Vendredi 07 octobre 2022

Économie

Commerce du café : les coopératives écartées, bonjour la fraude !

08/07/2022 5
Commerce du café : les coopératives écartées, bonjour la fraude !
Un caféiculteur de Kayanza en train de cueillir les dernières cerises dans son champ.

Des cas de vente frauduleuse du café vers le Rwanda se sont multipliés ces derniers jours dans la province de Kayanza, frontalière avec ce pays. Pour les caféiculteurs, la principale raison est la récente réforme de la filière café qui écarte leurs coopératives de sa commercialisation.

Située à une quarantaine de kilomètres de la frontière rwandaise, la localité de Nyamiyogoro, en commune Muruta de la province Kayanza, au nord du Burundi, est fière de ses champs de café encore verdoyant, ils semblent narguer et braver la saison sèche qui bat son plein.

Ces champs bien entretenus embellissent les bords des routes en latérite serpentant entre les collines abruptes de cette localité du fin fond de cette province. A lui seul, cette culture d’exportation apporte plus de 60% de devises issues de sa vente à l’extérieur du pays.

P.N, la soixantaine, est un vieux caféiculteur habitant sur cette colline composée de plus de 2.000 caféiculteurs. Même s’il garde une certaine admiration pour ses champs de café, s’il confie qu’il n’est plus valorisé : « C’est comme s’il est tombé de son piédestal, pour avoir 1 kg de farine de maïs, je dois vendre 2 kg de café cerise de qualité ».

Pour lui, la principale raison de la vente frauduleuse du café est la réforme de la filière café qui a privé les coopératives de caféiculteurs de prendre part à sa gestion, de la pépinière jusqu’à sa commercialisation. Selon lui, les cas de fraude se sont intensifiés depuis cette récente réforme.

Il affirme que certaines usines de collecte et de lavage de café se livrent à la fraude pendant la pesée. « C’est comme si leurs balances dont la plupart sont pourtant estampillées BBN (Bureau burundais de normalisation) sont truquées. Parfois, le paysan est sûr d’avoir récolté 5 kg de café cerise. Mais à l’usine, la balance indique 3 kg. C’est absurde et décourageant ».

« Il y a balance et balance »

Un caféiculteur rencontré à Kabuye dans la province de Kayanza après avoir écoulé son café cerise est catégorique : « Ceux qui gèrent les stations de lavage savent comment truquer les balances et tromper les caféiculteurs, ce qui est frustrant », s’indigne-t-il. « L’une des motivations de la création des usines, c’était de lutter notamment contre la manipulation des frauduleuses des balances »
Selon lui, on peut être roulé une fois voire deux fois, mais c’est inacceptable qu’on soit toujours roulé, « Des gens arnaqués chercheront d’autres stratégies et ils seront peut-être tentés par d’autres voies comme le fait de confier leur production à des commerçants véreux ».

Un autre paysan venu vendre son café à cette usine révèle un autre problème : « Les rendements sont très bas, il est pratiquement impossible que 4,5 kg de cerise donnent 1 kg de café parche. Ils savent pertinemment que 5 kg de cerise donnent 1 kg de café parche ».

N.M, gérante d’une coopérative de caféiculteurs interrogée à Gashikanwa, explique : « Cette exigence peut amener les gestionnaires des usines et les stations de lavage et de séchage à ruser lors des pesées pour avoir la quantité de café demandée », confie-t-elle.

Un autre membre de cette coopérative révèle qu’il arrive qu’un caféiculteur rentre furieux et déçu quand à l’usine on lui signifie que son café cerise est classé dans la catégorie B alors qu’il est convaincu qu’il est de la catégorie A. « Quand c’est le cas, les caféiculteurs ne peuvent que ruminer leur colère, ils n’ont nulle part où confier leur peine pour être rétablis dans leurs droits ».

Avant la réforme de la filière café, explique D.N., un autre caféiculteur, les coopératives étaient impliquées dans chaque étape du commerce du café jusqu’à l’exportation.

Chaque coopérative désignait un membre pour suivre le commerce du café dans les usines. « Aujourd’hui, cela n’existe plus. C’est comme si les coopératives sont supprimées ».

Pour un autre responsable d’une coopérative de caféiculteurs de la zone Kabuye de la commune Kayanza, il faut absolument augmenter le prix du café cerise pour éviter toute tentative de fraude. « Le prix est dérisoire mais ce n’est pas le seul défi. Cultiver le café est un casse-tête. Nous entendons toujours que le café burundais se distingue à l’étranger et c’est grâce à nous, mais nous ne profitons jamais des avantages ».

D’après ce caféiculteur, le kilo du café cerise devrait coûter au moins 9.000 BIF comme c’est le cas dans les pays frontaliers qui achètent frauduleusement le café burundais.
« Aimer la patrie avant l’argent! »
Le gouverneur de la province de Kayanza, Rémy Cishahayo, affirme que ce café est vendu au Rwanda non pas parce qu’il coûte plus cher là-bas, mais plutôt parce que le café burundais est de très bonne qualité. « On dirait que l’on veut s’approprier notre café pour le revendre à l’étranger. Il est alors acheté sur les frontières et notre population est attirée par le prix un peu plus élevé ».

Il assure que l’administration est en train de sensibiliser la population à vendre le café dans leur pays et ne pas privilégier l’appât du gain au détriment de la patrie. « D’autant plus que le café est le premier produit d’exportation qui génère des devises ».

D’après un caféiculteur rencontré à Kabarore, même si certains paysans habitant tout près de la frontière rwandaise écoulent quelques fois leur café cerise dans ce pays, ce sont de petites quantités, juste de quoi acheter les cahiers des enfants, payer les frais des soins de santé, … « Comme certains ménages ont des parentés dans ce pays, lors des visites familiales, dans leurs paniers, il n’y a pas que les vivres comme cadeaux, il peut dissimuler du café cerise en dessous ».

Le gouverneur de Kayanza appelle les autorités locales et la police à être plus vigilantes. Il estime que ces fraudes sont dues aussi à la négligence des autorités locales. « Il est incompréhensible de vendre de manière frauduleuse des tonnes et des tonnes à l’insu des autorités locales. Cela montre qu’elles sont impliquées ».

Il déplore le fait que plusieurs usines n’ont pas encore payé les caféiculteurs. Et pour la plupart, c’est leur seule source de revenus. C’est d’ailleurs l’une des raisons qui font qu’ils cherchent à vendre leur café par des moyens frauduleux, selon le gouverneur. Il demande à l’Odeca d’insister auprès des usines pour payer d’urgence les caféiculteurs.

Les commerçants plus soupçonnés

Pesée de café cerise à Nyamiyogoro dans la commune Muruta.

D’après un membre d’une coopérative de traitement du café rencontré à Muruta, comme les paysans n’ont pas le droit de sécher le café chez eux, seuls les commerçants peuvent collecter le café et se livrer à la vente frauduleuse du café parche. « Ils le font avec la complicité des gestionnaires des usines ou des stations de lavage et de séchage, et ils sont également en connivence avec les administratifs à la base ».

Quand le café est bien sec, révèle une gérante d’une coopérative de caféiculteurs rencontrée à Ngozi, ces commerçants font tout pour l’écouler dans les pays voisins, quand ils parviennent à tromper la vigilance de la police et des douanes et que leur opération réussit, c’est le jackpot et c’est de la monnaie forte qui tombe directement sur leur compte en devises ouvert dans une banque commerciale.

« Quand c’est une coopérative qui vend de manière légale le café à l’étranger, les devises passent par la BRB, comme l’exige la loi et c’est envoyé, sur le taux du jour en francs burundais sur le compte de cette coopérative dans une banque commerciale. On ne touche pas aux devises », indique-t-elle avec un brin de regret.

Elle parle également d’un autre problème : le retard de paiement des caféiculteurs. « Il serait aussi à l’origine de la fraude. Quand ils ont besoin d’un peu d’argent pour subvenir à leurs besoins ponctuels, certains n’hésitent pas à vendre leur café cerise chez des commerçants ».

Pour rappel, environ 27 tonnes de café ont été saisies par la police, il y a quelques jours à Butwe, en commune Gatara, province Kayanza, prêtes à être vendues frauduleusement. Presque tout le café saisi était déjà dépulpé, d’après le procureur de Kayanza, Isaac Niyingabira.

Or, il est interdit aux caféiculteurs de faire le dépulpage eux-mêmes. Après la récolte dans les champs, ils doivent acheminer le café dans les usines. Ces dernières sont alors soupçonnées d’être impliquées dans cette fraude. Les enquêtes sont en cours, selon le procureur.

Quelques jours après la saisie des 27 tonnes, une autre quantité de 950 kg de café a été confisquée, d’après le procureur. Toute cette quantité a été remise à l’Odeca. La plupart des cas de fraude et de saisie de café ont été signalés à Gatara, Gahombo, Butanganzwa, Rango, Muhanga et Kabarore. Et il s’agit souvent des localités proches de la frontière rwandaise.

Dans un procès de flagrance, 7 personnes ont été condamnées à 5 ans de prison et à une amende de 1 million de BIF chacune, pour ’’atteinte au bon fonctionnement de l’économie nationale’’, prévu dans le code pénal dans son article 430.

Le procureur parle d’autres dossiers de fraude du café qui sont en train d’être traités au tribunal. Selon lui, ce sont de petits commerçants qui achètent ce café aux caféiculteurs pour le revendre à un prix élevé après la fermeture de la période de collecte par les usines.

Forum des lecteurs d'Iwacu

5 réactions
  1. Gacece

    S’il faut encore insister sur la cause de cette complicité dans la corruption, il s’agit d’éradiquer cette manie de toujours recourir à des intermédiaires. Le problème est profond et se remarque dans tous les secteurs de l’économie :

    – Vous voulez dédouaner vos marchandises? Il faut passer par une agence de douanes ;
    – Le caféiculteur veut vendre son café? Il faut qu’il le confie à une copérative et attendre que cette dernière le vende et lui donne son dû, non sans avoir prélevé d’autres frais…;
    – Vous voulez avoir une place à la morgue, l’hôpital a confié sa gestion à un intermédiaire ;
    – Vous voulez acheter du sucre, de la bière, du ciment?… Il faut passer par le grossiste et non par le détaillant ;
    – Vous voulez obtenir un service du gouvernement, quelqu’un connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui peut l’obtenir ;
    – Vous voulez payer une facture, il faut passer pour une agence…

    Tout fonctionne à l’envers : normalement, c’est le vendeur qui devrait courir derrière le client pour lui vendre son produit ou son service. Au lieu de cela, on assiste à l’opposé : le client doit courir derrière un produit.

    Tant que cette situation et cette mentalité continueront, le pays ne sortira jamais de cette spirale. Le fait de seulement limoger des employés et de les remplacer par d’autres ne résoudra rien. Il va falloir que les élus, le Gouvenement et le Président lui-même prennent le taureau par les cornes pour mettre fin à ces pratiques propices aux spéculations et aux corruptions de tous genres.

    Autrement, le nouvel employé reprendra les mêmes pratiques que celles celui qu’il a remplacé.

    Quelques principes à respecter :

    – Une marchandise d’une société d’État (en partie ou à 100 %) doit être vendue par une société appartenant à 100% à l’État qui la vendra directement au consommateur… pas à un grossiste, ni à un autre intermédiaire.
    Par exemple, la Brarudi, la Sosumo,… devraient eux-mêmes transporter et vendre leurs marchandises diretement aux consommateurs, c’est-à-dire ouvrir des magasins de vente dans toutes les communes et provinces.

    Si des services directs à la population doivent être confiés à des agences en sous-traitance, le gouvernement doit imposer des quotas minimaux (nombre de dossiers, délais, nombre de client, nombre de documents à délivrer, etc.) par période (journalière, hebdomadaire, mensuelle, annuelle) à avoir reçus, traités et complétés… au risque de perdre son contrat.
    De cette façon, la crainte de perdre leur contrat ou de subir des sanctions les forcera à rendre des services plus tôt à la place de faire trainer des demandes. C’est eux qui courront derrière les clients.
    La durée de traitement d’un dossier ou d’une demande dépendra de la complexité du dossier ou de la demande : pour cela, il faudra déterminer combien de temps peut prendre le traitement d’une demande en prenant en compte certaines conditions : l’achalandage du lieu (milieu urbain ou rural), le nombre de demandes pour un même document, la durée du processus, etc). Que ce soit pour une agence ou un bureau gouvernemental lui-même, il faudrait qu’ils fonctionnent selon les mêmes standards. Si deux citoyens déposent une demande d’attestation de naissance la même journée, il faudrait qu’ils l’obtiennent endéans du délai fixé pour sa délivrance, que la demande ait été déposée au bureau communal ou dans une agence.

    Et pour terminer, LE CAFÉICULTEUR QUI VEND SON CAFÉ DOIT RENTRER CHEZ LUI AVEC « TOUT » SON ARGENT LE JOUR MÊME OÙ IL CÈDE SON CAFÉ!…

    CHICHE!

  2. Mbayahaga

    Lisez cet article et vous comprendrez que tout est lié.
    Pourquoi notre pays est si mal organisé administrativement ? Son excellence, Monsieur Le Président, serait-il possible de faire faire un audit indépendant ?

  3. Kabizi

    Pathétique Burundi.
    Si le prix est 3 fois plus cher au Rwanda, laissez le pauvre paysan t vendre son café. Il ne se construira pas plusieurs étages comme certains qui font du Burundi le pays le plus pauvre et le plus corrompu au monde.
    Où allons nous?
    Les gens finiront à abandonner la culture du café. La remarque du gouverneur de Kayanza est incroyable. Y a t il un himme censé qui peut m’expliquer comment se fait il qu’au Rwanda paye 3 fois plus cher son paysan caféiculteur?

    • Stan Siyomana

      @Kabizi
      Il se pourrait que le Rwanda paie plus au caféiculteur parce qu’il conditionne mieux son café et il peut ainsi le vendre très cher à l’étranger (comme Speciality coffee).
      Ceci serait la conséquence de la National Coffee Strategy de 2002.
      « In 2002 the government issued a National Coffee Strategy that outlined a plan for capturing a larger share of the specialty coffee sector…
      The shift away from low-quality coffee to high-quality specialty coffee was designed to break a perceived “low quality, low-quantity trap.” As noted, Rwandan farmers were producing low-quality coffee that sold for a low price.
      Low sales prices meant that farmers lacked revenue to invest in improvements. Without sufficient income, farmers could not invest in capital to improve the quality of their beans—
      hence, the trap…
      The 2002 National Coffee Strategy was designed to break this trap, increase income and revenue, and improve price stability, because specialty coffee prices fluctuate less dramatically than does the price for semiwashed coffee. In an attempt to meet these targets, coffee-sector stakeholders
      focused on strengthening and supporting producer cooperatives, identifying sites for and supporting the building of coffee-washing stations, replanting aging tree stock, improving quality control throughout the industry, and strengthening the Rwandan brand globally… »
      https://documents1.worldbank.org/curated/en/304221468001788072/930107812_201408252034900/additional/634310PUB0Yes0061512B09780821387450.pdf

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