Dimanche 24 septembre 2023

Société

Repenser la presse au Burundi, c’est (peut-être) aussi revisiter son « business modèle »…

Repenser la presse au Burundi, c’est (peut-être) aussi revisiter son « business modèle »…
Un stand où se vend les journaux dans un supermarché kenyan.

Par Armel-Gilbert Bukeyeneza

C’est le casse-tête des patrons de presse au Burundi : gérer une rédaction en stand-by, en attente de la moindre opportunité d’un « vrai » travail pour enfin plier bagage. La frustration est double : les directeurs de medias en ont marre de voir les salles de rédactions réduites à être des maisons d’incubation pour les futurs « chargés de comm’ » de toutes ces ONG aux gros budgets, tandis que les journalistes, pas tous, qui quittent le métier à la recherche d’ « une vie financièrement décente » – après tout il y a des factures à honorer chaque fin de mois… – repartent avec un brin d’amertume d’un rêve avorté, celui d’être au service de sa communauté, de son pays et du monde. Car oui, il y en a pour qui le journalisme est plus qu’un gagne-pain.

Avec des « medias » incapables d’assurer le service minimum, tel le transport, l’hôtel, la restauration,…pour un journaliste qui voudrait par exemple sortir de tous ces séminaires de « restitution », de « formation », dans les hôtels de Bujumbura, du lundi au vendredi, pour aller faire un bon reportage de terrain, ce ne serait pas trop exagéré de dire que le secteur media au Burundi est en état de « coma végétatif »…tenu encore en vie par quelques sérums financiers des donateurs. Je n’ai rien contre les séminaires (j’en organise aussi parfois), mais c’est à se demander ce qu’un journaliste va ramener comme info quand la première question qui le turlupine est « Batanga angahe ? » (Combien on donne à la fin)…Le fameux per diem !

Une petite étude menée dans le cadre de « Repenser La Presse » montre une réalité inquiétante tant pour les journalistes que pour les medias. Rien qu’en prenant un très simple indicateur : ce que gagne un journaliste par mois, son salaire donc. Selon les données qui viennent de différentes radios (toutes de Bujumbura) sur au moins 145 journalistes, 46% auraient un salaire situé entre 200 000 et 400 000 Fbu, (entre 70 et 150 USD). 56% ne bénéficient d’aucune prestation sociale, ni assurance santé, ni pension, rien. Pour les radios communautaires, les données reçues sur 70 journalistes montrent que 50% touchent entre 35 et 70 USD par mois. Des chiffres certes à relativiser vu les écarts au niveau du coût de la vie entre Bujumbura et le reste du pays. Il y en a qui sont en dessous des 35 USD.

« Cherchons l’argent ! »

C’est l’un des slogans les plus en vogue à Bujumbura, chez les jeunes les plus « branchés » et actifs aujourd’hui. La formule peut paraître nouvelle, mais pas la préoccupation. La survie de la presse a toujours été fonction de l’environnement économique dans lequel elle opère, au Burundi comme ailleurs. Et où est-ce qu’une radio, une télévision privée va en effet trouver l’argent dans un pays où les annonceurs se comptent sur les doigts de la main (le plus grand devrait être le gouvernement et il a son propre journal où il publie presque tous les marchés publics…), où les medias sont « blacklistés » (à raison) par les banques ? Seul un banquier suicidaire peut prêter à un media au Burundi. Bon, des exceptions existent, il faut le reconnaitre. Et ce ne sont que des exceptions.

Il ne reste visiblement qu’à tourner les regards vers les « Bons samaritains », les bienfaiteurs, Abagiraneza, aba bailleurs, abazungu. Ô que serait la presse privée burundaise aujourd’hui sans eux ? Peut-être nous ne serions même pas en train d’en parler. Toutefois, combien savent que des medias peuvent mettre la clé sous la porte du jour au lendemain juste parce qu’il y a un nouveau parti qui dirige à Washington, à Berlin, à Paris ou à Londres,… et qui a décidé de retirer le Burundi de ses priorités ? Il y a plus préoccupant encore. Pour être plus direct, l’argent d’un bailleur c’est de l’argent facile. Vous convainquez quelqu’un que vous avez une bonne cause à défendre, et il vous donne de l’argent. Comme ça ! Le plus grand danger pour un media qui ne fonctionne que sur l’argent d’un bailleur n’est peut-être pas le risque de la mauvaise gestion, c’est l’absence de redevabilité, du « contrat social » entre le même media et son audience pour qui il existe.

C’est à se demander si tous les dérapages récents et historiques de la presse au Burundi auraient eu lieu, en tout cas dans les mêmes proportions, si le media sur la sellette savait qu’il n’allait plus payer les salaires de ses journalistes, boycotté par son audience car, dans un modèle commercial fonctionnel, la perte d’audience signifie le départ d’annonceurs, et autres partenaires commerciaux. L’histoire de l’ANN7 en Afrique du Sud, chaîne de télé dans les mains de la puissante et sulfureuse famille Gupta avant de fermer ses portes en 2018 accusée de devenir un outil de propagande pour Jacob Zuma qui dirigeait le pays à l’époque, est un excellent cas d’école avec une perte de crédibilité qui a fini en une perte en cascade de contrats de publicités de grandes compagnies, avant d’être achevée par le géant de la télévision payante Multichoice qui a mis fin au partenariat.

La relation « business modèle – > journalisme de qualité, medias durables, démocratie, etc » s’avère ici directe.

Pas impossible pour le Burundi

Le statu quo prouve pourtant le contraire. Tout semble prédisposer- ou condamner- la presse privée burundaise à ne vivre, enfin presque, que des appuis des bailleurs. Il en va de son avenir. Et la responsabilité repose, à mon sens, des deux côtés. Les medias se doivent de comprendre l’urgence de se construire un modèle commercial ne fût-ce que pour se mettre à l’ abri des aléas des fonds des bailleurs. Pendant que ces derniers devraient encourager, accompagner et appuyer cette transition, tout au moins au nom du renforcement de la démocratie.

Les pistes et les sources d’inspiration existent ! Au Burundi même, la notion n’est pas nouvelle, quoique pas ancienne non plus. Des plateformes de création de contenu, pas forcément des médias au sens classique, commercialisent déjà leur savoir-faire, expertise, à toutes ces ONG et organisations désireuses d’une bonne présence en ligne. Il appartient aux médias de détecter ce qu’ils ont comme avantage concurrentiel et le mettre sur le marché. Au Myanmar, en Birmanie, un pays lointain du Burundi mais proche de par ses similarités politico-économique, un media construit sa stabilité financière en ciblant de petits segments d’audience (d’un certain niveau et classe) en quête d’info pas nécessairement grand public.

En Afrique du sud, à Soweto, le plus grand bidonville du continent (où les gens se battent pour avoir à manger d’abord), « The Soweto bulletin » affirme payer ses factures comme tous les autres journaux alors qu’il distribue gratuitement son journal. Les annonceurs, séduits par ses chiffres d’audiences, règlent tout contre des inserts.

Le Burundi appartient à une grande communauté dynamique : la Communauté Est-africaine. Comme souligné dans mon premier papier ici, la presse est une véritable industrie dans la partie anglophone de l’Afrique de l’est. Des medias sont cotés en bourse. On y achète des capitaux. La presse burundaise est-elle prête à s’ouvrir à cette communauté ? En effet, il faut d’abord se mettre à l’anglais, devenir un peu régional dans le traitement de l’info. Mais plus que cela, sommes-nous vraiment prêts à nous ouvrir aux investisseurs avec la « culture » très burundaise de « ma boîte », « mon média »… Les noms semblent parfois plus grands que les « boîtes ». Toute une mentalité à renverser !

Aucun des exemples susmentionnés n’est peut-être à copier-coller. La clé est de comprendre son contexte, s’adapter, et construire un modèle qui fonctionne pour soi. En écrivant cet article, j’ai eu à faire quelques recherches, un des articles consultés (d’un média kenyan) était payant. En moins d’une minute, j’avais terminé le paiement avec M-Pesa (mode de paiement mobile), et l’article était accessible. Je ne sais toujours pas ce qu’attendent les médias en ligne au Burundi, vu l’explosion des smartphones, le système de paiement et transferts mobiles. Bien sûr, personne ne paiera pour rien ! Avant de vous lancer, assurez-vous que vous avez à vendre !

The content is key !

Accéder à toute la réflexion « Repenser la Presse » en cliquant ici

Forum des lecteurs d'Iwacu

8 réactions
  1. Gugusse

    Just saying lol

  2. Gugusse

    Business modèle= Business exemplaire.
    Business model= modèle d’affaire, type d’affaire.

    Duquel voulez-vous parler? Mes capacités intellectuelles sont limitées. Il faut pas nous embrouiller. Les anglicismes sont de faux amis, je l’ai appris à mes dépens. Actual ne se traduit pas par actuel, eventually n’est pas éventuellement, etc etc. Just ssying!

    • Armel-Gilbert Bukeyeneza

      Correction de taille cher Gugusse.

      Parfois c’est difficile de réfléchir dans une langue différente de celle qu’on est en train d’utiliser.

      Merci.

  3. Ntakirutimana Pascal

    Je soutiens la dernière idée de vendre l’information en ligne ! Mais la question qui me reviens en tête :de quelle information parle-t-on ? (Qualité je veux dire). Une information qui nous relate les cycles menstrueux, du foot, ou une information issue d’une véritable investigation ? Une information qui traite des sujets qui sont même hautement sensibles. Je ne sais pas !!

    • Armel-Gilbert Bukeyeneza

      Bonjour Ntakirutimana Pascal,

      La réponse à votre question se trouve dans la dernière phrase du texte. Merci d’exprimer l’inquiétude. Vous n’êtes pas seul.

  4. ndirabika

    Chapeau M Mbonimpa. Jolie plume comme d’hab’. Mais comme vs le dites si bien, ne comptez pas sur le marché local car notre culture nous enseigne gusoma dans un autre sens. Turazi gusoma du verbe boire et non du verbe lire. Ceci pour aller dans votre sens, ouvrez-vous à la région et au monde.

    • Armel-Gilbert Bukeyeneza

      J’écris et c’est Mbonimpa qui prend tout le crédit! It’s fine…Haha… Merci cher Ndirabika 🙏🏿

      Mbonimpa devrait quand même lire votre commentaire. Ceci veut qu’il ne déçoit jamais 🥰

      • ndirabika

        Hahahahah! Pardon cher Bukeyeneza pour ma bourde. ça illustre à suffisance ce que j’avançai dans mon com’: ndi muri ba barundi dusoma du verbe boire. ça me tourne en dérision. Marrant non. Encore une fois mille excuses et bravo pour l’article.

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