Vendredi 03 décembre 2021

Culture

Culture | Ce qu’on nous a caché depuis soixante ans

05/11/2021 4
Culture | Ce qu’on nous a caché depuis soixante ans

Par Melchior Mbonimpa*

A la veille d’une grande conférence dédiée au livre « Meurtre au Burundi, la Belgique et l’assassinat de Rwagasore » qui se tient à Ottawa, le Professeur Mbonimpa nous partage ses impressions après la lecture de cet ouvrage qui, selon lui, est un ouvrage de référence non pas pour les seuls historiens et sociologues, mais pour tout Burundais qui se targue d’être « intellectuel »

« Ce livre se lit comme un roman politico-policier. Mais… ceci n’est pas un roman » (Préface, p.17). Ce n’est pas nécessaire de prendre à la lettre cette première affirmation et de lire ce livre comme un roman policier, de façon linéaire et continue, du début à la fin. Mais une fois qu’on a mordu à l’hameçon en parcourant la préface et l’introduction, puis la table des matières pour sélectionner un chapitre ou deux afin de se faire une bonne idée du contenu, il n’y a plus moyen de s’arrêter. On finit par visiter tous les chapitres, de façon chaotique, un peu comme un affamé qui se jette sur la nourriture sans se préoccuper des règles de bienséance. Mais ceci n’est pas un roman. On doit lire ce livre pour s’instruire, pour découvrir « la vérité ». Bien évidemment, toute lecture est instructive, y compris celle d’un roman. Un étudiant en faculté de lettres lit de la fiction pour s’instruire, parce que cela fait partie des connaissances à acquérir dans sa discipline académique. Par contre, en plongeant dans une œuvre fictionnelle, l’intention première de Monsieur et Madame Tout-le-monde est de se divertir. Ce n’est clairement pas cette motivation qui aiguillonne le lecteur dans Meurtre au Burundi… Ici, on est sous le coup d’une curiosité dévorante : découvrir la vérité, ce qu’on nous a caché depuis soixante ans, c’est comme si on prenait une revanche sur l’histoire! « Car il n’y a rien de caché qui ne doive être découvert, ni rien de secret qui ne doive être connu » (Mt 10,26).

Un génie mobilisateur inattendu

En tant que Burundais, avant d’ouvrir ce livre, nous sommes tous déjà au courant du destin tragique de notre héros de l’indépendance. Une vie courte. Une fin brutale à 29 ans! Une descendance annihilée alors que dans notre tradition, le contrepoids de la mort, c’est d’engendrer! Le lecteur sait peut-être également que le prince a été un jeune homme nonchalant, négligent et peu doué pour les études, au point de rentrer au pays sans diplôme après un séjour universitaire de quatre ans en Belgique où il s’était révélé aussi imperméable au droit colonial  qu’à l’agronomie. Mais on sait aussi, que dans la lutte pour l’indépendance, le jeune prince révéla un génie mobilisateur inattendu qui surmonta tous les obstacles et déjoua tous les pièges tendus aussi bien par « la Tutelle » belge que par ses adversaires politiques du PDC et du « Front commun ». Tous les pièges et tous les obstacles, sauf la mort.

À l’annonce de l’assassinat de Rwagasore, le chagrin du peuple qui sue dans les collines et les quartiers populaires des villes du Burundi a dû être immense parce qu’il représentait l’espoir pour les petites gens. On peut supposer qu’il y a eu quelques cyniques pour rappeler, sans lyrisme trompeur, que le crime n’était qu’un épisode de la guerre des princes : ababipfa ni ababisangiye. Pour certains, le meurtre de l’héritier a été perçu comme le prolongement de la tradition précoloniale des interrègnes sanglants. Dans cette logique, l’événement aurait dû laisser indifférents les corvéables habitués à adapter leur pas de danse au nouveau rythme des tambours : uko zivugijwe niko zitambwa. De fait, cet incident de la compétition violente des aristocrates pour la capture du trône aurait pu demeurer sans intérêt particulier pour l’histoire du pays et la vie au long cours de ses habitants. Sauf que, cette fois, l’adage selon lequel c’est l’herbe qui pâtit quand les éléphants se battent, s’est révélé pertinent au-delà de toute mesure. Cette fois, il ne s’agissait pas d’un simple changement au sommet, dans la continuité, sans chambardement du système de pouvoir. Ce qui était en jeu n’était rien de moins qu’un changement de paradigme. La courte vie publique du héros de l’indépendance se situe à un moment où l’histoire du pays hésite. D’un côté il y avait des forces acquises à une restauration pure et simple de « l’ancien testament » après la parenthèse coloniale et, d’un autre côté, des tenants d’une véritable révolution qui associe le peuple à la gestion de sa propre destinée.

Le premier livre qui expose avec rigueur et éclat les tenants et les aboutissants de ce crime

Rwagasore a été assassiné parce que, tout prince qu’il était, il avait résolument pris la tête des forces neuves pour conduire et construire le changement. La mort du prince a entraîné la victoire des forces de l’inertie ou de la régression, y compris dans son propre parti, l’Uprona qui, pendant des décennies, deviendra l’instrument d’une zizanie sanglante de type préhistorique. Mais que s’est-il passé pour que le héros qui semblait si bien parti pour assurer à son peuple le pain et la paix soit descendu comme un lapin, sans que le monde ne s’en émeuve outre mesure? Pourquoi ce livre, le premier qui qui expose avec rigueur et éclat les tenants et les aboutissants de ce crime, est d’une importance capitale ? Pourquoi faudrait-il que ce livre devienne un ouvrage de référence, non pas pour les seuls historiens et sociologues, mais pour tout Burundais qui se targue d’être « intellectuel »? La réponse est simple : un peuple qui n’apprend rien de la cruauté de son histoire s’expose à subir cette cruauté à maintes reprises.

Ainsi, on pourrait constater que dans l’histoire récente du Burundi, la similitude des scénarios qui ont abouti au meurtre de Rwagasore et à celui de Ndadaye crève les yeux. Il s’agit pratiquement d’une réédition du même scénario. Une compétition électorale dans laquelle le pouvoir en place a, ou croit avoir, tous les atouts de la victoire : l’argent, l’armée, l’administration, la justice… Ce pouvoir utilise ces avantages exorbitants, souvent de façon illégale, pour intimider et essayer de paralyser l’adversaire réduit au rang d’ennemi. Du début à la fin, ce pouvoir est convaincu de l’impossibilité de perdre et toutes les prévisions le confortent dans cette assurance aveugle qui relève de ce qu’on appelle en anglais « wishful thinking ». À l’issue de la campagne, les élections aboutissent à une défaite irrécusable de ce camp parce que le peuple a ses raisons que la classe dominante ne connaît pas. Le leader du parti vainqueur accède au pouvoir de façon éphémère car le parti adverse commet l’irréparable : un acte de félonie qui abrège les jours de celui que le peuple s’est choisi. Un procès bidon blanchit les commanditaires du meurtre et accable les « petites mains » ou les seconds couteaux qui ont exécuté la sale besogne. Fait remarquable, dans le cas de Rwagasore, non seulement, dans un premier procès, « la Tutelle » a couvert ses fonctionnaires blancs et condamné uniquement leurs comparses « indigènes », mais encore, dans un deuxième procès, pour « raison d’État », les autorités du Burundi « indépendant » ont également couvert les Belges impliqués dans l’assassinat comme instigateurs.

Mais revenons pour conclure à la figure de Rwagasore. De nouveau, les cyniques pourraient dire que s’il avait vécu plus longtemps, il se serait avili, comme beaucoup d’autres héros africains de l’indépendance qui se sont mués en tyrans. Mais pourquoi devrions-nous réécrire l’histoire avec des « si » qui mettent sur un même pied d’égalité le procès d’intention et les faits avérés? Au lieu de cette mauvaise foi, il faudrait plutôt souligner que dans les faits, dans son combat pour l’indépendance, Rwagasore a été exemplaire jusqu’au bout, en-deçà et au-dessus de la partisannerie misérable qui a sévi après lui. Parce qu’il est mort sans s’avilir, il restera pour de bon une référence incontestable, un cadeau de Dieu à son peuple.

* Melchior MBONIMPA est né en 1955 au Burundi, Etudes supérieures de philosophie et de théologie à Kinshasa, Rome et Montréal. Etabli au Canada,  il enseigne actuellement à l’Université de Sudbury. Il est auteur de plusieurs livres.

Forum des lecteurs d'Iwacu

4 réactions
  1. Jamahaar

    « Est-ce qu’on n’est pas en droit d’émettre une hypothèse comme quoi ces « autorités » qui auraient couvert cet assassinat, faisaient partie des organisateurs de la conception, de la planification et de la commission du crime? »Voila une piste a explorer et un autre livre a ecrire pour tenter de demeler les intrigues et les mysteres qui ont entoure l’assassinat du Prince Louis Rwagasore, ephemere Premier Ministre du Burundi, le 13/10/1961 a l’hotel Tanganyika par un tireur embusque, le Grec Kajorjis.Le Premier Ministre venait de presider le Conseil des Ministres et venait se raffrechir a l’hotel avec son Cabinet.Voila l’histoire officielle vehiculee plus d’un demi-siecle apres le meurtre du Premier Ministre.Curieusement, personne d’autre n’a ete ni tuee ni blessee.Apres l’emotion la vie a continue comme si de rien etait.On a l’impression que le Premier Ministre est tombe dans un piege lui tendu par les membres de son propre gouvernement.Qui avait reserve le restaurant?Qu’a fait le protocole?Andre Muhirwa, gendre du Roi et futur Premier Ministre, Joseph Bamina, Pierre Ngendandumwe, pour ne citer que ceux-la, qu’avaient-ils fait avant et apres l’assassinat de Rwagasore?La tutelle Belge a vite arrete les adversaires de l’Uprona et l’auteur du coup fatal qui ont vite ete pendus ou fusilles apres un proces expeditif.Peut-etre les coupables ne sont pas ceux qui ont ete condamnes et ont paye de leurs vies et les heros ne sont pas ceux que l’on nous a toujours presentes.Le mensonge continue.Beaucoup de questions et de zones d’ombre autour de cette affaire.La CVR a encore du pain sur la plache.

  2. SAKUBU

    C’est sidérant d’apprendre que des « autorités du Burundi « indépendant » ont également couvert les Belges impliqués dans l’assassinat comme instigateurs »: mais elles ont agi ainsi dans et pour quels intérêts ou mobiles? Est-ce qu’on n’est pas en droit d’émettre une hypothèse comme quoi ces « autorités » qui auraient couvert cet assassinat, faisaient partie des organisateurs de la conception, de la planification et de la commission du crime?

    • Nadine Dominicus van den Bussche, alias Nyangoma

      Évidemment.. Certains se croyaient malins en se débarrassant de ce prince héritier qui pouvait garantir une continuité dynastique assez forte pour entrer dans un monde moderne et permettre à la monarchie révisée non seulement plus d affirmation et d indépendance par rapport aux cercles princiers qui préfèraient une royauté faible. Dans leur aveuglement, ils n ont pas compris qu ils noyait le bateau qui les maintenait au pouvoir.

      • Kagabo

        Bien Nadine, une près bonne analyse brève et proche de la réalité. bravo

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