Vendredi 16 janvier 2026

Économie

Scandale des bureaux zonaux : 30 milliards BIF volatilisés, des bâtiments en ruine avant réception

Scandale des bureaux zonaux : 30 milliards BIF volatilisés, des bâtiments en ruine avant réception
Alain Ndikumana, ministre des Finances, a révélé le scandale devant le Parlement : « Où sont passés les 30 milliards de BIF ? Et les bâtiments réalisés valent-ils vraiment 220 millions chacun ? »

30 milliards de francs burundais se sont évaporés. Devant un Parlement médusé, le ministre des Finances, Alain Ndikumana, a sorti sa calculatrice le 27 décembre 2025 : 79 milliards de francs burundais débloqués, 220 bureaux zonaux construits. Il devrait rester 30 milliards de BIF dans les caisses du Fonic. Résultat ? Seulement 7 milliards de nos francs sont disponible. Sur le terrain, des bâtiments fissurés avant même leur réception, des chantiers abandonnés, des ouvriers impayés. Enquête sur un scandale à 30 milliards.

Par Fabrice Manirakiza, Stanislas Kaburungu, Felix Nzorubonanya, Rénovat Ndabashinze et Jean Noël Manirakiza

Le ministre Alain Ndikumana pose ses chiffres sur la table. « L’année dernière, nous avions prévu 79 milliards de BIF pour 360 bureaux zonaux. Chaque zone devait bénéficier de 220 millions de BIF pour la construction du bâtiment et son équipement. » Le bilan à ce jour : « Un peu plus de 220 bureaux sont déjà achevés alors que les fonds nécessaires ont été entièrement débloqués par le ministère. »

Puis vient la question qui fâche. Les fonds restants, destinés aux 140 bureaux zonaux non construits, ont disparu des comptes du Fonds national d’investissement communal (Fonic). Le ministre sort sa calculatrice : « Un montant de 30 milliards de BIF devrait être disponible. » Il consulte le relevé bancaire au 30 juin 2025. « Il n’y avait qu’à peu près 7 milliards de BIF. » Sa question tombe comme un couperet : « Où est passé cet argent alors qu’il y a des travaux qui ne sont pas encore exécutés ? »

Le ministre ne lâche pas l’affaire. Au-delà des 30 milliards évaporés, une autre question le taraude. Les bâtiments réalisés valent-ils vraiment 220 millions de BIF pièce ?

Gervais Ndirakobuca, président du Sénat, lance un avertissement : « L’Inspection générale de l’État doit enquêter de toute urgence. Sinon, ces fonds disparaîtront comme bien d’autres avant eux. »

Au Parlement, la révélation fait l’effet d’une bombe. « Il est temps que le pays mette en place des réformes rigoureuses en matière de gestion financière », réagit la sénatrice Sabine Ntakarutimana. Le ton monte encore d’un cran avec le président du Sénat, Gervais Ndirakobuca. Il exhorte l’Inspection générale de l’État à mener une enquête approfondie. « Il est impératif qu’elle se penche sur les comptes par lesquels ces fonds ont transité et qu’elle interpelle directement les détenteurs. C’est une urgence. » Puis, il lâche cette phrase qui résonne comme un avertissement. « Autrement, ces fonds risquent de disparaître, comme bien d’autres avant eux. »

Un projet pharaonique, 374 zones à équiper

Pour comprendre l’ampleur du chantier, un retour en arrière s’impose. Le nouveau découpage administratif a fait bondir le nombre de zones de 375 à 451. Parmi elles, 67 sont d’anciennes communes qui disposent déjà de bureaux réutilisables. Restent 374 zones nouvellement créées, toutes à équiper. Le Fonic a d’abord testé le concept avec une phase pilote sur 14 bureaux, avant de lancer le grand marché : 360 constructions d’un coup.

115 milliards : l’argent du contribuable en question

Pour mesurer l’ampleur du projet, il faut regarder les chiffres du Programme d’Investissements publics (PIP) 2024-2027. La première année, 2024-2025, engloutit à elle seule 79,2 milliards de BIF. Les deux années suivantes mobilisent chacune 18 milliards supplémentaires. Le total fait tourner la tête : 115,2 milliards de francs burundais sur trois ans.

Répartition de l’investissement public par ministère et par Programme budgétaire de 2024-2027 (en BIF)

Source : Programme d’Investissements publics (PIP) 2024-2027

Devant de tels montants, l’opinion publique s’impatiente. Les demandes se précisent : la liste complète des 360 zones ayant effectivement reçu les 220 millions BIF annoncés, la publication des montants réellement reçus et dépensés par chaque commune, et surtout une évaluation technique indépendante. Car, la vraie question reste posée : combien valent réellement ces bâtiments ?

Les responsables introuvables

Iwacu a tenté d’interroger les principaux responsables du dossier. Le directeur général du Fonic, Colonel de Police Gervais Niyibizi ? Aucune réponse. Le secrétaire permanent chargé de l’Intérieur et du Développement communautaire, Ir. Jean-Claude Nduwayo ? Silence total. Le mutisme des autorités contraste avec l’urgence des questions posées au Parlement.


REPORTAGE : Les bureaux à 220 millions qui s’effondrent déjà

A la zone Musaga, les travaux sont au point mort

Le ministre a parlé de 30 milliards disparus. Les sénateurs ont exigé des enquêtes. Mais, à quoi ressemblent ces bureaux zonaux sur le terrain ? Iwacu a pris la route. De Bujumbura à Gitega, de Rumonge aux collines reculées, nos journalistes ont visité ces infrastructures flambant neuves. Flambant neuves ? Pas vraiment. Des murs déjà fissurés, des chantiers abandonnés avec des montagnes de sable envahies par les herbes, des bâtiments sans portes ni fenêtres où la pluie s’infiltre déjà. À 220 millions de BIF pièce, l’addition ne passe pas. « C’est de la corruption pure et simple », lâche un habitant de Musaga. Il n’est pas le seul à le penser.

Bujumbura : bienvenue dans les zones fantômes

Le nouveau bureau zonal de Ruziba en cours de finition

Zone Musaga, un jeudi matin. Le nouveau bureau zonal trône au milieu du quartier. Structure imposante, toiture flambant neuve… mais pas une seule porte ni fenêtre. Devant la façade, une montagne de sable. De petites herbes y ont déjà pris racine. À côté, des pierres soigneusement rangées attendent un ciment qui ne viendra peut-être jamais.

Juste à côté, c’est l’ancien bureau qui grouille de monde. Des citoyens venus chercher des actes de naissance, des cartes d’identité. Le nouveau bâtiment ? Personne n’y met les pieds. Il est inhabitable.

À Kinindo, commune Mugere, le scénario se répète à l’identique. Même chantier abandonné, mêmes herbes qui poussent, même ballet vers l’ancien bureau délabré.

Le nouveau chef de zone Musaga coupe court à nos questions. « La question du nouveau bureau est entre les mains de l’ingénieur. » Contacté, l’ingénieur en charge des zones Musaga et Kinindo a son explication toute prête. « Ce qui reste pour l’achèvement des travaux viendra des fournisseurs de matériel qui n’ont pas honoré leurs engagements. » Il promet une suite judiciaire. « L’affaire va être soumise aux juridictions. Les fournisseurs tardent à rembourser. »
Des fournisseurs défaillants ? Des juridictions saisies ? Sur le terrain, les herbes continuent de pousser.

Kamenge, Cibitoke, Ruziba : la tournée des zones

À Kamenge, commune Ntahangwa, au nord de Bujumbura, le chef de zone ne veut rien savoir. « La question devrait être posée au chargé de la communication de Mutimbuzi », répond-il avant de nous congédier. « Circulez, il n’y a rien à voir. »

Direction Cibitoke. Le nouveau bureau est là, imposant, complet… mais vide. Pas d’équipement. Le bâtiment semble coincé entre son passé (l’ancien bureau zonal) et son futur incertain (le tribunal juste à côté). À Ruziba, bonne surprise : le nouveau bureau est construit et opérationnel. Une exception qui confirme la règle.

Gitega : « 220 millions pour une écurie »

Deux heures de route plus loin, nous arrivons à Gitega. Zone Maramvya. Le bureau zonal vient d’être livré, mais quelque chose ne va pas. Dès l’entrée, une odeur d’humidité saisit à la gorge. Adieu le parfum du ciment frais. Les installations électriques pendent du plafond, les sanitaires ne fonctionnent pas.

Un homme d’une quarantaine d’années nous interpelle. « Regardez ces fissures ! » Il pointe du doigt une crevasse inquiétante qui lézarde le mur porteur. Sa voix monte. « Il fallait refuser d’occuper ce bâtiment, même provisoirement. Le constructeur doit avoir honte. » Puis, il balance. « Dire que ça a coûté 220 millions de nos francs, c’est une insulte au pays. »

À quelques mètres, une enseignante surenchérit. « 220 millions, c’est le budget d’un palais. On nous donne une écurie. »
Jean Claude, commerçant, ne décolère pas. « On nous demande de payer des taxes, on nous parle de développement… Et cet argent finit dans des bâtiments qui se fissurent avant même leur réception. » Ce qui le révolte le plus ? « Personne n’est puni. On dénonce, on fait des rapports, puis on oublie. Jusqu’au prochain scandale. »

I.K., maçon impayé : « C’est la malédiction de l’argent volé »

Mais, derrière les millions évaporés, il y a des vies détruites. Près du bureau communal de Gitega, nous croisons I.K. La quarantaine, père de famille. Il a travaillé comme maçon sur l’un de ces chantiers. Il attend son salaire depuis six mois.

« Aujourd’hui, je n’ai pas de quoi nourrir mes enfants. » Sa voix tremble. « C’est la malédiction de l’argent volé. »
Puis, il craque. Le témoignage qu’il livre explique beaucoup de choses. « On nous a demandé de faire vite avec peu de matériel. On voyait bien que le mélange de ciment était trop pauvre. Mais, on nous disait d’avancer. » Les fissures de Maramvya, les murs qui suintent, les bâtiments qui s’effondrent avant même d’avoir servi, … Tout s’explique.

Rumonge : des bureaux qui prennent l’eau

Direction la province de Burunga, à Rumonge. Ici aussi, le scandale éclabousse. Les bureaux zonaux viennent d’être livrés et réceptionnés. Mais, dès les premières pluies, catastrophe : l’eau s’infiltre partout. Vérandas, salles de réunion,… Rien n’est épargné.

Zone Mudende, un jour de pluie. Le service d’Etat-civil ferme ses portes. Impossible de travailler avec l’eau qui dégouline du plafond. La véranda ? Inondée. La salle de réunion ? Idem. Le bureau du chef de zone ? Même combat. Les fenêtres ont été si mal posées qu’elles laissent passer l’eau à flots.

Augustin Minani : « Plusieurs anomalies et insuffisances ont été constatées sur le bureau zonal de Rusabagi, lot 3. »

N.B., habitant de Kanyabitumba, est dépité. « Ces bâtiments sont neufs, mais déjà défaillants. C’est une honte d’avoir un bureau public qui suinte aussitôt construit. » Il lance un appel aux maîtres d’ouvrage. « Ne procédez pas à la réception définitive sans corriger tout ça. »

Le problème ne s’arrête pas là. Le bureau a été construit sur un mamelon exposé au vent. « Il faut planter des arbres d’urgence pour protéger l’immeuble », réclament d’autres habitants.
À Rusabagi, zone voisine, c’est le même fiasco. Dès qu’il pleut, les services s’arrêtent.

Le Fonic admet l’évidence : les bureaux sont mal construits

L’évidence s’impose. Même les autorités reconnaissent désormais les malfaçons. Le 10 décembre 2025, Augustin Minani, administrateur de Rumonge, sort la plume. Sa lettre au directeur général de l’entreprise Etacofor (avec copie au Fonic) ne laisse pas de place au doute. « Plusieurs anomalies et insuffisances ont été constatées » sur le bureau zonal de Rusabagi, lot 3. Toiture défectueuse, faux plafond bancal, huisseries défaillantes, … La liste est longue. Sans corrections, il brandit la menace des « dispositions contractuelles ».

Vue partielle du bureau de la zone Maramvya

Six jours plus tard, le patron du Fonic réagit. Le 16 décembre 2025, Gervais Niyibizi écrit à tous les administrateurs communaux du pays. Le message est clair : des malfaçons ont été constatées partout. Plafonds qui se fissurent, vérandas qui prennent l’eau, façades qui se dégradent, suintements qui « compromettent la qualité et la durabilité des ouvrages ».
Sa directive est sans appel. En tant que maîtres d’ouvrage, les administrateurs doivent instruire les maîtres d’œuvre de tout corriger.


« 220 millions ? Une blague » : la révolte des chefs de zone

Ils sont censés travailler dans ces bâtiments flambant neufs. Mais, les chefs de zone ne sont pas dupes. Interrogés par Iwacu, leur verdict est unanime : le montant de 220 millions de BIF par bureau ne correspond pas à la réalité des travaux réalisés.

« Le coût de notre bureau est de loin inférieur au montant annoncé », lâche Oscar Ndayiragije, chef de la zone Maramvya (Gitega). Il reste tant à faire, selon lui, que le bâtiment ne peut même pas être réceptionné officiellement.

Vue en plan de chaque bureau zonal

Richard Nzosabimana, chef de la zone Rutegama, est plus nuancé. « Même si elle est étroite, sans électricité ni eau dans les robinets et toilettes, je pourrais dire que c’est bien construit par rapport aux autres. » Il hasarde une explication. « Comme nous sommes près de la ville, je ne sais pas si le maître d’œuvre a eu peur d’être mal évalué. »

Les deux administratifs dénoncent la qualité déplorable des équipements : portes qui se dégradent déjà, tôles de pacotille.

Les corrections ne corrigent rien

À Mariza, un conseiller de la cheffe de zone a explosé le 7 janvier 2026 lors d’une réunion communale : malgré les corrections promises, l’eau continue de suinter.

Adrien Ndikumuremyi, chef de la zone Mudende (Rumonge), attend la prochaine pluie avec appréhension. « On ne peut pas encore vérifier si les suintements sont maîtrisés. » Les fenêtres de son propre bureau laissent passer l’eau. L’entreprise serait « toujours disponible » pour corriger. Quand ? Mystère.

L’erreur technique qui coûte cher

Jean Zikiriza, ingénieur communal à Gatete, a identifié le problème. « Il y a eu des erreurs dans la pose des tuyaux d’évacuation de la toiture. Ils ont mis un tuyau de dimension 110 au lieu d’un tuyau de grande dimension ou de deux tuyaux. » Résultat : « Dans la plupart des cas, ces tuyaux sont déjà bouchés. En cas de pluie, l’eau se crée un chemin et passe par la véranda ou la salle de réunion. »

Certaines entreprises corrigent actuellement ces malfaçons. Mais la question demeure : pourquoi ces erreurs basiques sur des chantiers à 220 millions ?

Le grand flou des 220 millions

Jean Zikiriza pose les chiffres sur la table. Au départ, les 220 millions de BIF devaient se répartir ainsi : 150 millions pour la construction du bâtiment, 50 millions pour l’équipement informatique, 20 millions pour les meubles.

Mais, après les 10 premiers bureaux pilotes, le constat est que : 150 millions ne suffisent pas pour construire. « On a alors majoré jusqu’à 200 millions de BIF pour la construction », explique l’ingénieur.

Problème : si on passe de 150 à 200 millions pour la construction, on grignote forcément sur les autres lignes budgétaires. Les 50 millions d’informatique ? Les 20 millions de meubles ? Où vont-ils ?

À Rumonge, la réponse se lit dans les bureaux. Les meubles sont là : tables, armoires, chaises, bancs et même des chaises en plastique. Par contre, zéro équipement informatique. « Il n’a pas encore été fourni aux différents bureaux », admet M. Zikiriza.
Des bureaux meublés mais sans ordinateurs. Le développement administratif version 2025.


«Cherchez les vrais voleurs » : les entrepreneurs sortent leur calculatrice

Magnus Niyokindi: »la construction du bureau est entre les mains de l’ingénieur »

Les ingénieurs qui ont construit ces bureaux zonaux en ont assez. On les accuse de détournement ? Très bien. Mais qu’on leur explique d’abord comment construire des palais avec des budgets de misère.

« On nous a donné 155 millions, pas 220 »

Un technicien de Bujumbura, adjudicataire de plusieurs marchés, accepte de parler. Mais, sous anonymat. « Les représailles sur mes futurs marchés », justifie-t-il. Son discours est rodé, ses arguments chiffrés.

« Le budget est trop bas pour une telle bâtisse. Les équipements et les matériaux coûtent une fortune. » Il liste les obstacles. « Soumissionnaires qui ne se désistent pas, contrats résiliés, retards de paiement… Des problèmes qui nous échappent totalement. »
Puis il sort sa calculatrice. « Même les zones les plus reculées du pays, où l’acheminement des matériaux coûte les yeux de la tête, n’ont reçu qu’un budget plafonné à 200 millions de BIF. » Son exemple personnel : « J’ai un lot à 187 514 555 BIF. La TVA de 18% est prélevée à la source. Il me reste 155 millions, pas 220. Quelqu’un peut m’expliquer où sont passés les 65 millions de différence ? »

160 tôles à 135 000 BIF : faites le calcul

La cherté des matériaux achève de plomber son bilan. « Rien que la toiture : 160 tôles teintées. Une seule tôle coûte 135 000 BIF. Multipliez. Ajoutez la charpente métallique. Le total fait frémir. »

Il conclut d’un ton amer. « Si l’État a débloqué 220 millions par zone, l’argent s’est volatilisé bien avant d’arriver sur nos chantiers. Nous ne sommes que des boucs émissaires. Les vrais détourneurs sont ailleurs. »

Gitega : « 220 millions ? Je n’ai jamais vu cet argent »

À Gitega aussi, les entrepreneurs en ont marre de servir de fusibles. Leur défense ressemble à celle de leurs collègues de Bujumbura, mais avec encore plus de véhémence.

« L’annonce de 220 millions par zone ? Une blague », tranche un constructeur sous anonymat. « C’est la première fois que j’entends parler d’une telle somme. » Il sort son contrat pour prouver ses dires. « Le montant inscrit était bien inférieur. Et même ce montant-là, je ne l’ai pas reçu intégralement. »

L’homme ne cache plus sa colère. Les vrais détourneurs ? « Cherchez-les dans les bureaux climatisés des décideurs, pas sur nos chantiers. » Il raconte son calvaire. « J’ai dû financer moi-même l’achat des briques et du ciment. À crédit. Vous imaginez ? »

Puis il hausse le ton. « Si l’État a vraiment débloqué 220 millions par bureau, alors l’argent s’est volatilisé dans les bureaux avant d’arriver sur le terrain. Nous, on n’a pas de quoi payer nos ouvriers. Pendant ce temps, certains s’enrichissent sur notre dos. »

119 ingénieurs, 360 bureaux… 200 livrés

Le projet national mobilise 119 ingénieurs communaux à travers tout le pays. Leur mission : construire 360 bureaux zonaux. Début 2026, le constat d’un des 119 ingénieurs est sans appel : environ 200 bureaux sont opérationnels. À peine plus de la moitié. Pour le reste, c’est le flou artistique : chantiers abandonnés, travaux inachevés, bâtiments fissurés.
Et toujours cette question lancinante : où sont passés les milliards ?


Les experts sonnent l’alarme : « C’est la crédibilité de l’État qui est en jeu »

Face au scandale des bureaux zonaux, quatre voix s’élèvent pour exiger des comptes. Leurs analyses convergent : au-delà des milliards disparus, c’est la crédibilité de l’État burundais qui vacille.

Gabriel Rufyiri (Olucome) : « Beaucoup de questions, très peu de réponses »

Le président de l’Olucome rappelle le principe constitutionnel : « La gestion et la protection de la chose publique concernent tous les Burundais. L’article 69 de la Constitution stipule qu’un bien public est sacré et inviolable. Toute personne qui dilapide un bien public est sanctionnée par la loi. »

Gabriel Rufyiri pose ensuite les questions qui dérangent : « Qui a gagné le marché ou les marchés pour construire ces bureaux zonaux ? Quel est le procédé qui a été utilisé pour attribuer ces marchés ? Quel est le bureau de surveillance ? » Il insiste. « Un marché d’à peu près 80 milliards ne peut pas être exécuté sans un bureau de surveillance. C’est impossible. Il y a beaucoup de questions qui n’ont pas de réponses pour le moment. »

Son exigence est claire : un audit indépendant par un bureau d’experts. « Nous avons l’Inspection générale de l’État, la Cour des comptes, le bureau de l’Ombudsman, le Parlement, la justice. Toutes ces institutions, chacune en ce qui la concerne, devrait normalement mener des investigations en vue d’éclairer l’opinion publique. »

Jean Ndenzako (économiste) : « L’urgence d’une gouvernance renforcée »

L’économiste replace le scandale dans son contexte. « Le nouveau découpage administratif s’inscrit dans une volonté de rationaliser les structures pour libérer des moyens au profit des investissements productifs, notamment en agriculture et infrastructures. Le budget 2025-2026 priorise les dépenses d’investissement sur les frais de fonctionnement. »

Mais, il relève des dysfonctionnements graves : bureaux administratifs inoccupés, services perturbés et confusion dans l’accès aux actes civils. « Ces transitions augmentent les coûts pour les citoyens et les entreprises locales, freinant ainsi les activités économiques à la base. »

Le projet visait l’amélioration des services publics de proximité. « Ces soupçons de mauvaise gestion, largement débattus en ligne et dans des enquêtes journalistiques, illustrent les risques d’opacité dans l’exécution des projets décentralisés. Ils pèsent sur les finances publiques, déjà contraintes, et érodent la confiance des citoyens. »

Il pointe un paradoxe. « Au-delà des bureaux zonaux, de nombreux bâtiments administratifs souffrent de négligence : inachevés, délabrés ou loués à grands frais par l’État. Près de 9 milliards annuels pour des loyers, selon des estimations récentes. Cela augmente les dépenses récurrentes et détourne des ressources d’investissements prioritaires, comme la réduction de la pauvreté rurale. »

Faustin Ndikumana (Parcem) : « Le chef de l’État est mis à l’épreuve »


Le directeur national de l’ONG Parcem ne mâche pas ses mots. « Nous assistons à une corruption systémique et spectaculaire. Le cas de la construction de nouveaux bureaux des zones est un véritable pillage sans vergogne du Trésor public. Les faits sont là avec des preuves irréfutables à l’appui. »

Il salue l’action du ministre des Finances tout en encourageant d’autres ministres à lui emboîter le pas. « Cette situation cause un préjudice énorme à la vie de la nation. 79 milliards en jeu, c’est un montant colossal. Si on compare, le ministère de la Justice qui est un ministère de souveraineté a un budget de 58 milliards de BIF. Mais, vous voyez comment on se donne le luxe de détourner des montants aussi colossaux. »

Il relève trois infractions condamnables : le favoritisme dans l’octroi des marchés publics (puni de 3 ans d’emprisonnement), le détournement des fonds publics (10 à 20 ans de servitude pénale), et la concussion, car sur certaines collines, les chefs ont exigé des contributions populaires. « La concussion est punie de 5 à 20 ans de servitude pénale. Vous imaginez la gravité des choses ? »

Son message au président est direct. « C’est le chef de l’État qui est mis à l’épreuve. Sa réaction par rapport à cette situation sera scrutée à la loupe. Ça démontrera le degré de volonté politique actuelle pour lutter contre la corruption. »

Dans l’immédiat, il faut agir. « Il faut opérer des arrestations, ouvrir des dossiers judiciaires, condamner les coupables, récupérer l’argent détourné. Cette situation devait être un exemple pour prouver que le Burundi tourne la page de l’histoire dans les affaires de mauvaise gouvernance. Sinon, ces infractions vont s’ajouter à d’autres cas de corruption qui sont restés impunis. »

Dr Diomède Ninteretse (économiste) : « L’État à un moment décisif »

Pour l’économiste Diomède Ninteretse, « le différentiel entre le montant engagé et les réalisations effectives appelle à une lecture très lucide et responsable car, le Burundi traverse un moment de contrainte budgétaire sévère. »

La persistance de chantiers inachevés et de bâtiments de qualité contestable soulève des interrogations sérieuses. « Ce qui demande que l’Assemblée nationale, l’Inspection générale de l’État et la Cour des comptes se mobilisent pour faire ce suivi dès qu’un chantier est mis en œuvre. On ne peut pas toujours se contenter de constater les incohérences ou les imperfections. Il faut aller à l’étape de la sanction. »

Il alerte sur les risques. « Tant que les bureaux de zones ne sont pas pleinement opérationnels, la réforme administrative comporte un risque réel de rupture dans l’offre des services publics, particulièrement dans les zones rurales. Or, la finalité d’une réforme territoriale n’est pas de déplacer des dysfonctionnements mais de garantir la continuité et la qualité des services publics. »

Son verdict est sans appel. « L’État est aujourd’hui à un moment décisif. Il ne s’agit plus d’annoncer des objectifs, mais de prendre des décisions claires et mesurables. Il faut un audit technique et financier très indépendant du programme pour constater, établir des responsabilités et sanctionner. On devrait voir où est passé l’argent et, surtout, récupérer les montants perdus. Parce que l’État ne peut pas toujours continuer à financer des projets qui ne se terminent pas. »

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