Samedi 31 juillet 2021

Culture

Au coin du feu avec Paul Nick Casimir Nicayenzi

12/06/2021 2
Au coin du feu avec Paul Nick Casimir Nicayenzi

Dans le Burundi traditionnel, le soir, au coin du feu, la famille réunie discutait librement. Tout le monde avait droit à la parole et chacun laissait parler son cœur. C’était l’heure des grandes et des petites histoires. Des vérités subtiles ou crues. L’occasion pour les anciens d’enseigner, l’air de rien, la sagesse ancestrale. Mais au coin du feu, les jeunes s’interrogeaient, contestaient, car tout le monde avait droit à la parole. Désormais, toutes les semaines, Iwacu renoue avec la tradition et transmettra, sans filtre, la parole longue ou lapidaire reçue au coin du feu. Cette semaine, au coin du feu, Paul Nick Casimir Nicayenzi.

Votre qualité principale ? 

Il n’est pas facile de reconnaître soi-même sa propre qualité, mais je dirai la spontanéité.

Votre défaut principal ?

La naïveté.

La qualité que vous préférez chez les autres ? 

La sincérité. Quand vous travaillez avec des gens sincères, cela fait plaisir.

Le défaut que vous ne supportez pas chez les autres ? 

L’ingratitude.

La femme que vous admirez le plus ?

C’est une question complexe. Il y a dans ce monde des femmes qui ont joué un grand rôle ou qui ont été des leaders dans leurs communautés. Je citerai Mère Teresa de Calcutta, Angela Merkel, la chancelière allemande.

Mais une fois que vous avez une mère qui vous a aidé tant d’années mandatée par le Tout-puissant, à connaître le monde, celle-là est prioritairement admirable avant les autres.

Quel est l’homme que vous admirez le plus ?

Les hommes admirables ont existé dans ce monde. Vous reconnaissez avec moi la bravoure de l’ancien président Sud-africain, feu Nelson Mandela, qui a mené une lutte acharnée contre l’apartheid. Tout près de chez nous, j’ajouterai l’ancien président tanzanien Jakaya Mulisho Kikwete. Il a joué un rôle formidable dans la recherche et la consolidation de la paix au Burundi.

Mais l’homme le plus admirable que j’ai rencontré est feu Rémy Gahutu. Ce dernier était un homme juste, un homme de vision, de terrain. Il m’a fasciné par la précision de sa pensée, la force de sa dialectique, la puissance de son raisonnement, la clarté de ses analyses et de ces concepts.

Il a tout laissé tomber. Il pouvait vivre en Europe et aisément avec toute sa famille. Mais il a choisi de lutter pour son peuple. Et il l’a payé cher.
Souvenez-vous qu’il est mort mystérieusement en prison en Tanzanie. Il faut que ses restes soient rapatriés au Burundi. Un écrivain qui a écrit un livre « Les héros non chantés » l’a aussi cité. Si on pouvait lui dédier une route, une avenue au Burundi, ce serait une bonne chose.

Votre plus beau souvenir ?

Le jour où j’ai réussi au concours national en 1976, un examen qui nous permettait d’accéder à l’école secondaire. C’était une joie exceptionnelle tout comme le jour où j’ai pris, pour la première fois en 1985, l’avion pour continuer mes études en Belgique.

Votre plus triste souvenir ?

Le jour où j’ai perdu mon père, il y a de cela 4 ans. J’étais dans des conditions de précarité que je ne pouvais pas l’assister. Cela m’a tellement marqué. J’ai été également très touché par mon divorce. Je n’ai pas pu digérer cette séparation. Cela ne m’a pas quitté. Entre 2000 et 2005, j’ai subi des humiliations au vu et au su de mes enfants, j’ai préféré quitter le toit conjugal.

Quel serait votre plus grand malheur ?
Je n’ai jamais pensé à cela. Je crois en Dieu. Il nous guide et nous protège tous les jours.

Le plus haut fait de l’histoire burundaise ?

Le combat mené par le Palipehutu. Le Burundi a connu plusieurs périodes sombres. Je suis heureux de voir, avant de quitter ce monde, que les Hutu et les Tutsi vivent ensemble actuellement. C’est grâce à la vision, au combat que le Palipehutu a mené au départ.

La plus belle date de l’histoire burundaise ?

Cette question est le corollaire de la précédente. J’ai adhéré au Palipehutu en 1988 après ma rencontre avec feu Rémy Gahutu en Belgique. Je venais de traverser une situation très difficile. Lorsque je suis venu pour les vacances au Burundi, deux jours après il y a eu éclatement des événements de Ntega et Marangara. Etant natif de Cankuzo, j’ai fui vers la Tanzanie. C’était une véritable traversée du désert. J’ai pu regagner la Belgique avec des documents tanzaniens. Tout juste après, j’ai rencontré Rémy Gahutu avec qui on a décidé de cheminer ensemble pour que le peuple burundais ne puisse plus vivre ce genre d’événement. Bref, pour moi, la belle date est la création du Palipehutu en avril 1980. Certains semblent l’ignorer mais elle est significative dans l’histoire du Burundi.

La plus terrible ?

Le 17 août 1990 qui coïncide avec l’assassinat du président fondateur du Palipehutu Rémy Gahutu.

Vous avez créé un parti politique le Mouvement des patriotes humanistes (Mph). Pouvons-nous dire que vous avez trahi l’héritage de Rémy Gahutu ?

Pas du tout. Je suis parmi ceux qui prônent le cheminement, le raisonnement de Rémy Gahutu. En réalité, nous avons voulu ne pas disparaître politiquement. Vous savez que les partis politiques se sont émiettés pour des intérêts égoïstes et sectaires.

Le Mph est un nouveau-né dans le paysage politique burundais. Quelles sont vos ambitions ?

L’appellation du parti en dit long. Nous voulons mettre en avant le patriotisme. Nous voulons nous mettre ensemble pour bâtir notre pays. Nous allons mettre en avant l’humanisme pour qu’il y ait un changement de mentalités. Notre objectif est la lutte contre la pauvreté. Nous allons mettre un accent particulier sur les objectifs du millénaire des NU pour le développement de l’agenda 2020- 2030 qui s’articulent sur 4 axes à savoir l’éducation de qualité, la culture entrepreneuriale, le travail décent et la croissance économique, l’industrialisation et les infrastructures.

Etes-vous de l’opposition ou de la mouvance présidentielle ?

Ni l’un ni l’autre. Nous nous situons comme un parti extraparlementaire qui est membre du forum des partis politiques. Mais nous plaidons pour un rapprochement de certains partis politiques pour mettre fin aux tiraillements au sein de ces partis politiques.

Après la mort de Rémy Gahutu, il y a eu un problème de leadership. Faites-vous le même constat ?

Ce problème s’applique au niveau de tous les partis politiques. Lorsque le leader disparaît, s’il n’y a pas d’idéologie profonde sur laquelle est bâti ce parti, ce dernier connaît des déchirements. L’Uprona a connu des difficultés après la mort du prince Louis Rwagasore. Idem pour le Frodebu après la mort de Melchior Ndadaye. Le Palipehutu a connu des séquelles après la mort de Rémy Gahutu pour des raisons que l’on pourrait expliquer et d’autres que l’on ne saurait pas expliquer. La période était difficile. Il fallait faire attention à tout. Nous avions des ennemis un peu partout. Il y avait des gens qui avaient leurs propres intérêts à défendre soi-disant qu’ils sont en train de se battre pour le pays.

Qu’est-ce qui explique les scissions récurrentes auxquelles on a toujours assisté au sein du Palipehutu ?

Ceux qui ont dirigé le Palipehutu après la mort de Rémy Gahutu ont mis en avant leurs propres intérêts. Il y a eu divergence de vues sur ce que l’on devait faire.

Vers une réunification des différentes ailes ?

Cela paraît facile aux yeux de certains. Il y en a qui ont développé un comportement égoïste qui est difficile à redresser. Il nous faut une facilitation.

Le métier que vous auriez aimé faire ? Et pourquoi ?

J’ai toujours admiré nos maîtres à l’école primaire. Dieu merci, après l’Ecole technique de Kamenge (Ets), mon diplôme a été retenu pour que je puisse continuer la formation à l’étranger et revenir comme enseignant. A l’époque, il fallait remplacer les coopérants. Avant de partir, j’ai presté à cette école en tant qu’enseignant dans la section électronique.

Votre passe-temps préféré ?

Avec mon âge, je fais la marche qui va avec la promenade. Cela me prend beaucoup de temps pour l’équilibre de ma santé. De temps en temps, je fais de la natation. Après, c’est la lecture des livres de sociologie et de morale en politique et d’économie.

Votre lieu préféré au Burundi ?

J’ai presque visité tout le Burundi. Je préférerais vivre sur ma colline natale Kabanga, commune Gisagara en province Cankuzo.

Le pays où vous aimeriez vivre ?

J’ai vécu dans trois pays : la Belgique où j’ai étudié, la Tanzanie où j’exerce de temps en temps mes activités entrepreneuriales, le Grand-Duché du Luxembourg où se trouve ma résidence et où mes enfants sont nés. Mais, j’aimerais vivre au Burundi pour contribuer à son développement.
Le voyage que vous aimeriez faire ?
J’ai beaucoup voyagé. Mais, j’aimerais visiter le village où est né Nelson Mandela.

Votre rêve de bonheur ?

Je rêve d’un Burundi meilleur, paisible.

Votre plat préféré ?

J’aime les plats traditionnels burundais : le haricot avec la banane, les colocases ou du manioc. Même si j’ai beaucoup voyagé, je n’aime pas les plats occidentaux.

Votre chanson préférée ?

Dans ma jeunesse, j’ai aimé les chansons de l’orchestre rwandais « Impara ». Après, j’ai apprécié Jimmy Cliff. Au pays, j’aime les chansons d’Emmanuel Nkeshimana.

Quelle radio écoutez-vous ?

La RFI. Subsidiairement, Isanganiro, RTNB, BBC, VOA.

Avez-vous une devise ?

Compte tenu de mes activités politiques actuelles, c’est « One nation », un seul pays, « One people », un seul peuple, « one country », un seul pays, la patrie.

Votre souvenir du 1er juin 1993 ?

Je n’étais pas au pays. C’était un plaisir d’entendre la victoire du Frodebu. Et cela a provoqué un débat au sein des réfugiés burundais en Europe. Il y en a même qui ont cassé des postes téléviseurs. Pour moi, c’était l’heure du changement qui donnait de l’espoir aux Burundais.

Votre définition de l’indépendance ?

C’est difficile à appréhender. Est-ce que nous le sommes sur le plan économique ? Nous sommes dans une mondialisation. A l’époque cela pourrait signifier gérer ses propres affaires. Est-ce que nous l’avons réussi ?

Votre définition de la démocratie ?

La démocratie est la meilleure forme de gouvernement car il y a la participation du peuple dans la gestion de la cité. C’est le gouvernement du peule par le peuple. Une démocratie idéale n’existe pas, un président idéal non plus, encore moins un gouvernement idéal.

Votre définition de la justice ?

Pour moi, la justice est une égalité de tous devant la loi.

Si vous étiez ministre de la Fonction publique, quelles seraient vos deux premières mesures ?

Premièrement, je referais l’organisation et le fonctionnement de ce ministère créant un ministère de la Fonction publique, de la sécurité sociale et des pensions. Et un autre ministère du Travail, de l’emploi et de l’insertion des hommes.

Ensuite, j’organiserais les états généraux de l’emploi décent. Par la suite, j’organiserais une table ronde des bailleurs de fonds pour financer les mesures qui auront été débattues au cours de ces états généraux.

Je mettrais en place une commission d’évaluation à chaque étape de ce qui aura été décidé au cours de ces états généraux.

Je restructurerais ce ministère et proposerais un vaste plan de formation pour d’abord le public en âge de demander un emploi et, ensuite, pour les jeunes.

Je mettrais en place le perfectionnement des fonctionnaires et une école du travail avec la participation du monde syndical.
Enfin, je stimulerais le tandem école-entreprise pour que les jeunes puissent faire des stages professionnels dans les entreprises.

Croyez-vous à la bonté humaine?

Je dois être optimiste. Nous plaidons pour l’humanisme.

Pensez-vous à la mort ?

J’y pense comme les autres. Chaque homme a une mission sur terre qui lui a été donnée par Dieu. Donc, la mort viendra un jour.

Si vous comparaissez devant Dieu, que lui direz-vous ?

Je demanderais pardon par rapport à ce que je n’aurais pas pu réaliser sur terre. Je ne peux pas échapper au dernier jugement.

Propos recueillis par Félix Haburiyakira

Forum des lecteurs d'Iwacu

2 réactions
  1. Yan

    “Votre plat préféré ? Même si j’ai beaucoup voyagé, je n’aime pas les plats occidentaux.”

    En toute sincérité, mon cher Casimir, je sais qu’on a partagé plus d’une fois le plat (adoré par les belges) “frites steak salade). Tu avais vraiment l’air d’apprécier, tout comme moi!

  2. Yan

    Casimir Nicayenzi à étudié à Morlanwelz en Belgique (et non à Marelawo; commune natale de l’actuel Ministre-Président de la Région Wallonne et ex-1er Ministre belge Elio Dirupo).

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Bio- express

Paul Nick Casimir Nicayenzi, président du parti Mouvement des patriotes humanistes (Mph), est né en 1961 sur la colline Kabanga, commune Gisagara en province Cankuzo, à l’Est du Burundi. Il commence ses études primaires en 1968 à l’école protestante de Murore. Il fait ses études secondaires à l’école moyenne pédagogique de Muyaga (actuelle lycée Muyaga) et à l’Ets. Il obtient un diplôme A2 en électronique en 1983. Il enseigne pendant deux ans à la même section et à la même école. En 1985, il bénéficie d’une bourse d’études en Belgique. Il fréquente l’école normale de l’Etat de Marelawo en électromécanique. Après, il enseigne à la même école. En 1988, il revient en vacances au Burundi. Deux jours après son arrivée, éclatent les événements de Ntega et Marangara. Il prend le chemin de l’exil vers la Tanzanie. Ayant laissé son passeport à l’aéroport de Bujumbura, les autorités tanzaniennes l’aident à regagner la Belgique. La même année, il adhère au Palipehutu et a participé aux négociations d’Arusha. De 1996 à 2000, il étudie à l’Université libre de Bruxelles et y décroche une Licence en sciences du travail. De retour au Burundi, il fait à distance le master professionnel en entreprenariat et gestion des projets de 2012 à 2014. De retour au Burundi en 2005, il travaille à la Chambre de commerce et d’industrie du Burundi en tant que directeur du département des entreprises. Depuis 2014, il est conseiller au ministère de la Fonction publique, du travail et de l’emploi. En 2019, il fonde le parti Mouvement des patriotes humanistes.

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  1. Yan

    “Votre plat préféré ? Même si j’ai beaucoup voyagé, je n’aime pas les plats occidentaux.”

    En toute sincérité, mon cher Casimir, je sais qu’on a partagé plus d’une fois le plat (adoré par les belges) “frites steak salade). Tu avais vraiment l’air d’apprécier, tout comme moi!

  2. Yan

    Casimir Nicayenzi à étudié à Morlanwelz en Belgique (et non à Marelawo; commune natale de l’actuel Ministre-Président de la Région Wallonne et ex-1er Ministre belge Elio Dirupo).

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