Sécurité

Regain d’arrestations et disparitions

11-01-2017

Il s’observe depuis trois mois une recrudescence d’arrestations et disparitions d’opposants. Les administratifs à la base parlent de rumeurs. L’opposition dénonce une stratégie de maintien au pouvoir. Iwacu a fait le tour de quelques provinces.

Mutaho, huit membres du Fnl pro Rwasa emprisonnés à la prison centrale de Gitega, depuis septembre 2016

Mutaho, huit membres du Fnl pro Rwasa emprisonnés à la prison centrale de Gitega, depuis septembre 2016

Dans la commune Mutaho, province Gitega, huit fidèles d’Agathon Rwasa sont sous les verrous, depuis le mois de septembre 2016. Sept sont originaires de la colline Kinyinya et un autre de la colline Rurengera, zone Rwisabi. Ils sont accusés d’avoir tabassé Ferdinand Ndayikengurukiye, chef de zone Rwisabi, dans la nuit du 13 septembre 2016, sur la colline Kinyinya.

Leurs proches parlent plutôt d’un montage. C’est le cas du dénommé Salvator Barankenyereye, membre du parti Sahwanya-Frodebu, qui avait été arrêté avec ses deux fils Elvis Indanga, un motard, et Elie Niyonkuru. Il a été relâché quelques jours après, mais ses fils sont toujours en prison. « Je demande la libération pure et simple de mes fils et tous les autres emprisonnés, suite à ce dossier. Il s’agit d’une persécution dirigée tout simplement contre tous ceux qui ne sont pas dans le parti au pouvoir », lâche-t-il, rencontré chez lui, à Kinyinya.

Cet enseignant de l’Ecole Primaire Rwisabi III ne trouve pas des mots pour décrire le désespoir qui règne dans sa famille après l’emprisonnement de ses fils : « Indanga a déjà une femme et deux petits enfants. C’est lui qui se battait pour faire vivre sa famille. Sa femme est désespérée.» Aujourd’hui, raconte-t-il, il est obligé de s’occuper de sa belle-fille et de ses petits-enfants.

Quant à l’épouse d’Elvis Indanga, elle confie que le plus dur est de répondre aux questions angoissantes de ses enfants. « Ils ne cessent de me demander où est parti leur papa et quand il reviendra, ce qui m’oblige à leur mentir pour ne pas les blesser. »

Bien plus, elle se sent aussi gênée de faire appel à son beau-père pour certains besoins financiers alors qu’elle a un mari. Pour elle, la détention de son mari est injuste et infondé. « Durant la nuit du 13 septembre, mon époux a été alerté par des cris. Et lorsqu’il est parti voir ce qui se passait, il a été blessé. » Et d’affirmer que c’est longtemps après qu’un groupe de gens est venu l’arrêter l’accusant de faire partie du groupe qui a agressé le chef de zone.

M. Barankenyereye indique que depuis le mois de septembre, l’affaire se trouve au niveau de la Chambre de Conseil. « Vaut mieux que ça soit fixé au niveau du tribunal afin que les détenus aient l’occasion de se défendre.»

Par ailleurs, il fait savoir que, durant ce cafouillage, ses fils ont été blessés puis conduit par les forces de l’ordre en saignant : « Ils ont été soignés en prison.» Il s’étonne que leurs agresseurs n’aient pas été inquiétés.

Pour lui, toutes ces arrestations sont abusives. Et pour cause, explique¬-t-il, c’est le chef de zone, accompagné d’Imbonerakure, qui s’est arrogé le droit de sillonner les montagnes pour arrêter des gens alors qu’il y a des policiers payés à cette fin.

Bien plus, Salvator Barankenyereye affirme que lorsqu’il a été libéré, aucune signification de l’infraction commise ne lui a été remise. Une preuve qu’il s’agissait, selon lui, d’arrestations arbitraires et de montages.

Qui sont-ils ?

Elie Ndikumasabo, natif de la colline Kinyinya, est un des producteurs de la pâte de manioc pour Ngozi et Gitega. Il est père de cinq enfants.
Nelly Niyonkuru, natif de la colline Kinyinya et petit-frère d’Elvis Indanga, est célibataire.
Elvis Indanga, natif aussi de la colline Kinyinya, est motard et père de deux enfants.
Nestor Ndayisaba, natif de la colline Rurengera, est également motard et père de quatre enfants.
Antoine Ndayisenga, natif de Kinyinya, venait de terminer la section juridique au Lycée Kayero. Il faisait le commerce des bananes. Il tenait un petit bistrot de la bière traditionnelle.
Vincent Niyongere, un jeune marié, est cultivateur. Il est lui aussi natif de la colline Kinyinya.
Claude Ndihokubwayo est un jeune lauréat des Humanités, section Lettres Modernes, au Lycée Gishubi. Lui aussi natif de la colline Kinyinya.
Bonaventure Gahungu, arrêté samedi dernier, à Gitega, est un cultivateur de la colline Kinyinya.

« Que la justice vide ce dossier »

Térence Manirambona, député pro-Rwasa, natif de Gitega, demande à la justice de se pencher sur le dossier en urgence. Il rappelle que dans la fraîcheur des faits, une descente à Rwisabi a montré qu’il s’agit d’une affaire politique. Dans les échanges, explique-t-il, il a été constaté qu’il s’agissait d’un conflit entre deux groupes. « Mais, miraculeusement, seuls des opposants ont été fouillés et arrêtés sur base de fausses données et de montages.»

Pour lui, il est surprenant que la justice n’établisse pas les responsabilités de chacune des huit personnes impliquées dans cette affaire. Et lors de la même réunion publique, des gens ont indexé un jeune du parti au pouvoir qui rançonnait les gens. « Après deux jours d’emprisonnement, il a été relâché ! »

Par ailleurs, cet élu du peuple demande que justice soit rendue à Edouard Nzambimana et Ladislas Sabokwigura, deux démobilisés du Fnl, emprisonnés à la prison centrale de Gitega. Selon lui, aucune preuve n’a été fournie pour étoffer les infractions dont ils sont accusés.

Pour rappel, Edouard Nzambimana a été arrêté le 17 octobre 2016 à Bugendana, à son domicile, tandis que M. Sabokwigura a été appréhendé à Rutegama, commune Gitega.

« Laissons la justice faire son travail»

Dénis Niyomuremyi, administrateur communal de Mutaho, rassure qu’actuellement la situation est calme : « Il y a eu des libérations et le dossier suit son cours normal.» Il rejette le caractère politique de cette affaire.

Pour cet administratif, la consommation abusive d’alcool est en cause. « Avec la descente sur terrain, nous avons constaté que ce genre d’affrontements est lié à l’ivrognerie. » Et pour juguler ce phénomène, une position militaire a été installée au chef-lieu de la zone Rwisabi.

Concernant la libération du jeune affilié au parti au pouvoir, accusé de rançonner la population, M. Niyomuremyi ne rejette pas cette accusation. «L’administration a jugé bon de libérer pour qu’il aille continuer ses études vu que nous étions au début de l’année scolaire. »


Se résigner ou fuir

A Butaganzwa, province Kayanza, les membres des partis de l’opposition assurent n’avoir le choix qu’entre le silence ou la fuite. L’administrateur communal indique que tout va bien.

Denis Niyomuremyi : « Ces genres d’affrontements sont liés à l’ivrognerie.»

Denis Niyomuremyi : « Ces genres d’affrontements sont liés à l’ivrognerie.»

Les membres du parti Fnl pro Agathon Rwasa ou le MSD n’y vont pas par quatre chemins. « Seul le parti au pouvoir est autorisé à organiser des rencontres, des visites de ses membres sur les collines », confie une source sur place.

Pire, les filatures des opposants sont quasi permanentes, confie une source sous anonymat. « Face à cette pression, il n’y a que deux alternatives : se résigner ou fuir. »

A cet égard, le cas d’Elie Bonane, membre du MSD, natif de la colline Kiryama, est éloquent. « Quand il recevait un visiteur à la maison, on l’accusait d’héberger des combattants. Ses faits et gestes étaient épiés jusque dans les bistrots », témoigne une autre source.

N’en pouvant plus, lâche un proche de la famille, Elie Bonane est parti en septembre parce qu’il venait d’apprendre la disparition de son frère policier, dont le cadavre n’a pas encore été retrouvé.

« Ils veulent semer la confusion parmi la population»

Contacté, Anicet Ntirampeba, administrateur communal de Butanganzwa, rejette toutes ces informations les qualifiant de pures rumeurs. « Personne n’a été enlevé et moins encore disparu dans ma commune. Ceux qui disent cela ne visent qu’à semer la confusion parmi la population. » Il assure que tout le monde est convié aux différentes réunions organisées par la commune : « Même dans les fêtes, les représentants des partis de l’opposition sont invités et une place de premier plan leur est réservé. »

Bien plus, il estime que les comités mixtes de sécurité sont assez représentatifs de toutes les tendances : « Il y a des membres du Cndd-fdd, des Fnl, des membres du Frodebu et même ceux qui se disent de la société civile. »

Concernant le cas d’Elie Bonane, l’administrateur communal de Butaganzwa affirme qu’il est parti sans rien dire à personne, même à sa famille. « Nous venons d’une même colline et nous nous connaissions assez et il ne m’a rien dit au sujet de ce qui se dit sur lui. » Et d’affirmer qu’il a posé la question au représentant du Msd et à sa famille : « Personne ne sait où il se trouve ni pourquoi il est parti. »

Pour lui, ceux qui disent qu’il a été enlevé ou bien tué n’ont d’autres visées que de semer la panique alors que les habitants de Butaganzwa vivent dans la paix.


Une stratégie de conservation du pouvoir

Côté opposition, ces arrestations visent à garder la population dans la peur pour que personne ne puisse contester les dérives du pouvoir.

Léonce Ngendakumana : « Au lieu de trouver la solution à la crise actuelle par la voie politique, le pouvoir a choisi la violence. »

Léonce Ngendakumana : « Au lieu de trouver la solution à la crise actuelle par la voie politique, le pouvoir a choisi la violence. »

Léonce Ngendakumana, président de l’Adc-Ikibiri, soutient que le choix du régime est clair : « Au lieu de trouver la solution à la crise actuelle par la voie politique, le pouvoir a choisi la violence et ces arrestations ne sont que la conséquence de ce choix. »

Certains, assure-t-il, sont enlevés par des véhicules aux vitres teintées puis tués un peu partout dans le pays, d’autres sont emprisonnés abusivement. « Tout cela est fait pour rappeler aux gens que le premier qui ouvre la bouche ou dit le contraire de ce qu’ils pensent ou veulent, subira le même sort. »

Et de conclure qu’il ne s’agit que d’une stratégie de conservation du pouvoir : « Ils ont toujours dit qu’ils resteront au pouvoir autant d’années que l’Uprona et comme ils ont du mal à le faire accepter par le dialogue, il ne leur reste que la voix de la force. »

Iwacu a contacté, en vain, le porte-parole du gouvernement pour qu’il s’exprime.

  9   Vos commentaires
  1. MUBI

    @Fofo Je pensais que la police ou la justice arrêtait les gens sur des preuves tangibles et non des on-dits.

    • Fofo

      @MUBI,
      Si vous avez déjà vécu à l’étranger, dites-nous comment les autres font! Personnellement j’ai été à l’étranger pendant 6 heures, puis relâchés après! S’ils avez des preuves tangibles à leurs accusations, je n’aurais pu être relâché! C’est normal de soupçonner quelqu’un, c’est normal de l’arrêter pour interrogatoire mais ce qui n’est pas normal c’est quand cela est fait pour une autre raison autre que la recherche de la vérité!

  2. RUGAMBA RUTAGANZWA

    Quand il a pris le pouvoir en 2005, je ne pas m’imaginer une seule fois que le CNDD-FDD , sous la roulette de Pierre NKURNZIZA, allait nous replonger, de gré ou de force, dans les ténèbres du tribalisme primaire et barbare des années soixante-dix. Je déchante maintenant car les faits sont là. Une partie de la population est ciblée. On tente même de la déshumaniser en la pointant du doigt et en la surnommant MUJERI ou chien famélique en français. Ce genre de comportement de la part du pouvoir en place n’augure rien de bon. Il marche inexorablement sur les traces d’un certain Juvénal HABYALIMANA et sa milice INTERHAMWE de sinistre mémoire. Le langage utilisé est aussi similaire. Rappelez-vous du fameux KORA de S.E le Prédisent du Sénat et j’en passe..! Tout risque de finir mal, très mal même à mon humble avis. Ne dit-on pas que la violence appelle toujours la violence ? Just let us wait and see.. !

  3. Fofo

    Qu’attendez-vous dans un pays où des rumeurs sont propagés, parfois-même, par des médias internationaux (supposés crédibles), et certaines missions diplomatiques. Une radio internationale a affirmé que les informations qui circulent dans les missions diplomatiques c’est [Ndlr: une attaque imminente d’envergure en fin de l’année]? Une telle situation crée souvent un climat de soupçon qui, à son tour, ouvre le terrain des règlement des comptes. Si quelqu’un avait un problème avec son voisin, une fausse accusation contre lui suffit pour lui faire tomber dans les mains des services secrets!
    Personnellement j’ai un proche qui a été arrêté dans cette vague. Il ne s’intéresse presque jamais de la politique. Je ne peux pas condamner la police ou la justice qui l’ont arrêté car elle n’y ont pour rien, sauf qu’elles ont fait leur travaille. Je condamne plutôt, cette personne, malheureusement inconnue qui a trompé la police! Si l’on veut la paix dans ce beau pays, nous devons renoncer à ce comportement de vouloir faire de la Politique comme une Voie de vengeance!

    • Lambert

      @fofo
      Uvuze ko ikosa ritoja kuri police ushaka gushika kuki?
      La police devrait mener des enquêtes avant n’importe quelle arrestation.
      Nimba ari de vrais policiers, bobaye bazi ivyo bakora.
      Ubwo canke uri muri abo na we.

      • Fofo

        @Lambert?
        Si tu a déjà vécu à l’étranger, tu sais comment la police agit! Certes, la police a plusieurs façons d’agir. Elle peut mener des enquêtes sans avoir arrêté personne tout comme elle peut arrêter le présumer avant de procéder aux enquêtes. Ikibabaje ahanini n’abo bantu badodobereza abandi bababeshera. Ikindi n’iyo abejejwe amatohoza babikoze nabi canke bakumva amabwire ntibisunge professionnalisme!

        • Meurlsaut

          @Fofo
          Le professionnalisme de la police c’est de protéger et d’assurer la sécurité pour tous et non prêter oreilles aux balivernes de cabarets pour arrêter des gens sans motifs valables!! Mais en bon affidé du pouvoir dd il faut toujours justifier l’injustifiable avec des discours alambiqués.Assez!!

          • Fofo

            @Meurlsaut,
            [ protéger et d’assurer la sécurité pour tous ] ne veut pas dire ne pas arrêter les présumés coupables! Toutefois, je pense il serait mieux de vérifier les informations reçues avant d’arrêter quelqu’un mais l’arrêter pour interrogatoire ce n’est pas aussi mauvais! Ce qui est mauvais c’est quand cela devient un prétexte pour intimider les autres, régler leurs comptes ou satisfaire leurs mauvaises intentions! L’autorité devrait veiller et punir ceux qui commettent tels actes car ils ternissent l’image du pays!

            • Yves

              @Fofo : l’autorité ne punira jamais ceux qui commettent de tels actes puisqu’elle les encourage (officieusement, bien entendu). Votre réflexion me fait un peu penser au serpent qui se mord la queue…

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