Mercredi 12 mai 2021

Économie

Cankuzo : le calvaire des commerçantes transfrontalières

30/04/2021 0
Cankuzo : le calvaire des commerçantes transfrontalières
Cette commerçante transfrontalière de Cankuzo affirme avoir perdu plus de la moitié de son bénéfice.

Zone Camazi, commune Gisagara de la province Cankuzo, la plupart des commerçantes de cette localité frontalière avec la Tanzanie s’approvisionnaient de l’autre côté de la frontière. Depuis la fermeture, ces femmes sont aux abois.

Mardi 13 avril, nous sommes sur la colline Mburi frontalière avec la Tanzanie, zone Camazi, commune Gisagara de la province Cankuzo. Cette localité est parmi les coins les plus reculés du pays. Il faut parcourir environ 45 km depuis le chef-lieu de la province Cankuzo.

Au marché de la colline Mburi, quartier Gasenyi, un hangar est réservé aux vendeuses de tomates, d’arachides, de fruits et autres ingrédients. La plupart de ces commerçantes s’approvisionnaient de l’autre côté de la frontière, en Tanzanie, et revenaient vendre leurs produits à Cankuzo.

Mais la Covid-19 a mis un coup d’arrêt à leur commerce. Depuis la fermeture des frontières, elles peinent à faire vivre leurs familles. Elles enregistrent un manque à gagner considérable.

Séverine Ndayishimiye, 30 ans, est l’une de ces commerçantes transfrontalières. Maman de cinq enfants, elle est vendeuse de riz, tomates et légumes à ce marché.

Avant la fermeture des frontières, elle s’approvisionnait en Tanzanie, non loin de la frontière Gasenyi-Mburi. Elle importait le riz, tomates, patates douces, etc. Aujourd’hui, elle confie avoir des conditions d’existence très difficiles. Elle doit s’approvisionner sur place à Cankuzo et les produits deviennent plus chers. Ainsi, elle observe que sa clientèle se réduit comme peau de chagrin : « Avant, je pouvais facilement gagner 20 mille BIF de bénéfice par sac de 50 kg. Aujourd’hui, je ne peux même pas encaisser 10 mille BIF par sac. »

Séverine affirme que ses enfants ne mangent plus à leur faim. Auparavant, elle pouvait se permettre de mettre du riz dans leurs assiettes trois fois par semaine. «  Aujourd’hui, toute une semaine peut passer sans qu’ils mangent du riz car il est très cher ici».

Perrine Ndayishimiye, 31 ans, est une autre commerçante qui exerce sur ce marché. Vendeuse de sel, tomates et de l’huile, elle importait ses produits alimentaires de la Tanzanie à un coût moins cher.

Elle affirme enregistrer un manque à gagner conséquent. Elle étalait un tas de 6 tomates à seulement 500 BIF. Aujourd’hui, ce prix n’achète que 3 petites tomates. « Nous perdons ainsi nos clients. Ces derniers refusent d’acheter à un prix si élevé». Les tomates qui provenaient de la Tanzanie lui procuraient un bénéfice de 5000 BIF par seau. Actuellement, elle n’encaisse que 1.000 à 1.500 BIF par seau de tomates.

« Nous ne pouvons pas bien nourrir nos enfants dans ces conditions », désespère cette maman de trois enfants. Elle affirme que sa famille mangeait trois fois par jour : « Aujourd’hui, ce n’est que deux fois par jour et nous ne mangeons pas à notre faim. Il est difficile de faire soigner les enfants, de leur acheter des vêtements, du matériel scolaire, etc.»

La commune a perdu 40% des recettes

L’administrateur de la commune Gisagara, Gratien Nitunga, affirme que la fermeture des frontières a eu un grand impact négatif sur le plan économique et social de la commune.

Sur le plan économique, l’administrateur estime à 40% la diminution des recettes de la commune Gisagara. D’après lui, le manque à gagner s’observe surtout sur l’importation des vaches. Il fait savoir que la plupart des vaches vendues dans cette commune proviennent de la Tanzanie. « Avant la fermeture des frontières, 150 vaches étaient vendues facilement. Aujourd’hui, pas plus de 105 vaches. Par conséquent, les taxes qui entrent dans la commune grâce au commerce de vaches ont diminué».

D’autres produits alimentaires étaient importés et exportés par la population des deux localités voisines. « Bientôt, les Tanzaniens vont récolter les arachides. En temps normal, les commerçantes d’ici devaient aller s’approvisionner de l’autre côté de la frontière pour venir les vendre ici. Mais ce n’est plus possible».

Sur le plan social, il assure que la commune a aussi été touchée : « Nous avions de bonnes relations avec les autorités de l’autre côté. » Quand il y avait des problèmes, notamment les violences que subissent les Burundais s’adonnant au travail saisonnier en Tanzanie, les autorités des deux localités limitrophes se rencontraient pour trouver des solutions. « Mais aujourd’hui, ce n’est plus possible. Nous nous contentons d’un échange par téléphone».


Quand les travailleuses saisonnières font bonne affaire

Rachel est l’une des travailleuses saisonnières de Cankuzo qui vont cultiver en Tanzanie.

Au moment où certaines femmes investissent dans le commerce transfrontalier à Cankuzo, d’autres préfèrent louer des terres en Tanzanie pour cultiver. Un travail plutôt rentable.

Colline Mburi toujours, certaines femmes préfèrent parcourir des kilomètres à pied pour aller cultiver de l’autre côté de la frontière par manque de terre chez elles ou à la recherche d’un sol plus fertile.

Emelyne Irakoze, 30 ans, est l’une de ces travailleuses saisonnières. Maman de quatre enfants, elle a commencé à aller cultiver en Tanzanie car marié depuis 10 ans à un homme qui n’a pas de terre pour cultiver comme plusieurs autres femmes de cette localité.

Tous les jours à 5 h du matin, Emelyne se rend de l’autre côté de la frontière, en Tanzanie, à Nyaruge sur la colline Nyakayenzi. Elle doit marcher à pied pendant environ 2h. « Nous cultivons dans des forêts, loin des habitations».

Emelyne loue un terrain de 1 hectare à 100 mille shillings (environ 140 mille BIF) pour une année. Elle y cultive du maïs, des arachides et du manioc.
Elle confie que ce travail est très rentable : « Pas besoin d’engrais chimique. Il suffit d’avoir l’argent pour louer le terrain. » Elle peut récolter 30 seaux de maïs sur un terrain de 1 ha. Non pas pour vendre mais pour nourrir sa famille.

Se battre pour faire vivre sa famille

Rachel est une autre femme de la zone Murore, commune Gisagara, qui va cultiver en Tanzanie. Elle dépense 12.000 BIF pour se déplacer jusqu’à la frontière. Pour arriver à destination, elle doit marcher pendant encore 3h.

Elle loue un terrain de 2 hectares à 50 mille shillings (autour de 70 mille BIF). « Si le climat a été favorable, l’on peut gagner jusqu’à 3 millions de BIF». D’après elle, la plupart cultive le maïs, le haricot et les arachides.

« C’est très rentable. Si l’on sème trois seaux d’arachides, l’on en récolte 500 kg. Une quantité qui peut générer autour de 900 mille BIF », confie-t-elle.

Ce travail permet à cette maman d’élever ses neuf enfants qui habitent et étudient en mairie de Bujumbura : « Cela m’a permis de subvenir à tous leurs besoins. »

Mais les conditions de travail ne sont pas du tout faciles pour ces agricultrices. S’il faut passer la nuit là-bas, elles doivent dormir dans la forêt, à même le sol, dans des bâches. De surcroît, elles disent boire « une eau très sale ».

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