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Vérité, Reconciliation, Justice

Système I et U… « Je demande pardon à toute personne qui croit qu’elle en a été victime »

05-05-2013

Après 1972, les Hutu seront marginalistés dans le système éducatif. Ainsi, lors du concours national qui donne accès à l’école secondaire, sur la copie d’un écolier hutu était marqué un « U ». Sur celle de son camarade Tutsi, un « I ». Un système qui a permis d’exclure les jeunes hutu de l’enseignement secondaire. Accusé d’avoir conçu ce système, pour la première fois, l’ancien ministre de l’Education nationale (1982 – 1987) s’explique.

Isidore Hakizimana

Isidore Hakizimana a été nommé ministre de l’Education nationale en novembre 1982, après avoir été élu représentant du peuple (député) aux élections législatives de 1982. Il était alors Secrétaire Général du Gouvernement, de mai à novembre 1982 ©Iwacu

Novembre 1982, vous êtes nommé ministre de l’Education. Quelle est la situation que vous avez trouvée ?

J’ai trouvé une situation normale avec beaucoup de travail et de défis comme il y en a toujours à l’Education Nationale. Il y a eu juste un remaniement ministériel mais les orientations du Gouvernement n’ont pas changé de fond en comble. Comme nouveau ministre, j’ai eu ma feuille de route de la part du Président de la République (Jean Baptiste Bagaza, Ndlr).

Est-ce que le système que vous avez trouvé était discriminatoire sur le plan ethnique ?

Non, je n’ai pas trouvé de système discriminatoire à mon arrivée au ministère de l’Education Nationale.

Il semblerait qu’à votre arrivée, vous avez opéré des réformes ?

Les réformes mises en application sont celles qu’avait proposées le Gouvernement et discutées à l’Assemblée Nationale. Augmenter le nombre d’enfants qui commençaient l’école primaire afin d’arriver à la scolarisation universelle en l’an 2000. Cela devrait passer par l’augmentation du nombre de salles de classe, former plus d’enseignants, rendre disponible le matériel didactique. Orienter les effectifs était par une autre exigence : relever la qualité de l’Enseignement et réduire le coût de la formation.

Comment ?

L’objectif était donc que 100% des enfants en âge de commencer l’école primaire soient tous inscrits et que, sauf exception, ils terminent l’école primaire. Mais seulement 10% pouvaient entrer à l’école secondaire et 1% à l’enseignement supérieur, compte tenu des moyens disponibles en ce moment et en vue de maintenir un enseignement de qualité. Le Gouvernement venait aussi d’initier avec mon prédécesseur une réforme à l’école primaire. Il s’agissait de la double vacation (utiliser la même classe et le même enseignant pour un groupe le matin et un autre l’après – midi) et la promotion collective (faire en sorte que les élèves avancent de classe, sauf exception). Même si je ne suis pas initiateur de ce système, je l’ai assumé comme étant une solution pour relever les défis d’alors.

Qu’est-ce qu’il fallait faire pour réussir cette politique ?

Former beaucoup d’enseignants. Il y avait un projet déjà négocié que j’ai été signé à la Banque Mondiale. Ce projet consistait à construire une Ecole de Formation d’Instituteurs (EFI) dans chaque arrondissement qui ne disposait pas d’école secondaire. C’est ainsi que des EFI ont été construites à Bubanza, Cibitoke, Kirundo (Mukenke), Kayanza, Mwaro, Cankuzo (Murore), Bukirasazi, Rutana, Makamba et Rumonge. Il n’y avait donc pas une option d’implanter exclusivement ces écoles dans des régions à concentration hutu comme le disent certaines personnes mal intentionnées. L’Ecole de Formation d’Instituteur était un cycle de 6 ans (D6), c’est-à-dire 2 ans après le cycle inférieur (collège). En effet, nous avions la conviction qu’on pouvait former un enseignant du primaire en 6 ans. Je passe outre d’autres réformes visant l’amélioration de la qualité de l’enseignement au secondaire et au supérieur.

L’enseignement sera également touché par le conflit entre l’Etat et l’Eglise catholique…

En arrivant au ministère de l’Education Nationale, le Président de la République m’avait demandé de promouvoir l’Ecole laïque selon la conception de Jules Ferry. Je n’entre pas dans ce qu’on a appelé « le conflit Eglise-Etat » qui va au-delà de l’Education Nationale. Pour parler uniquement de l’Education nationale, quelques faits ont marqué les esprits comme la « débaptisation » de certaines écoles. Le Lycée du Saint Esprit a reçu le nom de Lycée Kamenge, le Lycée Clarté Notre Dame est devenu Lycée Vugizo, le Collège Notre Dame de Gitega est devenu Lycée Nyabiharage…..Notons que d’autres écoles, laïques celles-là, ont changé de nom comme l’Athénée de Bujumbura qui est devenu Lycée Rohero et l’Athénée de Gitega qui est devenu Lycée Musinzira.

Vous êtes donc le maître d’œuvre de cette politique de laïciser les écoles…

Si je revendique les réformes opérées dans l’enseignement en ce qui concerne notamment la formation des enseignants et la révision des programmes à différents niveaux, je ne saurais assumer tout le contentieux qui touche au conflit Eglise-Etat. Je me sens pleinement responsable pour ce qui a touché le domaine de l’éducation dans le cadre de ce conflit. Mais je ne me sens pas coupable car je n’ai pas initié ce conflit Eglise-Etat. Du reste, malheureusement, on ne retient que les actes officiels posés, dont certains peuvent être contestables, j’en conviens. Mais mon combat, ma résistance quotidienne aux excès au cours de tout le processus n’apparaît pas. Ce sont les faits et les écrits qui restent. « Verba volant, scripta manent ». Ceux qui me connaissent de plus près peuvent témoigner de cette résistance. Comme n’importe quel humain, je peux me tromper. Mais je ne pouvais pas prendre l’initiative d’un tel conflit. Aujourd’hui j’ai suivi tout un autre parcours en profitant des échecs de l’époque

Avez-vous entendu parler du système des « U » et « I », au concours national, dont vous seriez le concepteur ?

Il faudrait être sourd pour ne pas entendre ce qui se dit depuis plusieurs années parfois avec plus ou moins de méchanceté, parfois par ignorance, parfois sous forme de boutade. Comme donc je ne suis pas sourd, bien sûr, j’ai déjà entendu cela. C’est en fait un secret de Polichinelle.

Pouvez-vous nous expliquer ?

Le Président de la République m’a demandé un jour, parmi d’autres choses, d’essayer de connaître les proportions ethniques dans les effectifs de l’enseignement primaire. Un temps est passé, à un rappel du Président de la République pour savoir le sort de sa recommandation, j’ai exprimé ma gêne, mes doutes, exposé les dangers, la délicatesse et la difficulté d’un tel travail. Nous sommes vers les années 1985-1986. Alors le Président m’a dit que d’ailleurs ce n’était pas mon travail, qu’il y avait des services spécialisés pour ce genre de travail, entendez par là les services de la Sûreté Nationale (Documentation). Il y a eu donc tentative de recensement ethnique comme c’est dit dans le Rapport de la Commission sur l’Unité Nationale. Le ministre de l’Education que j’étais n’y a pris aucune part.

Vous n’en étiez donc pas informé ?

Je ne saurais, tout ministre de l’Education que j’étais, dans quelles provinces les lettres « U » pour dire Hutu et « I » pour dire Tutsi ont été utilisés en face des noms des enfants. Je ne saurais surtout pas dire quelle étendue du territoire a été touchée. Toutefois des papiers portant ces symboles ont été trouvés. L’affaire a été dénoncée, notamment par le Secrétaire Général du Parti de l’Uprona d’alors et l’opposition clandestine qui s’est empressée de photocopier et de diffuser ces papiers. Ceux qui ont été trouvés en possession de ces papiers et certains agents de la documentation ont été emprisonnés.

Que visait ce recensement, d’après vous ?

Je voudrais conclure ce chapitre en apportant tout de même une précision de taille. Le regrettable recensement, tel qu’il m’a été expliqué par celui qui l’avait demandé, visait avant tout, l’établissement d’un état des lieux sans but opératoire.

Nous avons recueilli plusieurs témoignages qui vous accusent comme étant responsable de ce système ? Qu’en dites-vous ?

Je viens de dire ce qu’il en est. Toutefois je peux affirmer, sans ambages, que j’ai résisté à cette initiative. Mais encore une fois je reconnais ma part de responsabilité parce que ce qui s’est fait concernait un domaine dont j’avais la charge. Aussi, je peux dire que ces éléments n’ont pas été utilisés dans les systèmes d’évaluation ou d’orientation en vigueur.

Dans les milieux hutu, les élèves et les étudiants s’estimaient lésés parce qu’ils étaient orientés dans les écoles de cycles courts. Comment expliquez-vous ce fait ?

Je ne suis jamais allé compter dans les classes et dans les auditoires combien de hutu ou de tutsi il y avait et je n’ai jamais donné une seule consigne en ce sens. Si les proportions sont celles généralement avancées, sans doute qu’il y a, même aujourd’hui, plus de hutu dans les cycles courts que de tutsi. D’abord il faut vous dire qu’un exercice qui a débuté au cours de l’année scolaire 1985-1986 et un régime qui tombe avant le début de l’année scolaire 1986-1987, n’a pas eu longévité suffisante pour instaurer une discrimination systématique dans le domaine de l’enseignement. Même en cette période, les critères d’orientation étaient et restaient : les résultats, le choix de l’intéressé, la disponibilité des places, l’âge, la demande sur le marché du travail etc.

Mais plusieurs témoignages vous accusent d’en être l’instigateur ?

Pour des raisons de propagande pour certains ou de bonne foi pour d’autres, beaucoup de choses se racontent. Il y a des enfants qui n’étaient pas encore nés quand j’étais ministre de l’Education Nationale qui se plaignent aujourd’hui de ne pas étudier, de ne pas trouver une place dans la filière académique de leur choix. Ce n’est pas à cause d’un système d’exclusion prétendument mis en place à cette époque. Comme il y a des grands pères qui se disent victimes de l’exclusion alors qu’ils n’ont jamais emprunté le chemin de l’école ou qui l’ont quittée pour d’autres raisons. D’autres, manipulés par de fausses informations, ont eu peur de se faire inscrire à l’Université du Burundi et ont préféré tenter leur chance ailleurs. Je voudrais tout simplement dire que parfois c’est de l’auto-intoxication dont il faut sortir.

Comment vivez-vous avec cette terrible accusation ?

Le problème n’est pas d’être accusé. Le problème serait de se sentir aujourd’hui coupable. Personnellement, je regrette de n’avoir pas pu endiguer les erreurs commises à l’époque dans ces cas précis. J’ai eu l’occasion de méditer là-dessus et de tourner la page. Maintenant je fais tout autre chose. Dans la vie on n’est pas maître de tout ce qui nous arrive. Il y des choses dont nous sommes responsables, il en est d’autres qui nous tombent dessus. Parfois on est à la bonne place mais au mauvais moment.

Vous assumez votre responsabilité ?

Je l’ai déjà souligné, j’assume ma responsabilité politique d’avoir été Ministre de l’Education à une période difficile et au moment où cette tentative malheureuse que je n’admettais pas a eu lieu ; surtout que je n’ai pas eu le courage de démissionner. Comme disait un ministre français : « Un ministre ça la boucle ou ça démissionne ». J’ai l’impression que beaucoup préfèrent la boucler comme moi.

Que voulez-vous que l’histoire garde de vous ?

Je voudrais que l’histoire garde de moi que j’ai été ministre de l’Education de 1982 à 1987. C’est un fait. Que beaucoup de belles choses ont été réalisées : écoles construites, augmentation des effectifs à tous les niveaux, amélioration de la qualité de l’enseignement, la mise sur pied du Fond des Travailleurs de l’Enseignement (FSTE), le bulletin l’Educateur, la promotion du mérite (marques d’encouragement et instauration des prix aux meilleurs), claires directives, orientations et messages consistants envoyés aux parents, aux élèves et aux enseignants à l’occasion de la rentrée scolaire.

Qu’en est-il de ce qui n’a pas marché ?

[…] Je reconnais que je ne suis pas à canoniser tout de suite, des choses malheureuses se sont passées dans mon ministère. Même si je n’en suis pas directement responsable, je demande pardon à toute personne qui croit qu’elle en a été victime ne fût-ce que sur le plan psychologique. Que l’histoire garde que je suis un humain qui peut faire des erreurs, pécher ne fût-ce que par omission. J’admets que je suis un pécheur, un pécheur repentant qui a tiré des leçons sérieuses de son passage au Gouvernement du Burundi à une époque, et qui veut faire beaucoup de bien suite à ces leçons. Je crois à la miséricorde de Dieu et à la possibilité pour chaque homme de devenir meilleur. Je suis donc un pécheur né, sauvé, réconcilié, et fort de cela, je reste débout, prêt à croiser le regard de quiconque et collaborer avec celui qui veut du bien.

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