoir-faire.»

« L’exclusion est à combattre »

A propos des lamentations des personnes vivant avec handicap qui éprouvent des difficultés pour trouver du travail, M. Ndereyimana fait un constat amer : « C’est déplorable ! Les CV sont renvoyés à la poubelle. Beaucoup de témoignages le corroborent.» Selon lui, cette attitude prend son origine dans la culture burundaise. Ce défenseur des droits des personnes vivant avec handicap estime que les gens ont des stéréotypes qui les embrigadent. Et de les interpeller : « Ils doivent prendre en compte la dignité de l’être humain à sa juste valeur.»

Pour lui, la meilleure solution face à cette exclusion est la mise en place des lois allant dans le sens de la protection et de la valorisation de ces personnes vivant avec handicap. « Il faut que les décideurs s’y mettent. La communauté doit agir et faire des aménagements raisonnables ».

Et de conclure : « Il faut que la personne vivant avec handicap soit facilitée sur base des besoins spécifiques à son handicap. Des solutions durables pour ces personnes et qui les valorisent.»

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