Politique

Muyinga : Peur sur Butihinda

03/05/2019 Edouard Nkurunziza Commentaires fermés sur Muyinga : Peur sur Butihinda
Muyinga : Peur sur Butihinda
Quelques blessés, les machettes et gourdins utilisés dans les affrontements du 20 avril

Après les échauffourées du 20 avril sur la colline Rukira, commune Butihinda, province Muyinga, les opposants vivent la peur au ventre. Ils disent être intimidés, arrêtés, emprisonnés, empêchés de faire leur deuil, etc. Ce que rejettent l’administration et la police. Les reporters d’Iwacu se sont rendus sur place.

Sous un ciel gris, lundi 29 avril, Rukira, une colline de la commune Butihinda, se dresse lentement vers Kamaramagambo, en province Muyinga. Une route en terre battue bordée de géants eucalyptus divise Rukira en deux. Cet après-midi, le temps est mauvais sur cette route, et la circulation n’est pas intense. Quelques jeunes hommes, en petits groupes, de deux ou trois, se promènent. Certains d’un pas pressé. «Des Imbonerakure», confie Gaspard, (pseudo) un quadragénaire. «Ils viennent d’une réunion avec l’administrateur», ajoute Jacques (pseudo), l’air méfiant.

Dans notre voiture, les deux hommes, nos sources, détournent leurs visages et, se dissimulent. Ils évitent de se faire repérer par ces Imbonerakure, avec des inconnus dans la localité.

La méfiance politique est totale ces derniers jours. Les deux sont des vétérans du Frodebu, bien connus sous cette casquette, depuis belle lurette.

A un moment, dans un virage, Jacques descend de la voiture. Pourtant il n’est pas arrivé à destination. Les deux sont des voisins. «Nous ne pouvons pas sortir en même temps. Il ne faut surtout pas qu’ils nous voient ensemble», explique Gaspard. Il sortira un peu plus tard.

Au bout de la route, un petit centre. Autour d’une vingtaine de maisonnettes en briques adobes, couvertes de paille ou de tuiles. Des bistros, des petites boutiques, des restaurants, etc. C’est le centre Gisozi. Des jeunes gens commencent à arriver, un à un.

Nous circulons dans des bananeraies, des champs de haricots, une verdure luxuriante, jusqu’à plus ou moins 800 mètres. Là, un nouveau centre, qui ressemble à celui de Gisozi, mais plus petit. Nous sommes à Nyarugunda.
C’est ici qu’ont eu lieu, dimanche 20 avril, des échauffourées entre des Imbonerakure et certains militants de l’opposition. Jacques et Gaspard étaient-là. Ils racontent les faits…

Les affrontements

C’est vers 19h, au centre Nyarugunda. Jibril Niyonkuru, président du parti Cndd-Fdd à la colline Rukira passe un coup de fil à Saïd Nyamarushwa, vice-président de ce parti dans la commune Butihinda. Quelques instants plus tard, trois motos débarquent. Chacune avec trois personnes. Nyamarushwa est avec 8 Imbonerakure munis de gourdins.

Ces derniers s’attaquent immédiatement à ceux qu’ils retrouvent dans un des bistrots à Nyarugunda. Quatre personnes sont sévèrement tabassées. Une femme et trois hommes. Ils encaissent sans broncher. Le reste se sauve. Les attaquants reprennent leurs motos, laissant leurs victimes à demi mortes, gisant à même le sol. Ils se déplacent vers le centre Gisozi pour le même forfait.

Mais sur cette colline, les rumeurs d’une attaque imminente par des Imbonerakure circulaient depuis un moment. «Les Imbonerakure avaient inventé une rumeur faisant état des réunions illégales par des opposants qui se profilaient. Nous savions que c’est leur stratégie pour traquer certains».

Au centre Gisozi, ces jeunes ne trouvent personne. Les opposants avaient déjà été prévenus de l’attaque. Les trois motos rebroussent chemin vers Nyarugunda. Sauf que là, après la débandade, les militants du CNL et du Frodebu se sont entretemps réorganisés et coalisés.

La bagarre commence. Les forces se renversent. Ces envahisseurs sont sérieusement battus. Leurs motos endommagées. Ils appellent alors la police au secours. Celle-ci arrive très vite. Sans rien demander, elle se rallie aux jeunes affiliés au parti de l’Aigle, se bat contre les opposants. Ces derniers se défendent, tiennent debout. Les policiers tirent deux fois en l’air. En vain.

Enfin, le président des Imbonerakure dans la province, un certain Shabani, vient en renfort avec un véhicule plein de jeunes de la commune Muyinga. Deux des opposants, Ismaël Bahati et Antoine Karenzo, sont alors arrêtés. D’autres prennent le large.

Et la chasse commence…

Le centre Nyarugunda où les premiers affrontements ont eu lieu.

Dimanche 20 avril. Cette nuit, les fouilles par ces Imbonerakure se soldent par l’arrestation d’Etienne Ntegerejimana et d’Elie Nduwimana, des militants du CNL. Emmenés au centre Nyarugunda, ils sont battus à mort avant d’être relâchés.

Lundi 21 avril. C’est le tour d’Aloys Ncishubwenge, militant du Frodebu, de Bernard Mvukiye, Claver Nzitunga, Zacharie Nizigiyimana et Claude Macumi, des militants du CNL. Tous sont tabassés devant leurs domiciles, sous la direction de Saïd Nyamarushwa.

Le premier succombera aux coups sur place. Les quatre autres sont emmenés au centre de la commune Butihinda. Là, ils seront tabassés de plus belle, avant d’être ramenés chez eux, agonisants. Pendant un bon moment, Nizigiyimana perdra connaissance.

Mardi 22 avril. Adamon Nshimirimana, représentant du CNL à Butihinda, ainsi qu’Elie et Manirambona, des militants de ce parti, sont arrêtés à Rukira, alors venus consoler les victimes de la veille. Ils sont emprisonnés au commissariat de police à Muyinga.

Certaines femmes de ceux qui ont pris fuite seront aussi victimes. Entre autres la femme de Révérien Nduwimana, président du parti Sahwanya Frodebu dans la commune Butihinda. Elle est passée à tabac ce mardi-là. Les Imbonerakure n’ayant pas trouvé son mari à la maison, lors des fouilles.

Selon les témoignages, les victimes de ces fouilles ne sont pas celles qui ont participé aux affrontements. Certains individus, identifiés depuis longtemps, étaient en ligne de mire. Le chef de colline Rukira aurait d’ailleurs listé, à la suite des affrontements, 45 personnes à arrêter.

De leur côté, ceux qui sont déjà détenus à la prison centrale de Muyinga, sont désespérés. Ils n’ont qu’une supplication : «Qu’on nous donne l’autorisation pour aller nous faire soigner. Notre vie va de mal en pis suite aux coups », demande l’un d’eux, d’une voix rauque conséquente aux cris poussés lors du passage à tabac, le jour de son arrestation.

La panique

Lundi 29 avril. Plus d’une semaine après, les esprits sont loin d’être apaisés. Les intimidations, les rondes nocturnes des jeunes affiliés au Cndd-Fdd, des filatures… se sont intensifiées. Toutes les sources contactées se montrent réticentes à parler…

La famille de feu Aloys Ncishubwenge dit craindre pour sa vie. Elle ne peut pas accueillir des visiteurs sous peine de persécution. Elle est placée sous surveillance. Des témoignages font état des jeunes qui la surveillent, discrètement. Tout mouvement est suivi et contrôlé.

Ainsi, depuis le décès de Ncishubwenge, cette famille n’a pas eu droit au deuil. « Personne ne peut se hasarder lui rendre visite pour la consoler. Ce serait en quelque sorte nous exposer, nous ne pouvons pas oser». Car, Adamon Nshimirimana (de la colline Kamaramagambo), Elie Nduwimana (Rukira) et Manirambona (Mugongo) qui avaient vaincu cette peur mardi 22 avril, ont été arrêtés sur le champ.

Ceux qui étaient sur les lieux le jour des accrochages, les membres des familles dont les leurs sont emprisonnés ou ont pris fuite, sont plongés dans la même terreur.

Dans un premier temps, terrorisés, les quelques témoins qu’Iwacu a pu rencontrer ailleurs que sur leur colline avaient refusé, toute rencontre avec des journalistes. «Nous ne pouvons même pas nous déplacer, nous sommes suivis.» Il a fallu convaincre, chercher des stratégies de les rencontrer pour qu’ils puissent passer incognito.

Toutes les sources rencontrées à Butihinda affirment que la descente de la gouverneure, du commissaire provincial de police, jeudi 24 avril, n’est pas rassurante « Au lieu d’évoquer des enquêtes pour connaître les auteurs, ils se sont contentés d’intimider les opposants».

Des arrestations se poursuivent. Une source à Butihinda confie que Macaire Banyankindagiye, Idi Itangimana et Issa Bimenyimana ont été arrêtés mardi 30 avril à Cankuzo. « Ils avaient fui Butihinda après les échauffourées de dimanche 20 avril. Nous craignons le pire », ajoute un des proches.

« Butihinda est tranquille »

Pour Innocent Haringanji, la collaboration est bonne entre les partis politiques

Côté administration, la situation sécuritaire est bonne. «Personne ne peut dire que des membres des partis politiques se sont affrontés à Rukira. Ce sont des gens qui se sont bagarrés dans un bistrot», soutient Innocent Haringanji, administrateur de la commune Butihinda. Simplement, dit-il, comme c’est dans une période pré-électorale, toute dispute est politiquement interprétée. « La commune Butihinda est tranquille ». Cet administratif rejette cette accusation selon laquelle ce sont surtout les membres du CNL qui sont visés : « Ce parti n’existe pas dans notre commune. Nous avons seulement six partis à savoir Cndd-Fdd, Frodebu, Frodebu-Nyakuri, FNL, Uprona et UPD.» M. Haringanji affirme que la cohabitation est bonne entre eux : « Ils demandent des permissions pour tenir des réunions. Et elle est accordée. » Et d’ironiser : « Malgré cette liste, sur terrain, on ne voit que le Cndd-Fdd. Les Upronistes se comptent par exemple sur le bout des doigts.»

Quid des auteurs de l’assassinat de feu Ncishubwenge ? M. Haringanji assure mordicus que les auteurs ont été arrêtés et confiés à la Justice. Il en appelle à plus d’attention face aux «rumeurs» véhiculées sur les réseaux sociaux. «Ceux qui les propagent le font sciemment ou y ont leurs intérêts ». Un couvre-feu a d’ailleurs été instauré : « Depuis 24 avril, nous avons fixé l’ouverture des bistrots au moins à 13 heures et leur fermeture à 21 heures au plus tard. »

Edouard Nkurunziza & Rénovat Ndabashinze

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Réactions

Rétrécissement de l’espace politique « D’aucuns pourraient se demander s’il y aurait un plan de harcèlement des opposants politiques », dénonce Térence Manirambona, porte-parole du CNL. Il déplore que l’espace politique se « rétrécisse » et s’ «enlise » pour les opposants à la veille des élections de 2020. Il déplore d’ailleurs la mort d’une personne sur la colline Rukira, commune Butihinda, province Muyinga suite à cette intolérance politique. « Nous compatissons avec tous les militants qui croupissent en prison et nous déplorons les cas des membres blessés suite à cette intolérance». Ce député rappelle à l’administrateur de Butihinda que le parti CNL est agréé et reconnu par son hiérarchie à savoir le ministère de l’Intérieur. « Il n’y a aucun motif qui autorise le recours à la torture, à la justice populaire ou tuer une personne. » Cela signifierait selon lui, la démission de la Justice. M. Manirambona appelle la Justice à s’occuper de tous les responsables de ces bavures. La terreur Pour Léonce Ngendakumana, vice-président du parti Frodebu, ce qui s’est passé à Butihinda n’est pas un cas isolé. « On se dirige vers un Etat où règne la loi de la jungle ». Selon cet opposant, il s’agit d’une preuve que le parti au pouvoir a peur des élections de 2020. Ce qui est aberrant, poursuit-il, les autorités communales, provinciales,… minimisent les atrocités subies par les opposants à Butihinda. « On parle d’une bagarre dans un bistrot comme si tous ceux qui s’y rendent méritent la mort. » Ainsi, M. Ngendakumana leur rappelle que la peine de mort n’existe plus. Bref, il trouve que cet état de terreur vise à contraindre tout le monde à adhérer au parti au pouvoir ou à y rester tant bien que mal. « Aujourd’hui, certains de nos membres vivent en cachette. » Le vice-président du Frodebu est révolté de voir des autorités empêcher une famille de faire le deuil. « C’est une pratique qu’on a connue en 1972 qu’on ne pensait pas revivre plus de 50 ans après. » «La cohabitation entre la population est très bonne» Jérôme Ntibibogora, commissaire de police en province Muyinga, soutient que la cohabitation entre la population de Rukira est actuellement ‘‘très bonne’’. «Aucune méfiance. Les accrochages de dimanche n’ont pas duré. Nous y avons tenu une réunion, le gouverneur et moi. Nous leur avons prodigué des conseils». D’après lui, cette population a elle-même témoigné, lors d’une descente des parlementaires élus en province Muyinga sur cette colline, que la bagarre de dimanche 20 avril n’avait rien à voir avec les partis politiques. «Nous nous sommes battus suite à l’ivresse et à l’arrogance, pas suivant nos opinions politiques». A la question de savoir pourquoi ceux qui ont été arrêtés sont d’un seul côté, le commissaire Ntibibogora réplique : «Si quelqu’un s’arroge le droit de bloquer un passant et d’endommager sa moto, qui voudriez-vous que l’on arrête ? » Et de tranquilliser ceux qui ne se sentent pas en sécurité. Il leur demande de se confier à la police. «Nous allons arrêter ceux qui menacent les autres. Personne n’en a le droit. Les partis doivent exercer en toute liberté.» Sur la non-arrestation du président des Imbonerakure à Muyinga et du vice-président du Cndd-Fdd à Butihinda, cités comme les instigateurs des affrontements de Rukira, M. Ntibibogora s’abstient de tout commentaire. Il se contente de dire : « Nous avons confié cela au procureur pour qu’il y fasse des enquêtes. Il nous en donnera un éclairage.» « C’est un mensonge » «Ces affrontements, je les ai appris de chez moi comme tu les apprends sur téléphone», se justifie Saïd Nyamarushwa, vice-président du Cndd-Fdd en commune Butihinda. Il est cité comme chef de l’équipe des Imbonerakure qui ont attaqué Rukira. « C’est un mensonge. Je n’étais pas là.» Ce membre du parti de l’Aigle dit qu’il ne sait même pas exactement ce qui s’est passé. « J’étais chez moi, malade.» Pour lui, ceux qui le citent dans cette histoire sont ses ennemis. « Certainement qu’ils ont d’autres intérêts. »

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