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Société

Rendre visibles des héroïnes invisibles

10/02/2019 Onesphore Nibigira Commentaires fermés sur Rendre visibles des héroïnes invisibles
Rendre visibles des héroïnes invisibles
Quelques héroines assises devant dans la salle.

Vendredi 8 février, Christine Ntahe présente son livre Elles, un hommage aux oubliées. Le recueil de témoignages de femmes qui ont fait preuve d’héroïsme au quotidien, durant la décennie 90, au nom de l’idéal de la réconciliation.

« Pendant plusieurs années, j’ai recueilli des témoignages inédits, sincères, déchirants, profonds et risqués sur le vécu de ces mères de famille, désormais esseulées, des veuves, des mamans réunies avec leurs proches, d’anciennes rebelles, toutes avides de revoir la paix dans leurs communautés», révèle Christine Ntahe, auteur du livre.

Sur l’estrade, dans l’une des salles de réunion de La Détente, 10 chaises sont bien rangées. « Peut-être que ce sont des places réservées à l’auteur et aux hautes personnalités qui viendront », murmure un journaliste à son collègue. Mais l’auteur n’y prendra pas place.

Soudain, neuf femmes rurales sont amenées aux places réservées sur l’estrade. Sont présents des invités de marque tels le ministre de la Solidarité, l’ambassadeur des USA, l’assistant du ministre de la Communication, etc. On finit par apprendre qu’il s’agit de quelques-unes deshéroïnes dont parle le livre. Elles sont originaires des provinces Ngozi, Karusi, Ruyigi, Bujumbura, Mairie de Bujumbura etc.

Les héroïnes témoignent

L’ambassadeur des USA donne un bouquet de fleurs à Christine Ntahe.

Yvonne Ryakiye, Hutu, 75 ans, habitant à Kanyosha, affirme avoir failli mourir à maintes reprises. Elle a tout fait pour voir Léonie Barakomeza, une Tutsi qui habitait à Musaga. Alors que les quartiers étaient balkanisés, les deux femmes ont bravé la peur jusqu’à ce que les Hutu de Kanyosha et les Tutsi de Musaga cohabitent pacifiquement. « Nous avons subi des maux de toutes sortes. Si je quittais Musaga pour aller chez moi, à Busoro (Kanyosha), on me ligotait, m’accusant de trahison ».

C’était le cas aussi pour feu Léonie à Musaga. « Dieu merci, tout le monde a compris notre détermination à travers une association dénommé « Twishakira amahoro (Nous voulons la paix)», témoigne Mme Ryakiye.

Toute fière, à l’instar des autres héroïnes, elle remercie Christine Ntahe qui a tout fait pour que leur rôle dans le retour à la paix au Burundi ne tombe pas dans l’oubli. Chaque intervention se terminait sous des acclamations.

Georgette Mahwera alias Général, ne manquera pas de faire rire tout le monde. Cette femme de Kinama raconte comment tous les hommes avaient fui Kinama et Cibitoke. Au lieu de continuer à se regarder en chiens de faïence, les femmes Tutsi de Cibitoke et celles de Kinama ont commencé timidement à réhabiliter ensemble des maisons détruites. Plus les jours avançaient, plus elles étaient plus nombreuses. Pour rassembler tout le monde, elles se sont convenues de jouer au football, vêtues de pagnes.

« Tout le monde nous qualifiait de folles. Par après, nous avons ramené l’ordre, jusqu’à avoir la clé des cachots de la zone. On me surnommait Général. Parmi les femmes, il y avait des colonels, des commandants, des brigadiers…Ce sont des grades que l’on se donnait pour rire, mais aussi pour nous organiser », souligne Mme Ryakiye, avant d’appeler« Police ».

Une vielle femme d’environ 70 ans se lève. Rires dans la salle. « C’est cette femme qui était chargée d’amener les fautifs. Comme il n’y avait plus de Bashingantahe (les sages), les hommes ayant fui, nous avons joué leur rôle et nous tranchions des litiges. Les autorités administratives, qui n’en pouvaient plus ont salué ce que nous faisions », se réjouit-elle.

Cette lutte a failli coûter la vie à Marie-Rose Nicimpaye, une femme de Karusi, qui présente des cicatrices, suite à des coups de couteau reçus quand elle s’alliait aux Tutsi des camps des déplacés pour le retour à la paix. Elle n’a pas baissé les bras.

Un livre «très intéressant », mais peu d’exemplaires

Vue partielle des participants, dont le ministre de la Solidarité (2e à gauche).

Il y a des chapitres, témoigne un homme de 40 ans, qui ont failli me faire pleurer. Une jeune femme confirme : « Ce qu’il dit est vrai. J’ai lu le livre en un jour. Et parfois les larmes coulaient. »

Tous les exemplaires du livre qui coûte 30 mille BIF ont été vendus. « Nous avions imprimé quelquesexemplaires grâce aux bienfaiteurs. Nous lançons un appel vibrant à tout le monde pour l’impression d’autres exemplaires et la version kirundi qui est déjà disponible », dira Christine Ntahe.

Les intervenants ont remercié Christine Ntahe et Roland Rugero, journaliste et écrivain, qui a contribué dans la rédaction.Le public a tenu à saluer les « héroïnes encore en vie. »

Ces récits ont été collectés quand Christine Ntahe travaillait à l’ONG américaine Search for Common Ground. Elle produisait l’émission radiophonique : « Mukezi nturambirwe »/ Femme garde le courage.

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