Culture

Au coin du feu avec Vital Bambanze

28/03/2020 Felix Haburiyakira Commentaires fermés sur Au coin du feu avec Vital Bambanze
Au coin du feu avec Vital Bambanze

Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Vital Bambanze.

Votre qualité principale ?

La détermination. Quand je suis engagé dans telle ou telle activité, je n’aime pas l’échec. Je n’aime pas la solitude. J’aime être entouré par les autres.

Votre défaut principal ?

Je me chauffe vite. Mais, cela est comblé par ma qualité. Après avoir analysé la situation, je me redresse vite.

La qualité que vous préférez chez les autres ?

J’aime une personne qui accomplit ce qu’elle promet. Une personne qui ne tergiverse pas. Une personne qui se connaît, qui connaît les autres et qui collabore avec ces derniers.

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ?

Je déteste le mensonge.

La femme que vous admirez le plus ?

Ma mère, qui après la mort de mon père, m’a éduqué seule. Elle m’a inculqué des valeurs humaines et m’a intégré dans la société. Je n’ai rien manqué. J’admire sa responsabilité et ses engagements. Tout ce que je fais est puisé dans l’éducation qu’elle m’a donnée.

Quel est l’homme que vous admirez le plus ?

J’admire Che Guevara. Il était engagé à défendre la vie des autres, à lutter contre les injustices malgré ses maladies et ses fatigues. Il a quitté son pays pour défendre les personnes opprimées dans d’autres pays qui n’étaient pas le sien.

Il est mort en train de défendre les intérêts des personnes avec qui il ne partageait pas la même nationalité. Mais il jugeait bon de défendre la valeur et les droits de toute personne sur terre.

Votre plus beau souvenir ?

Le jour où j’ai appris que j’ai été reçu au concours national en 1989. Une joie que j’ai partagée avec mon cousin Charles Masabo. Nous étions les seuls deux Batwa à réussir à ce Concours cette année. Ce qui a étonné et choqué d’autres ethnies. Dans les années 80, il n’était pas facile de réussir à ce Concours qui donnait accès à l’école secondaire. C’était une étape très importante. Franchir cette étape vous attirait une admiration, de l’estime. Vous deveniez un véritable « Mushingantahe », un intellectuel en devenir.

Votre plus triste souvenir ?

La mort de mon père quand j’étais en bas âge.

Quel serait votre plus grand malheur ?

Mon grand malheur serait d’être emprisonné parce je suis surpris en train de détourner les biens de la communauté Batwa que je suis en train de servir. Mon grand malheur serait aussi de faillir à mes engagements, c’est-à-dire la promotion des Batwa. En tant que défenseur des droits humains, mon grand malheur serait de fermer les yeux face aux violations des droits de qui que ce soit.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

L’avènement de la démocratie. L’accession à la magistrature suprême d’un président démocratiquement élu, Melchior Ndadaye. Un président élu en grande partie par des paysans. Les choses ont été bouleversées. Cet événement a tourné l’image de l’histoire du Burundi.

C’est un grand événement, d’une façon générale, et particulièrement pour la communauté Batwa. C’est le président Ndadaye qui a été le premier a déclaré que parmi les changements à opérer, il allait prendre en considération la question des Batwa, en l’occurrence, la question foncière, l’éducation, l’intégration de cette communauté dans les instances de prise de décision. Il avait pris un engagement que tous les Burundais doivent être traités au même pied d’égalité.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

C’est l’accession du Burundi à l’Indépendance. Ceux qui ont lutté pour cette dernière ont compris qu’il fallait que les Burundais, eux-mêmes, gèrent la chose publique.

La plus terrible ?

Il y en a plusieurs. Mais pour moi, les plus marquantes sont l’assassinat du héros de l’Indépendance, le prince Louis Rwagasore, le 13 octobre 1961. Et l’assassinat du héros de la démocratie, le président Melchior Ndadaye, le 21 octobre 1993. La mort de mon père m’a aussi marqué.

Le métier que vous auriez aimé faire ? Et pourquoi ?

Dans mon cursus scolaire, je rêvais d’être historien pour connaître et comprendre ce qui se passe au niveau national et international. Mais cela n’a pas été accompli.

Je me suis tourné du côté du droit dans le but de défendre ma personne et les droits de l’autre surtout en tant qu’une personne engagée dans la lutte pour les droits des autochtones Batwa. Une communauté considérée comme une population de seconde zone à voir comment on traite les questions des Batwa où la Constitution consacre 60% d’Hutu et 40% de Tutsi dans le partage du pouvoir. Je pensais que faire le droit pourrait m’aider à accomplir mes rêves. J’ai même pensé à initier un mouvement rebelle pour défendre les droits des Batwa mais j’ai vite compris qu’on peut défendre les droits des autres en passant par la voie pacifique.

Votre passe-temps préféré ?

J’aime la lecture, surtout les ouvrages qui parlent des révolutions, les guerres, les grands leaders comme Che Guevara. Les ouvrages qui parlent d’Hitler, Staline. J’aime les documentaires sur la vie du monde, les changements climatiques, les peuples des forêts.

Votre lieu préféré au Burundi ?

Ma province natale, Kirundo, tout en soulignant que je visite d’autres lieux. Mais Kirundo a des particularités. Il y a beaucoup de sites touristiques et cinq lacs dans cette province. J’aime visiter ces lacs. Une occasion de partager avec ceux qui sont de notre enfance.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

Le Burundi. Certains disent la Suisse mais j’ai remarqué le contraire. J’ai eu l’occasion de visiter ce pays et d’y séjourner à plusieurs reprises. J’y ai fait un stage de six mois au Haut-Commissariat des droits de l’Homme. Je m’y rends pour les réunions. J’y ai été plus de vingt fois, mais j’ai remarqué que le Burundi reste le plus beau pays. On partage la vie sociale. J’ai été dans plus de 50 pays, mais je me sens à l’aise quand l’avion atterrit à Bujumbura.

Le voyage que vous aimeriez faire ?

L’Australie.

Votre rêve de bonheur ?

C’est vivre dans une société où les droits des Batwa sont respectés. Je suis confiant qu’un jour on pourra vivre dans un pays où les Batwa vont participer dans toute la vie nationale. Dans un pays où une Constitution ne consacre pas les quotas ethniques. Je rêve de vivre dans une société où tout citoyen se sent chez soi.

Votre plat préféré ?

Des repas sans huile. La banane mélangée au haricot ou le manioc mélangé au haricot et un peu de légumes.

Votre chanson préférée ?

Les slows français. J’aime la chanson « Détermination ». Quand j’étais encore dans les résidences universitaires, je devais l’écouter avant d’aller dans les auditoires. Et de retour mêmement.

Quelle radio écoutez-vous ?

Maintenant, c’est la RFI. Mais avant, c’était la RPA.

Avez-vous une devise ?

L’honnêteté.

Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

Je me souviens qu’à l’époque ma mère était membre de l’Uprona. Après la proclamation de la victoire du Frodebu, des gens sont venus déposer des masses d’herbe chez nous dans la cour. Je ne sais pas si elle avait commis une erreur en participant dans un parti politique.

Votre définition de l’indépendance ?

C’est l’autodétermination des peuples, l’autogestion. Les colons sont venus nous inculquer des valeurs et ont annihilé les nôtres. On devait marcher et consommer à la belge. On devait oublier ce que j’appelle les cultures indigènes qui étaient considérées comme des religions des animistes. Donc, il fallait couper le Burundais ou le Noir de ses racines traditionnelles.

Bref, l’indépendance c’est le recouvrement de la dignité, la capacité des Burundais à gérer leur propre pays.

Votre définition de la démocratie ?

Un gouvernement du peuple par le peuple. J’insiste sur la bonne gouvernance. Je considère la démocratie comme un chèque en blanc signé par le peuple pour le donner aux dirigeants pour que ces derniers le conduisent vers une bonne destinée. La démocratie implique la gestion saine des biens de l’Etat, le partage équitable du pouvoir et des biens entre tous les citoyens.

Votre définition de la justice ?

C’est la reconnaissance de l’égalité de tous les citoyens devant la loi. C’est le vivre ensemble, le respect mutuel entre grands et petits. Les deux ont le devoir de bien gérer la chose publique, c’est-à-dire promouvoir la démocratie, la bonne gouvernance et surtout préparer le terrain pour les générations futures.

Si vous étiez ministre des droits de l’Homme, quelles seraient vos deux premières mesures ?

La première serait de donner la valeur aux vulnérables et faire un plan qui va dans le sens du développement qui ne laisse personne derrière. Ces personnes vulnérables sont, entre autres, celles vivant avec handicap, les peuples autochtones. Je mettrai surtout en avant l’avenir des enfants démunis, tels les enfants en situation de rue, les orphelins. En tant que ministre, il serait de mon devoir de donner un sens à la vie de ces enfants.

La seconde serait d’interpeller mes collègues, chacun en ce qui le concerne, pour faire en sorte que le Burundi recouvre son image dans le concert des nationaux.

Si vous étiez ministre de la Justice, quelles seraient vos deux premières mesures ?

J’ai goûté à la prison. J’ai été témoin du calvaire qu’endurent les détenus. Des prisonniers qui croupissent en prison des années durant sans être jugés. Quelqu’un vole un régime de banane et passe dix ans en prison. Celui qui vole un milliard y passe le temps que dure la rosée. En tant que ministre de la Justice, il serait de mon devoir de veiller à un certain équilibre dans la société.

Je m’attèlerais à désengorger les prisons pour plus de respect des droits humains. Je me pencherais à résoudre les litiges fonciers et les irrégularités liées à l’expropriation. Je ferais des équilibres dans le corps judiciaire sans oublier de punir ceux qui sont coupables de corruption.

Et si vous étiez président de la République, quelles seraient vos deux premières mesures ?

D’abord, le président de la République est le père de la nation. M’appuyant sur le principe de la pérennité du pouvoir, c’est d’analyser des injustices du passé. Rendre justice aux victimes des injustices du passé tout en évitant la globalisation et la tendance de dire que tel a fait ceci parce qu’il appartient à telle ou telle ethnie. Je créerais une société égalitaire. Je consoliderais la coopération internationale. On ne peut pas nager seul dans un océan. Il faut la complémentarité. Il faut importer les valeurs des autres et exporter les nôtres afin de construire une société qui va dans le sens de la mondialisation. Je ferais une réforme foncière pour que les grandes étendues non exploitées appartenant à une poignée de gens soient cédées à ceux qui n’en ont pas.

Peut-on s’attendre à une candidature de la communauté Batwa briguant le fauteuil présidentiel ?

Le monde évolue. Tout change. On ne pensait pas qu’un Mutwa pouvait parler français. Si maintenant les médias viennent nous tendre le micro, c’est que nous avons des ouvertures. Avant, il n’y avait pas de Batwa ayant terminé l’Université. Maintenant, nous avons des cadres dans différents ministères, des députés et sénateurs.

Des potentialités, il y en a. Si ce n’est pas moi ou d’autres Batwa, mes enfants pourront briguer la magistrature suprême.

Le premier Mutwa à accéder à l’université. Quel sentiment ? Et quelle a été la réaction des autres étudiants ?

Commençons par l’école primaire. C’est là où j’ai commencé à comprendre que je suis différent des autres. Quand mon père nous a amenés (moi et mon grand frère) à l’école, nous pensions que nous allions vivre en harmonie avec les autres enfants. Mon père nous accompagnait chaque matin. A son départ, d’autres écoliers commençaient à nous battre parce que nous parlions un kirundi différent des autres. C’était un calvaire. En classe, on nous a interdit de nous asseoir avec les autres enfants. Nous l’avons dit à notre père et il est venu nous construire un petit banc en bambou.

Noun n’avions pas accès à l’eau du robinet. Il y avait des gens qui veillaient à ce qu’aucun Mutwa ne boive cette eau. Nous recourions à l’eau du ruisseau.

Mais malgré cela, on a pu tenir et réussir au concours national, moi et mon cousin Masabo, les deux seuls Batwa. Il était premier de la classe et moi le huitième. Ce qui a étonné et choqué tout le monde.

Au lycée de Mukenke, le même dénigrement a continué. Nous ne pouvions pas nous servir à table avant les autres. Mais heureusement, il y a un encadreur qui a mis fin à cette pratique.

A l’Université, les étudiants ont commencé à dire que je suis un menteur. Ils disaient qu’un Mutwa ne peut pas réussir au concours national. Ils avançaient que je suis un hutu ou un tutsi qui se fait passer pour un Batwa. A cette époque, il y avait un mouvement associatif qui commençait à militer pour la promotion des droits des Batwa. Mais je dois dire que je n’ai pas été dénigré à l’Université.

En première candidature, j’ai connu un problème de logement parce que les nouveaux étudiants n’avaient pas droit aux chambres.

Croyez-vous à la bonté humaine ?

J’y crois fortement. Nous sommes créés à l’image de Dieu. C’est une interpellation. Nous avons le devoir de donner un sens à la vie. Le partage doit être mis au premier rang.

Pensez-vous à la mort ?

Absolument. Mais pas à la résurrection. Je sais bien qu’un jour je vais mourir, mais je vais rester vivant selon les actions que j’ai posées sur terre.

Si vous comparaissez devant Dieu, que lui direz-vous ?
Je ne peux pas comparaître devant Dieu parce que selon les Saintes Ecritures, je ne peux pas gagner le procès.

Propos recueillis par Félix Haburiyakira

Suite à la décision du CNC, vous ne pouvez ni réagir ni commenter cet article.

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Bio-express

De l’ethnie Twa, Vital Bambanze est né le 21 juillet 1972 à Shore, commune Gitobe, province Kirundo dans une famille de six enfants dont quatre garçons et deux filles. Il fait ses études primaires dans sa commune, à l’école primaire Kagazo et réussit au Concours national en 1989. Au secondaire, il fréquente les lycées de Mukenke et Don Bosco et entre à l’Université du Burundi en 1998. Il est diplômé de l’Université du Burundi en langue et littérature africaines. Il est membre fondateur de plusieurs associations militant pour la promotion des droits de l’Homme parmi lesquelles « Unissons-nous pour la promotion des Batwa » (UNIPROBA), une association créée en 1999 et dont il a été coordinateur à plusieurs reprises. Son accession à l’Université du Burundi lui ouvre les horizons. Il fait un stage de six mois à Genève aux Nations unies sur les droits de l’Homme où il obtient un certificat d’expert dans la défense des droits des peuples autochtones. En 2011, il a été élu membre du mécanisme des experts des NU sur les droits des peuples autochtones. Un des mandats des NU et a été président de ce mandat qui est du ressort du Conseil des droits de l’homme. Il est, actuellement, membre de l’instance des NU sur les questions des autochtones pour un mandat de trois ans. M. Bambanze a travaillé à la Commission nationale des terres et autres biens. Il a été sénateur représentant les Batwa de 2010 à 2015.

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