Mercredi 22 septembre 2021

Opinions

OPINION*| Monsieur le Président, bienvenue au ‘club des pleureurs’ ! 

02/09/2021 10
OPINION*|  Monsieur le Président, bienvenue au ‘club des pleureurs’ ! 

Par Gérard Birantamije*

« Je suis venu pleurer devant vous, au nom des 12 millions d’âmes. Je reçois des milliers de plaintes… », Extrait du discours du Président Ndayishimiye adressé au Corps judiciaire.

Impensable de dire que le Président entre par la grande porte le ‘Club des pleureurs’, voire des « pleureuses », ce grand « corps » de professionnels remontant aux temps médiévaux et comprenant des femmes (et des hommes !) recrutées par des familles endeuillées pour pleurer leurs morts.

Certes, en faisant une translation sur l’axe du temps, il y a beaucoup de faits et gestes qui nécessiteraient forcément de recourir à cette classe naguère prisée pour provoquer les émotions du public. Monsieur le Président vous entrez dans le club de ceux qui pleurent. Et au Burundi ils sont nombreux.

Depuis 2005, pour prendre une date qui vous est chère, car correspondant à votre avènement au pouvoir en tant que parti et en tant que système politique, les Burundais pleurent.

Ils pleurent parce qu’ils ont été déçus, abusés et désabusés. Ils pleurent parce que plus que jamais les horizons sont bouchés.

Ils pleurent les injustices vécues au quotidien. Ils pleurent de ne pas pouvoir pleurer les leurs tués ou portés disparus, ils pleurent de ne pas trouver à manger et de mourir de malnutrition, ils pleurent de parler aux dirigeants parfois cleptomanes, mais qui donnent des leçons de morale par médias interposés. Ils pleurent la descente aux enfers de tout le système éducatif qui, naguère donnait espoir et des lendemains meilleurs.

Monsieur le Président, bienvenue au ‘club’. Nous allons vous apprendre à pleurer encore, car nous sommes devenus, par la force des événements, des habitués. Nos larmes ne coulent plus vers l’intérieur, « mu nda », comme le recommande notre tradition. Mais elles sont devenues des torrents. Les digues ont cédé. Elles coulent et vont même au-delà de nos frontières.

Nous pleurons nos morts depuis 1961, 1965, 1968, 1969, 1972, 1988, 1993- 2005… , 2015, 2020… Les dates sont infinies comme nos deuils. Ces morts administrées par les services de sécurité, par les miliciens, par des criminels jamais identifiés et protégés par les systèmes qui se sont succédé au Burundi. Ailleurs face à des crimes, il n’y a pas que les pleurs des dirigeants, il y a des enquêtes, des communications sur l’avancement, sur de nouvelles pistes ; puis des procès justes, équitables et des condamnations.

Au Burundi, à ce jour, des citoyens ont été tués, d’autres ont disparu tout simplement. Point ou peu d’enquêtes s’en suivent. « Ni akamizwe n’ingoma » (affaire classée) comme on dit en Kirundi.

Aujourd’hui, les pleurs et les statistiques vous parviennent, j’ose espérer. Parfois les familles endeuillées vous envoient des correspondances écrites à l’encre de leurs larmes, les réseaux sociaux relaient souvent des appels au secours déchirants.

Les familles dans le désarroi ne reçoivent aucune réponse. Souvent, les services de sécurité leur imposent un silence de cimetière.

Venez, Monsieur le Président pour pleurer ensemble notre économie mise à plat par une poignée de gens qui ont transformé les biens publics en patrimoine privé, des entreprises publiques en entreprises privées, le trésor public en chasse gardée, en butin de guerre.

Le Burundi est devenu le pays le plus pauvre du monde. Plus que jamais, un Burundais peut naître, grandir et mourir sans voir l’électricité dans son village, a fortiori dans sa maison ; sans boire de l’eau propre. Et pourtant, vous êtes là, vous êtes acclamés à longueur de journée ; vous êtes parfois vénérés en tant qu’institution.

Vous prenez la parole partout tantôt pour décrier, comme le citoyen lambda, ces voleurs de la République, tantôt pour dire que vous manquez de « collaborateurs dignes », tantôt encore pour narguer tous ceux qui vous critiquent pour vous redresser. Pourquoi acceptez-vous ce triste sort qui s’abat sur vos compatriotes, sur la nation comme si vous étiez impuissant ?

Vous pleurez les injustices administrées par le corps des magistrats. Nous, nous les vivons au quotidien depuis des années. Mais l’on ne peut s’accoutumer aux injustices, aux condamnations téléguidées, à l’emprisonnement « collectif . »

A vous entendre, on a la triste impression que vous débarquez d’une autre planète. Les organisations de la société civile nationales et internationales donnent depuis plus de 20 ans l’état de la situation carcérale. Les médias ont consacré beaucoup d’émissions à ce phénomène.
Certains magistrats ont réclamé leur indépendance sacrifiée à l’autel de la militance politique. C’est une réalité aberrante. Des gens passent plusieurs décennies sans comparaître devant le juge, d’autres purgent leur condamnation et restent en prison ; d’autres encore, même si c’est devenu rare, sont blanchis, mais restent en prison.

Les prisons sont devenues non seulement des mouroirs, mais aussi des endroits de perpétuation des injustices. Même les prisonniers ne s’équivalent plus dans leur traitement. Il y aurait des classes, des quartiers pour les prisonniers « privilégiés » ; il y aurait des prisonniers avec des pouvoirs exorbitants, des « généraux » en prison.

Deux poids, deux mesures suivant l’appartenance politique des prisonniers. Certains deviennent doublement prisonniers et sont quotidiennement hantés par le spectre de la mort alors qu’ils sont sous protection de l’Etat pour l’intérêt général de la société.

Monsieur le Président, bienvenue au ‘club’ de ceux qui pleurent ce système judiciaire inique, ceux qui saluent la toge du corps des magistrats parce les magistrats ont été politisés et tétanisés par les demandes politiques qui ne leur permettent pas au moins d’appliquer les lois, fussent-elles injustes.

Mais dans tout cet imbroglio judiciaire, le président ne doit pas être un observateur, un pleureur. Il se doit d’agir. Il est le magistrat suprême. Ces gens dont vous dénoncez le travail bâclé, c’est vous qui les nommez par ce coup magique de décret présidentiel. Ils sont sous le contrôle hiérarchique du ministre de la Justice avec qui vous collaborez au quotidien.

Monsieur le Président, nous pleurons depuis six ans des milliers de Burundais partis en exil, parce que traqués de part en part, menacés pour avoir exprimé leur opinion contre le troisième mandat de votre prédécesseur.

Ces gens ne voulaient pas être des présidents, ils voulaient juste un Etat de droit. Ces gens vivent dans une misère sans nom. Ce sont des Burundais comme les autres. Ils souffrent comme les autres Burundais. Ils ont besoin de l’empathie de l’Etat.

Au lieu de leur tendre la main en tant que chef de l’Etat, vous les narguez comme quoi ce sont des « enfants prodigues ». Qui vous empêche de jouer la carte de l’unité, du retour paisible, de l’empathie, de l’humanité, de l’Ubuntu ?

Nous pleurons depuis 2005 la dégringolade du système éducatif burundais. Et pourtant, beaucoup de langues s’étaient déliées pour dire qu’il y avait à faire mieux, à planifier, à évaluer stratégiquement ce que nous voulons dans l’immédiat et dans le futur.

Ils n’ont pas été écoutés parce que considérés comme étant de l’ancien régime. Et pour dernier coup au cercueil, les enseignants et formateurs doivent veiller à distribuer de bons résultats. Certains élèves, certains étudiants doivent réussir, impérativement.

Au primaire et au secondaire n’a-t-on pas assisté à des parents qui s’en prennent aux enseignants ? Au supérieur, la liberté académique est devenue la dernière des préoccupations des différents gouvernements.

Il y a des choses à ne jamais dire, des critiques à ne jamais formuler. Il faut tout simplement pleurer. Les enseignants pleurent aussi. Mais comme on dit en Kirundi « Barira bayaha nde ? » (Ils pleurent pour qui) si le président de la République lui-même pleure.

Monsieur le Président, dans ce club dont désormais vous faites partie, nous pleurons la disparition progressive des normes et de l’éthique administratives. Sans coup férir, nous avons assisté impuissant à une métamorphose de l’administration publique. Progressivement, les pratiques inciviques de prédation et de corruption ont pris le dessus sur l’éthique administrative et les obligations des serviteurs du contribuable. Dans le chef de certains fonctionnaires de l’Etat, un nouveau mercenariat s’est instauré, doucement, sûrement.

Vous le rappelez et le ton est, somme toute, sérieux. Les services publics ont été privatisés faisant de certaines sphères de l’administration publique des espaces de non-droit pour des millions de Burundais. Ceux-là mêmes que vous évoquez, qui pleurent devant vous tous les jours, dans chacune de vos visites dans ces communes urbaines et rurales, veulent des réponses. Et vous êtes le mieux indiqué pour le faire.

Nous pleurons l’inversion des valeurs administratives, nous pleurons ces licenciements abusifs qui seront chèrement payés par nos enfants et arrières petits-enfants. Le service de la dette extérieure est déjà un fardeau budgétaire pour le contribuable, celui des réparations des abus administratifs le sera plus.

Nous pleurons des mesures qui sont prises au prorata des humeurs politiques comme dans le cas de la lutte contre la pandémie de la Covid-19. Qui vous empêche d’agir, de donner le ton, de prêcher par l’exemple ?

Monsieur le Président quand vous citez la Déclaration universelle des droits de l’homme, je suis tout à fait d’accord avec vous. En effet, « Considérant qu’il est essentiel que les droits de l’homme soient protégés par un régime de droit pour que l’homme ne soit pas contraint, en suprême recours, à la révolte contre la tyrannie et l’oppression », gémir, pleurer et même prier, tout cela est lâche, faites énergiquement votre longue et lourde tâche pour paraphraser Alfred de Vigny dans la « La mort du Loup ».

Soyez du côté de nos lois, usez la légitimité que vous confère l’institution présidentielle pour donner encore un sourire aux 12 millions de Burundais, de l’intérieur comme de l’extérieur. Mais en attendant cet Etat de droit, pleurons. Pleurons ensemble !

*Les articles de la rubrique opinion n’engagent pas la rédaction

*Gérard Birantamije est chercheur postdoctorale en sciences politiques à l’Université Libre de Bruxelles. L’opinion émise n’engage que lui.

Forum des lecteurs d'Iwacu

10 réactions
  1. Dr NKUNZUMWAMI

    Monsieur Gérard, vous culpabilisez trop vite SE NEVA.
    Certes, il est au courant depuis 2005, de la corruption dans le pays. Mais depuis qu’il a en charge de l’Etat, il se rend compte que la marrée corruption a envahi toutes les institutions. Bravo mon Général. Et il veut arrêter l’hémorragie. Encore Bravo Mon Général. C’est cela qu’il faut mettre en avant. Tout le monde attend les résultats!!. Alors, attendons dans la sérénité et la confiance en notre leadership.

  2. genda uri umugabo kabisa ngirango Never iyi nyandiko azobona akanya ayisome , ariko nimba atari yamarira y’ingona aracarira kandi ntazohora.

  3. NIYONZIMA Gérard

    Merci pour cet analyse assez riche

  4. Barezi

    Ntagihugu nakimwe co kwisi kitarimwo ingorane izi canke ziriya , reka kurira ahubwo kora!!!

  5. Nkebereza

    Mwiriwe, Mwaramutse
    Jewe mbona mutabaza ataho mutabariza ! Abarundi bo mugihugu hagati basoma ibi banganiki ? Abakoresha internet banganiki ? Naho mwokwandika mu kirundi vyosomwa nabanganiki ? Amarira aracariho pe !

    • Jereve

      Ni ko ibi vyandikwa bishikira abarundi bake cane. Ariko ntaco, nk’uko bavuga ngo bibwirwa benshi bikumva benevyo. Abo biraba, bategerezwa n’ukubitorera umuti ndemeza ata nkeka ko babisoma neza, n’aho banka ko abarundi benshi babisoma. Kandi burya ngo ijambo rirenze umunwa riba rirenze impinga. N’ijambo ritanzwe mu nyandiko, ni co kimwe. Buhorobuhoro ukuri kuramenyekana no ku mitumba.

    • Kadodwa JEAN

      Professeur,
      Nagomba kugusaba mucubahiro cawe iyi article uyishire mu kirundi kugira tuyisome turi benshi,
      Kadodwa JEAN Gitaramuka

  6. Kibinakanwa

    Merçi Gérard.
    Vous décrivez dans un français Excellent, la terrible situation que vit notre mère patrie.
    oui, Auguste Ndayishimiye, Cessez de pleurer et Agissez. Nous vous serons éternellement reconnaissants.

    • Bob

      @Kibinakanwa na chercheur Gerard!

      “Vous décrivez dans un français Excellent!” Tout à fait d’accord Mr Kibinakanwa mais;

      Turakwiye kwiga kuganira mu “KIRUNDI”!

      Iwacu ntaco mwobidufashamwo? Ikibanza cabifuza kumenya nogutanga mamkuru mukirundi, muzoba mukoze!
      Turakwiye kwiga kuganira mu “KIRUNDI”!

      “Iwacu” ntaco mwobidufashamwo? Ikibanza cabifuza kumenya nogutanga mamkuru mukirundi, muzoba mukoze!

      • Yan

        @Bob
        Moi je suis pour que le kirundi soit une langue d’enseignement jusqu’à la fin de l’école secondaire. Tu signerais une pétition pour cela?

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