Le ministère de l’Environnement, de l’Agriculture et de l’Elevage a lancé le 9 janvier 2026 un recensement des agriculteurs lésés par les retards de livraison des engrais de Fomi. Si cette mesure vise à les restaurer dans leurs droits, experts et acteurs ruraux mettent en garde contre les difficultés pratiques et les risques pour les petits producteurs.
Dans le cadre du processus de régularisation des agriculteurs ayant payé les engrais chimiques de la Fomi sans les recevoir, le ministère de l’Agriculture a annoncé, à travers un communiqué conjoint avec les ministères ayant en charge les Finances et l’Intérieur dans leurs attributions, le lancement d’une campagne nationale de recensement et de collecte des tickets de paiement. Pour les experts du domaine, il s’agit d’un début de réponse mais sans garantis de résultats rapides.
L’activité a débuté le mardi 13 janvier et se poursuit jusqu’au 17 janvier 2026. Elle concerne les agriculteurs non servis lors des saisons culturales A de 2022 à 2026. Parmi les critères d’éligibilité figure l’obligation pour chaque agriculteur de prouver la superficie de son champ dûment certifiée par les autorités locales.
De petits producteurs fragilisés
La campagne intervient dans un contexte de controverse persistante autour de la gestion des engrais chimiques fournis par la société Fomi. Le 27 décembre 2025, le ministre des Finances, Alain Ndikumana, s’était présenté en effet devant le Sénat pour répondre aux questions des sénateurs. À cette occasion, l’un des élus a soulevé la question relative à la pénurie récurrente des engrais de la Fomi.
Dans sa réponse, le ministre est revenu sur plusieurs irrégularités relevées dans ce secteur, évoquant d’importantes pertes pour les finances publiques. Il a indiqué que l’entreprise Fomi a soumis, au mois de décembre 2025, deux avenants au contrat initial d’un montant global avoisinant les 100 milliards de FBu, en vue de leur signature, après un dépassement unilatéral des quantités contractuelles.
« La Fomi réclame actuellement à l’État plus de 50 milliards de FBu, affirmant avoir dépassé de 17 % les quantités d’engrais prévues dans le contrat pour les saisons culturales B et C de 2025, montants qui s’ajoutent à ceux déjà versés, avec pour motif un dépassement des quantités », a déclaré le ministre devant les sénateurs.
Le second avenant, a-t-il poursuivi, concernait les saisons culturales C de 2024 et A de 2025. Selon M. Ndikumana, Fomi a fait état d’un dépassement de 3,9 % par rapport au contrat initial et d’une réclamation de paiement supplémentaire de plus de 6 milliards de FBu. Une pratique jugée inacceptable par le ministre en charge des Finances.
Sur le terrain, malgré le paiement anticipé des tickets par les agriculteurs, la distribution des engrais chimiques de la Fomi a été marquée par des retards récurrents à travers le pays. Une situation qui a fragilisé les petits producteurs, dont les sols sont devenus de plus en plus acides. Plusieurs agriculteurs ont évoqué des récoltes insuffisantes, voire inexistantes, ainsi que l’impossibilité de rembourser, dans les délais, les crédits contractés auprès des banques.
Face à cette situation, plusieurs experts ont plaidé pour la fin du monopole dans ce secteur vital, dans un pays où l’agriculture occupe une place centrale dans l’économie nationale. Selon eux, il est incompréhensible de constater des pénuries persistantes alors que le gouvernement a mis en place le Programme national de subvention des engrais au Burundi (PNSEB), censé améliorer la fertilité des sols et soutenir la production agricole.
Réactions
Pierre-Claver Nahimana : « L’obligation faite aux agriculteurs de démontrer et de faire certifier la superficie de leurs champs transfère en partie la responsabilité sur ces derniers »
Selon cet expert en agriculture, le communiqué conjoint des trois ministères constitue une première réponse du gouvernement aux préoccupations récemment soulevées par le ministre en charge des finances devant le Sénat concernant les failles dans la distribution des engrais chimiques.
M. Nahimana souligne que l’enquête, couvrant les quatre dernières années, de la saison culturale A de 2022 à la saison culturale A de 2026, pourrait permettre aux agriculteurs lésés de retrouver leurs droits. Néanmoins, il précise que la mise en œuvre de ces mesures comporte des difficultés réelles et ne garantit pas automatiquement des résultats rapides sur le terrain.

D’après cet expert, l’obligation faite aux agriculteurs de démontrer et de faire certifier la superficie de leurs champs transfère en partie la responsabilité sur ces derniers. Il estime que le communiqué semble insinuer que c’est l’agriculteur qui serait responsable des faiblesses constatées dans la mise à disposition des engrais, puisque on lui exige désormais de prouver qu’il dispose de terres suffisantes pour justifier sa demande.
Autrement dit, selon M. Nahimana, la balle est lancée dans le camp de l’agriculteur. Ce qui pourrait compliquer encore l’accès aux engrais, surtout dans un contexte rural où la conservation des tickets et documents sur plusieurs années reste problématique. Cependant, il reconnaît que si la certification des terres agricoles était réalisée correctement, avec des ressources humaines et financières suffisantes, cela constituerait un grand pas dans l’organisation et la distribution des engrais chimiques.
M. Nahimana souligne toutefois que l’identification et la certification des terres domaniales et paysannes restent encore largement incomplètes au regard du Code foncier. Pour lui, le processus envisagé par le gouvernement pourrait servir surtout aux urgences saisonnières, plutôt qu’à une programmation professionnelle et à long terme de l’agriculture burundaise. « Les autorités locales disposent de moyens techniques et humains limités pour certifier correctement les superficies dans les délais impartis. Ce qui risque de ralentir la distribution des engrais et d’impacter négativement la production agricole ».
Il attire également l’attention sur le risque de pratiques de corruption ou de favoritisme dans ce processus, si des balises strictes ne sont pas mises en place par l’État.
Il préconise la mise en place de circuits alternatifs de distribution ainsi que des investissements substantiels en ressources humaines, techniques et financières pour soutenir la saison culturale B à venir.
Enfin, il rappelle que les données issues du Recensement général de la Population, de l’Habitat, de l’Agriculture et de l’Élevage de 2024 devraient constituer une base incontournable pour la planification agricole.
Libère Bukobero : « Le contexte rural burundais rend cette opération encore plus délicate »
Selon le secrétaire général de l’Association pour le Développement intégré et la Solidarité communautaire (Adisco), l’obligation faite aux agriculteurs de faire certifier la superficie de leurs champs risque de complexifier considérablement la situation sur le terrain.
Il souligne que mesurer et certifier les parcelles exige des moyens techniques et matériels précis. Il trouve aussi que se baser uniquement sur des estimations est dangereux, car cela pourrait conduire à des superficies déclarées supérieures à la réalité et générer des données fausses.

D’après lui, le contexte rural burundais rend cette opération encore plus délicate. La fragmentation des terres due à la démographie et au morcellement force les producteurs à cultiver sur plusieurs parcelles dispersées, parfois dans des circonscriptions administratives différentes.
M. Bukobero estime que cette situation pourrait produire des rapports contradictoires de superficie pour un même agriculteur et compliquer le travail des autorités locales. Il souligne également que les moyens techniques nécessaires, comme les téléphones Android pour géolocaliser les parcelles ou les décamètres pour mesurer précisément, ne sont pas disponibles sur le terrain.
Cet expert met en garde contre les risques de fraude et de corruption, expliquant que certains producteurs pourraient exagérer les superficies pour obtenir davantage d’engrais et que certaines autorités locales pourraient être influencées.
Selon lui, si la supervision de l’activité n’est pas rigoureuse, cela pourrait pénaliser les agriculteurs les plus pauvres et nuire à l’efficacité de la distribution des engrais.
Le secrétaire général s’inquiète également de l’impact négatif de cette mesure dans cette saison culturale B. Selon lui, en suivant le processus actuel, les engrais pourraient ne pas être disponibles avant le mois de juin alors que les agriculteurs en ont besoin dès le mois de janvier. Ce qui compromettrait les rendements de la saison.
Cependant, il reconnait la qualité du mécanisme de subvention des engrais mis en place par l’État qu’il juge exemplaire et bénéfique pour les producteurs, notamment les plus vulnérables.
Libère Bukobero estime toutefois que le monopole de la Fomi sur ce secteur constitue un frein car, l’entreprise ne dispose pas de capacité pour assumer seule l’ensemble de la distribution et de la gestion. Selon lui, l’ouverture du secteur à d’autres acteurs permettrait d’améliorer la compétitivité, la qualité des intrants et l’accès aux engrais, tout en réduisant les risques liés à la concentration de la responsabilité sur un seul organisme.
Iwacu a tenté à maintes reprises de contacter le ministère en charge de l’Agriculture pour obtenir des éclaircissements sur cette activité en cours, en vain.








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