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Gitega : le quartier «Somali», ou les dividendes de l’Amisom

24-03-2012

Les militaires rescapés des « Al Shabaab » et les veuves des militaires tombés en Somalie vivent désormais heureux. Pragmatiques, ils disent que s’il faut mourir sur un champ de bataille, vaut mieux tomber en Somalie. Au moins, avec les indemnités, on laissera quelque chose à sa femme et ses enfants.

Il n’y a pas très longtemps, le sommet de la colline Rutonde était réservé à l’extraction des cailloux pour la construction. En l’espace de trois ans, des militaires revenus de la Mission de l’Union Africaine en Somalie (AMISOM) y ont acheté des parcelles, des maisons en dur poussent comme des champignons et les prix des parcelles explosent.

Jour après jour, le look de la colline Rutonde change. Une kyrielle de maisons, les unes déjà habitées ; d’autres encore en construction, s’alignent sur le sommet de la colline. Ce terrain autrefois caillouteux et accidenté n’est plus une carrière de moellons et graviers. Les anciens propriétaires ont cédé les terrains sous le coup des billets de banque des militaires rentrés rescapés de boucherie somalienne.

Surplombant les deux camps militaires de la ville de Gitega et traversée par une route goudronnée reliant le ’’parc pétrolier’’ et la route Karuzi-Muyinga, elle ne comptait naguère qu’une poignée de maisons. Mais elle est aujourd’hui l’un des coins les plus prisés de la commune Gitega. Et peu à peu, la vocation d’un grand quartier s’affirme. Ici et là boutiques et bistrots s’installent par dizaines et le petit commerce y est florissant. L’on commence même à parler de « Quartier Somali. »

Dès leur retour, la première mission, pour les militaires rentrés de Somalie, est de chercher un terrain à bâtir, surtout ceux qui habitaient dans les casernes. Assis dans son salon en écoutant de la musique douce, Léopold Mbesherubusa explique combien sa participation à la mission de l’AMISOM a été salvatrice pour lui. Fier, il raconte : « Avant d’aller dans cette mission, je vivais dans une situation insupportable. Avec ma solde de caporal, j’étais incapable de construire une maison en dur, surtout non loin de la ville. Grâce aux indemnités que j’ai reçues à la fin de ma mission, j’ai pu non seulement me construire cette maison, mais aussi l’équiper. Celle dans laquelle je vivais avant fait aujourd’hui office de cuisine, c’est pour mon groom.»

Pour ce militaire du Camp commando, le quartier Rutonde était mieux indiqué surtout que les parcelles viabilisées de la ville de Gitega coûtent plus cher : quatre ares pour plus de trois millions de Fbu. Aussi exprime-t-il un sentiment de fierté à l’instar de tous ceux qui sont revenus de la Mission de l’Union Africaine en Somalie. « Personne n’aurait pensé construire une maison avec un salaire de 40.000Fbu (environ 30$) par mois», explique-t-il.

A quoi sert la vie dans la pauvreté

Quant à Gahungu, il affirme que si l’occasion d’y retourner se présentait, il partirait sans hésiter. D’après lui, mourir est une chose mais la pauvreté est toute autre. « A quoi sert la vie dans la pauvreté ? La mort peut te surprendre même dans le sommeil. Vaut mieux tomber sur un champ de bataille en espérant que ton enfant en tirera quelque chose », déclare-t-il. Cet avis est partagé par Nduwarugira qui dit avoir servi dans l’armée depuis la guerre civile de 1993. Après son retour de Somalie, il a lui aussi acheté une parcelle sur la colline de Rutonde. « Qu’ont-ils gagné ces veuves et orphelins de mes frères d’armes qui sont morts à Tenga{{(1)}} ou en RDC? », se demande-t-il.

Outre ces hommes qui sont parvenus à s’organiser grâce aux indemnités de l’Union africaine, les veuves des militaires tombés sur le champ d’honneur en Somalie ont, elles aussi un peu de réconfort, de quoi se consoler même si ’’la perte d’un être cher est toujours une déchirure, une blessure profonde, une amputation. C’est le cas de Mme M. N., une veuve ayant quatre enfants à sa charge. « Vivre sans le père de mes enfants ? Eh bien, avant tout c’est le destin. Certains me croiront peut-être cynique si je dis que vaut mieux tomber sous les balles des Somaliens que mourir dans la Kibira{{(2)}}. Avant nous avions loué une chambrette dans le quartier Mushasha. Je ne recevais pas de visiteurs car je n’avais même pas de place pour ranger mes casseroles. Certes mon mari me manque beaucoup, mais son sang n’a pas été versé pour rien», avoue-t-elle.

Le boom des parcelles

Depuis que les anciens de l’Amisom ont commencé à s’intéresser aux parcelles de Rutonde, les prix montent en flèches. Ainsi, un petit lopin qui était vendue à 300.000 Fbu ne peut être cédé que moyennant une somme de 1.000.000 Fbu. « La majorité de mes voisins ont déjà vendu la moitié de leurs terres aux plus offrants », constate Anicet tout en exprimant sa fierté en regardant la maison de son fils lui-même ancien militaire du contingent burundais de l’Amisom.

De même, les chantiers de cette zone rurale de la commune Gitega ont aussi un impact sur le chômage : maçons et ouvriers du coin trouvent facilement du travail. Néanmoins, ce nouveau quartier n’a ni eau courante ni électricité, bien que d’immenses lignes à haute tension soient supportées par des pylônes plantés dans ce quartier. Reste à espérer qu’un effort sera fait par la Regideso. « Si cette société s’obstine, les gens vont mettre des plaques solaires et à coup de billets les tuyaux d’eau arriveront jusqu’au quartier ‘’’Somali’’ », lance avec fierté un autre ex ’’soldat de la paix’’ de son barza tout en couleur.
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(1) Cette localité située à 6 km au nord est de la capitale Bujumbura fût le théâtre d’intenses combats entre l’armée burundaise et les groupes rebelles constitués essentiellement par les FDD surtout en septembre – octobre 2000. Il y a eu beaucoup de pertes en vies humaines des deux côtés dont toute une génération de jeunes officiers : la 23ème et la 24ème promotion de l’ISCAM (Institut supérieur des cadres militaires).

(2) La forêt de la Kibira fût pendant longtemps une sorte de base arrière de la rébellion surtout les FDD. Les opérations étaient lancées à partir de cette forêt qui servait aussi de repli pour ces combattants. Il y a eu beaucoup d’embuscades sur les routes traversant ou passant à côté de cette forêt naturelle. L’armée régulière y lançait souvent des attaques pour déloger ces groupes rebelles. Beaucoup de pertes
Une vue partielle de ce quartier ’’Somali’’

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