Vendredi 14 juin 2024

Économie

Commerce du ciment : Le tour de passe-passe

11/05/2023 2
Commerce du ciment : Le tour de passe-passe
Un sac présentant un trou qui aide à vider son contenu afin de le remplacer

Des gens croient acheter du ciment importé mais se retrouvent avec le ciment Buceco dans des sacs Dangote. Selon les ingénieurs, ce vol a des répercussions négatives sur la durabilité des ouvrages.

Innovation dans l’escroquerie en mairie de Bujumbura : prendre un produit local et le vendre comme un produit importé. C’est le cas pour le ciment. Certains acheteurs du ciment se lamentent d’acheter du ciment Dangote pour en définitive se retrouver avec le ciment Buceco produit localement. Le prix d’un sac de ciment local varie entre 28.500 à 34.000 BIF et celui importé est vendu entre 42.500 et 47.500 BIF, soit une différence de plus de 10.000 BIF.

« Un ingénieur me conseille d’acheter le ciment Dangote qui est de qualité pour une infrastructure durable. Je me suis rendu dans un stock pour acheter du ciment pour mon chantier. Arrivé au chantier, un maçon m’interpelle : ‘’ Patron, vous avez amené Buceco au lieu de Dangote. J’étais sidéré », témoigne E.N.

Pour le convaincre, le maçon se rend au chantier le plus proche et amène un sac de ciment Dangote. Il réalise alors la différence puis retourne chez le vendeur qui lui explique avoir reçu ces produits de son grossiste. « Il est difficile voire impossible de savoir ce qui est dans un sac fermé », s’est défendu le vendeur.

Jean Habonayo, chef de chantier qui est en zone Kamenge, se rappelle de son expérience malheureuse : « Mon patron m’envoie lui acheter du ciment pour constituer un stock de ciment Dangote. Je constate qu’une partie de mes trois cent sacs contient du ciment Buceco lors du mélange. Et pourtant, les emballages sont bel et bien ceux de Dangote, mais avec des produits locaux. » Le vendeur lui explique tout simplement que c’est l’entreprise Dangote qui aurait changé la consistance de ces produits, sans plus de commentaires.

Une tromperie habile

« C’est un vol difficile à démasquer. Il n’est pas mené par n’importe qui. Cela demande une technicité et une ruse », soutient un ancien vendeur de ciment au quartier asiatique, avant d’expliquer le procédé : « On prend un sac rempli du ciment importé. On fait un trou sur la partie latérale dans l’équerre où se trouve la couture du sac. On y introduit un petit tuyau qui permet d’aspirer du ciment. On secoue le sac et le ciment se vide. On y remplit alors le ciment Buceco par le même procédé. »

D’après lui, il existe un autre procédé consistant à ramasser des sacs du ciment Dangote qui n’ont pas été déchirés. Généralement, les vendeurs se concertent avec des magasiniers dans les chantiers. On remplit le ciment et on refait la couture. « Cette manière risque d’être démasquée par une personne avisée, car c’est difficile de refermer le sac comme avant ».

Pierre Ndayisaba, habitant de la zone Gihosha, souligne que ce vol qualifié doit attirer l’attention des autorités : « Des infrastructures risquent de s’affaisser à cause de cette escroquerie. Les proportions de mélange lors de la construction ne sont pas les mêmes, selon le type de ciment et l’infrastructure en question. Ces criminels doivent subir la rigueur de la loi. »

Même constat pour Yvette Niyukuri qui appelle les autorités à procéder à la vérification de tous les produits vendus : « C’est inadmissible que des produits locaux soient emballés dans des sacs de produits importés pour être achetés à des prix exorbitants alors que la qualité n’est pas la même.»

Des conséquences sur la durabilité de l’infrastructure

L’ingénieur Isaac Manariyo fait savoir que le ciment importé a une proportion de résistance de 42.5 tandis que celle du ciment local est de 32.5. Utiliser le ciment Buceco alors que tu pensais mettre du ciment Dangote, explique-t-il, a des répercussions sur la durabilité de l’œuvre. L’infrastructure n’est pas aussi forte que tu le souhaitais. Il y a une résistance de 10 qui est partie à ton insu.

Il fait remarquer que les dosages lors du mixage ne sont pas les mêmes : « Pour les travaux courants de maçonnerie, les proportions se basent sur un livret de procédures en construction. Pour le montage et dégrossissage de mur, la réalisation de chape, la garniture de joints de carrelage, le béton armé, les proportions se basent sur le ciment de résistance 42.5. »

M. Manariyo indique qu’il faut trois brouettes ou caisses de sable par sac de ciment Dangote. Une caisse fabriquée en bois est de 60 décimètres cubes, l’équivalent de 60 litres. Il précise que ces proportions peuvent changer selon le type de chantier : « Pour des grands chantiers, on suit les indications du livret qui montre les procédures de dosage. Mais cela peut changer selon que vous vouliez monter un mur avec des briques ou du béton armé (gravier, sable, acier). »

Cet ingénieur appelle les responsables des chantiers ou les propriétaires d’acheter du ciment chez des vendeurs connus et reconnus.

Forum des lecteurs d'Iwacu

2 réactions
  1. arsène

    @Jérémie Misage (Auteur de l’article)
    Je pense qu’il y a eu un lapsus calami ou un erreur de frappe (un « a » à la place d’un « i ») dans le passage:  » Une caisse fabriquée en bois est de 60 décamètres cubes, l’équivalent de 60 litres. »
    Je crois que vous avez voulu parler de 60 décimètres cubes car un volume de 60 décamètres cubes équivaut à 60 mille litres.

    Pour le reste de l’article, je ne peux que vous en être reconnaissant. J’en sais quelque chose mais j’ai fini par comprendre que le chef de chantier était au courant.

    • Jérémie Misago

      Merci beaucoup. Nous avons corrigé

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