Lors du lancement officiel de l’année scolaire 2025-2026, le 15 septembre 2025 au Lycée Buhiga de la commune Ngozi dans la province de Butanyerera, le ministre de l’Education nationale, François Havyarimana, a annoncé qu’il n’y aura aucun enfant mal assis dans les salles de classe au cours de cette année scolaire. Quel bilan à la veille de la fin du 2e trimestre ?
A l’Ecofo Rugombo 3, Comibu, Karurama 1 et 2, tout semble normal. La routine. « Aucun enfant ne s’assoit par terre », raconte un enseignant. Mais, il y a toujours un mais… « Mais, si l’enfant est fatigué, il va s’assoir par terre. » Pourquoi cette fatigue ?
« Même s’ils nous ont donné quelques bancs-pupitres, le nombre pléthorique des élèves reste un casse-tête. Je suis débordé. Les enfants ont du mal à tenir étant assis à 5. Un enseignant peut se retrouver avec 100 écoliers. J’ai du mal pour mes enfants. Pour se sentir à l’aise, ils préfèrent s’assoir par terre. Ça fende le cœur », raconte un autre enseignant.
Quid de la ville de Bujumbura ?
Dans certains établissements scolaires du nord de la ville de Bujumbura, le manque de bancs-pupitres reste un problème criant. Dans plusieurs écoles, des élèves suivent les cours assis par terre ou entassés à 3 ou 4 par banc, une situation qui complique l’apprentissage et affecte leurs résultats scolaires.
C’est notamment le cas à l’Ecole primaire Cibitoke I (Ecofo Cibitoke I) où, sur 14 salles de classe, trois accueillent des élèves qui s’assoient à même le sol, entre 5 et 10 enfants par classe. Dans les autres salles, les élèves sont souvent à 3 ou 4 par banc. La situation est similaire à l’Ecole primaire Kinama II, située à Ave Maria, où certains élèves, notamment en 1A, 5A et 6B, se partagent les bancs à trois ou quatre.
D’autres établissements connaissent les mêmes difficultés, comme Kinama IV, l’Ecofo Carama ou encore le Lycée municipal Nyabagere, où les élèves sont également à trois par banc. Dans ces écoles, le manque d’équipements rend le suivi des cours difficile pour les élèves. Cela a des répercussions sur leurs performances scolaires.
Pourtant, à l’ouverture de l’année scolaire 2025-2026, le ministre de tutelle avait déclaré qu’aucun enfant ne devait étudier dans de mauvaises conditions.
Egide Nshimirimana, directeur de l’Ecofo Kanyosha I, explique que le nombre d’élèves dépasse largement les capacités d’accueil de son établissement. « Dans notre école, nous avons beaucoup d’enfants et nous avons un problème de manque de bancs. Vu le nombre d’élèves, ceux que nous avons sont insuffisants. Quand l’un se casse, nous sommes obligés de chercher un menuisier pour le réparer. »
Selon lui, les bancs disponibles ne sont pas toujours adaptés à l’âge des élèves. « Les élèves de 4e année par exemple, qui sont déjà grands, s’asseyent à quatre par banc. Les bancs se cassent vite et les petits s’asseyent à quatre ou cinq par banc, ou même par terre », ajoute-t-il.
Cette situation rend l’apprentissage plus difficile chez les élèves. « Pour que l’enfant comprenne bien le cours, il doit être assis confortablement. Mais là, c’est difficile de prendre des notes avec un voisin qui écrit sur ta page ou en étant assis par terre », explique le directeur.
Il rappelle que l’école avait demandé environ 200 bancs pour répondre au nombre d’élèves inscrits. « Ce que nous demandons, c’est que l’on nous fournisse les bancs promis par le gouvernement pour les écoles », insiste-t-il.
Diagnostique d’une politique qui semblait prometteuse
Antoine Manuma : « On est déjà à la fin du 2e trimestre et la situation est toujours la même. »
De son côté, Antoine Manuma, représentant de la Fédération nationale des syndicats du secteur de l’enseignement et de l’éducation au Burundi (FNASEEB), indique que cette promesse n’a pas encore été suivie d’effets. « On est déjà à la fin du 2e trimestre et la situation est toujours la même. Les enfants étudient debout, se poussent sur les bancs ou s’asseyent par terre. »
D’après lui, cette situation complique également le travail des enseignants. « Les enseignants ne peuvent pas suivre les élèves correctement, car ils sont trop nombreux et ne sont pas assis correctement. »
Il souligne aussi que le manque de salles de classe aggrave la situation. Même si des bancs étaient fournis, poursuit-il, certaines écoles manqueraient d’espace pour les installer. « Normalement, il y a un accord entre le syndicat et l’État qui stipule que le nombre d’élèves par classe ne doit pas dépasser 50. Mais, aujourd’hui, on en compte 100, 120 ou même 150. »
Dans certains cas, déplore-t-il, des élèves étudient même dans des églises, faute d’infrastructures suffisantes. Pour lui, la solution passe par la construction de nouvelles salles de classe et la fourniture de bancs adaptés.
« Les écoles actuelles sont anciennes et ne suffisent plus pour accueillir le nombre croissant d’élèves. Il faudrait augmenter les moyens pour construire de nouvelles salles de classe et fournir des bancs pour que les enfants puissent étudier dans de bonnes conditions. »
Jean Samandari : « La politique de zéro enfant mal assis constitue une étape importante vers une école plus inclusive et plus digne pour les enfants burundais »
Le président de la Coalition « Bafashebige », Éducation pour tous, Jean Samandari, salue d’abord l’engagement exprimé par le ministre de l’Education. « Cette annonce constitue un signal positif en faveur de l’amélioration des conditions d’apprentissage dans les établissements scolaires du Burundi. À titre illustratif, la commune Ntahangwa vient de lancer un avis d’appel d’offres locales pour la fourniture des bancs-pupitres des écoles de cette commune. Donc c’est la mise en œuvre effective de cette décision qui a déjà été lancée. »
La politique de « zéro enfant mal assis » est une orientation pertinente car, selon Me Samandari, les infrastructures et les équipements scolaires jouent un rôle essentiel dans la qualité de l’éducation. Mais, elle nécessite effectivement un suivi rigoureux. « L’Action contre la pauvreté estime que cette initiative peut contribuer à réduire les inégalités d’apprentissage entre les écoles, notamment dans les zones rurales où plusieurs élèves sont souvent contraints de partager un même banc ou d’étudier assis à même le sol. »
Et d’ajouter : « Ce n’est pas seulement dans les zones rurales. Même ici en ville de Bujumbura, dans la capitale économique, le problème existe. Il fait savoir qu’à la rentrée scolaire, ils ont fait un tour dans les différents établissements. Le constat a été qu’il y a pas mal d’écoles où les enfants étudient assis. »
Toutefois, soulignent-ils, pour que cette politique produise des résultats attendus, il est important de veiller non seulement à la transparence dans l’utilisation des 18 milliards alloués à l’achat des bancs-pupitres mais aussi une répartition équitable des bancs-pupitres entre les différentes provinces et les écoles les plus surchargées.
« Il faut aussi penser à un suivi participatif impliquant les communautés scolaires, y compris les associations de parents et la société civile. Cela permettra de faire un suivi régulier. Mais, on peut se demander quelles sont les conséquences pédagogiques de l’insuffisance des bancs-pupitres. »
Jean Samandari reconnaît que l’insuffisance des bancs-pupitres dans les écoles burundaises entraîne plusieurs effets négatifs sur la qualité de l’enseignement. « On peut notamment citer la baisse de la concentration et de l’attention des élèves. Il y a aussi la mauvaise posture et le problème de santé. Une position inconfortable pendant de longues heures peut en effet entraîner des douleurs physiques ou une fatigue rapide. Ce qui réduit la capacité d’apprentissage. »
Il parle également de la difficulté d’écrire et d’utilisation des supports pédagogiques. « Sans pupitres adaptés, il devient difficile pour les élèves d’écrire correctement, de consulter leurs cahiers ou de manipuler les manuels scolaires. Il y a aussi la surpopulation et les désorganisations en classe. Lorsque plusieurs élèves doivent partager un banc-pupitre prévu pour deux ou trois personnes, l’enseignant rencontre davantage des difficultés pour maintenir la discipline et assurer un suivi pédagogique efficace. Et enfin, il ajoute le risque d’abandon scolaire. En effet, dans certains cas, ces conditions d’apprentissage peu dignes peuvent décourager les élèves, notamment les plus jeunes, et contribuer à l’absentéisme ou à l’abandon scolaire. Cela a déjà été observé. »
Afin que la politique « zéro enfant mal assis » produise un impact durable, indique Jean Samandari, l’Association Action contre la pauvreté recommande de faire d’abord un recensement national actualisé des besoins réels en bancs-pupitres dans toutes les écoles du pays si cela n’a pas encore été fait.
Il suggère une implication des artisans et des petites et moyennes entreprises locales dans la fabrication des bancs-pupitres afin de stimuler l’économie aussi locale.
Bien plus, il trouve qu’il faut un mécanisme indépendant de suivi et d’évaluation qui associe les parents et la société suivie.
« Il faut aussi une politique globale d’amélioration des infrastructures scolaires qui inclue la construction de nouvelles salles de classe pour désengorger les salles pléthoriques. En principe, une salle de classe doit contenir entre 30 et 45, voire 50 élèves. Il faut aussi construire des latrines, alimenter les écoles en eau et fournir les équipements pédagogiques. »
Afin de garantir la transparence et la bonne gouvernance, Me Samandari propose que les marchés soient accordés dans le respect des procédures. Il estime que la politique de zéro enfant mal assis constitue une étape importante vers une école plus inclusive et plus digne pour les enfants burundais.
Toutefois, elle ne pourra pas produire un véritable impact si elle ne s’inscrit pas dans une réforme globale visant à améliorer la qualité de l’éducation et les conditions d’apprentissage.
Gabriel Rufyiri : « Le gouvernement a un problème de planification. »
« Dans une seule classe, vous pouvez trouver entre 70 et 120 élèves. En tout cas, c’est entre 25 et 50 au maximum. Donc, vous voyez que c’est déjà un problème. En plus, il y a un problème de pénurie d’enseignants parce que, comme vous le savez, il touche peu d’argent. La majorité des enseignants sont en train de quitter le navire avec 1 800 enseignants qui ont quitté leurs fonctions dans six mois seulement. »
Selon le président de l’Olucome, il y a trop de problèmes dans le secteur éducatif au Burundi. « D’abord, il y a ce taux de natalité au Burundi, mais aussi ce problème de manque d’infrastructures scolaires. Par exemple à Matongo, on a dû emprunter des salles de classe où caser les élèves de 7e. Sur la colline Matongo on ne sait pas ce qu’on va faire aujourd’hui pour caser les enfants qui vont monter en 8e. C’est vraiment un problème. Le secteur éducatif souffre de beaucoup de problèmes, d’où la qualité de l’enseignement au Burundi devient de plus en plus problématique. »
Gabriel Rufyiri indique que le gouvernement du Burundi a décidé que certains arbres qui se trouvent dans la plupart des communes seront utilisés pour qu’il y ait des planches pour les bancs-pupitres. « Il y a beaucoup de communes qui ont des arbres, mais si le gouvernement n’instaure pas de stratégies pour d’abord reboiser là où il veut couper ces arbres, on va résoudre un problème, mais en créer un autre malheureusement. »
Le président de l’Olucome soulève un autre point. « Le gouvernement a donné 100 millions de BIF à chaque commune, mais les communes n’ont pas les mêmes besoins. Je pense que le gouvernement a un problème de planification. Il devait y avoir d’abord des chiffres sur les besoins de chaque commune. Par ailleurs, dans le budget-programme, on finance une activité évaluée, chiffrée. Au lieu de donner un montant comme ça, on devait faire des chiffres avec des planifications et des évaluations claires. »
Pour lui, il faut des études préalables en vue vraiment d’aider le secteur éducatif.
Faustin Ndikumana : « Ce n’est pas la première fois qu’une initiative aussi importante échoue. »
Pour le directeur national de Parcem, l’objectif « zéro enfant mal assis » dans les écoles, visant à équiper les établissements en bancs-pupitres nécessaires, est en soi un objectif noble. Toutefois, il estime que ce n’est pas la première fois qu’une initiative aussi importante échoue à cause d’une mauvaise mise en application, si bien que les effets positifs attendus ne sont pas ressentis par les bénéficiaires.
Il explique qu’avant toute chose, il fallait commencer par identifier les besoins réels. « Les communes ne sont pas dans les mêmes besoins », souligne-t-il, rappelant que la densité de la population diffère d’une commune à l’autre. Par conséquent, les besoins actualisés peuvent également varier selon les localités.
Faustin Ndikumana estime aussi qu’il est nécessaire de hiérarchiser les priorités dans chaque école. Selon lui, il ne suffit pas seulement d’équiper les établissements en bancs-pupitres. « On ne peut pas penser à équiper une école en bancs alors que les bâtiments eux-mêmes sont mal construits, qu’ils n’ont pas de toit solide ou même de fenêtres », explique-t-il, appelant à une évaluation globale des besoins.
Il s’interroge également sur la gestion des fonds alloués aux communes. « Si chaque commune a reçu 100 millions de francs burundais, il faut analyser comment les marchés ont été attribués », dit-il. Selon lui, il est important de savoir si ces marchés publics ont été accordés au niveau central ou au niveau communal.
Si la responsabilité revient aux communes, il estime qu’il faut vérifier si toutes les procédures ont été respectées notamment les règles de concurrence, le code des marchés publics et les clauses prévues dans ces marchés. Pour lui, ces procédures devraient se dérouler dans une transparence totale, à travers des appels d’offres ouverts à tous les Burundais.
Il plaide également pour l’implication d’autres acteurs dans le processus, notamment les comités de parents, les comités de bonne gouvernance et les structures chargées de promouvoir la bonne gouvernance. « Pour que le processus soit transparent, il faut une vigilance de la population elle-même et des bénéficiaires afin de suivre le développement de tout le processus », insiste-t-il.
Par ailleurs, Faustin Ndikumana souligne l’importance du suivi par les ministères techniques, notamment le ministère des Finances, celui de l’Éducation et celui de l’Environnement. Il estime également qu’une approche plus décentralisée serait nécessaire.
« Si chaque commune reçoit 100 millions, il faudrait d’abord identifier les besoins par zone ou par colline de recensement », explique-t-il. Selon lui, il est important d’élaborer une fiche technique d’identification des besoins au niveau le plus décentralisé possible, jusqu’à la colline de recensement.
Ce n’est qu’après cette étape qu’il serait possible de procéder aux achats, à travers une procédure d’attribution des marchés transparente et respectant toutes les règles du code des marchés publics.
Il met toutefois en garde contre le risque de répéter certaines erreurs du passé. Il évoque notamment l’exemple de la construction des bureaux de zone, pour laquelle 18 milliards de francs burundais avaient été débloqués. Selon lui, des soupçons de détournements avaient été signalés, avec des montants importants utilisés sans une suite claire.
Face à cela, il appelle à éviter que cette situation se reproduise. Il invite la population à redoubler de vigilance et demande aux autorités compétentes d’assurer un suivi concernant les détournements constatés lors de la passation des marchés pour la construction des bureaux de zone.
Enfin, il estime que les institutions de contrôle de l’État, notamment la Cour des comptes, devraient également être mises à contribution. « Il faut que le système mis en place soit transparent pour que le pays ne perde pas doublement », conclut-il.






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