Mercredi 28 janvier 2026

Société

Le système éducatif burundais, victime d’une gouvernance défaillante

28/01/2026 0
Le système éducatif burundais, victime d’une gouvernance défaillante
Professeur Evariste Ngayimpenda : « Même les garants du système éducatif ne croient plus à l’école publique »

Face à une école publique en perte de crédibilité et à un système éducatif fragilisé par la mauvaise gouvernance, la corruption et le manque de ressources, les professionnels de l’éducation appellent à des réformes profondes pour inverser la tendance.

Lors de la présentation officielle de l’ouvrage « Une nation en marche. 60 ans de pièges déjoués, Ndayishimiye et le nouveau chapitre du Burundi », le mercredi 14 janvier 2026 à Bujumbura, les échanges ont mis en évidence plusieurs défis majeurs entravant le développement du Burundi, notamment dans le secteur de l’éducation.

À cette occasion, Sylvestre Ntibantunganya, ancien président de la République, a insisté sur l’urgence de profondes réformes dans ce domaine qu’il considère comme un levier essentiel du développement durable. « Nous avons besoin d’une profonde réforme de notre système éducatif afin de parvenir à un développement durable. »

Dans le même registre, Gabriel Rufyiri, président de l’Olucome, n’a pas mâché ses mots. « Au Burundi, on a oublié le volet éducation- formation. Aussi longtemps que la science ne sera pas mise en avant, nous ne pourrons pas avancer ».

De son côté, le président de la République, Evariste Ndayishimiye, a accusé ses ministres successifs de l’Education de ne pas avoir mis en œuvre ses instructions depuis son arrivée au pouvoir. « Depuis ma prise de fonction, j’ai instruit le ministre de l’Éducation d’engager une réforme. Nous savons où nous allons et le profil des élèves attendus dès la 1ʳᵉ ou la 2ᵉ année, afin de mieux planifier l’enseignement. Malheureusement, les résistances persistent car, certaines personnes ne souhaitent pas cette réforme ».

Des défis connus, des solutions attendues

Lors des États généraux du secteur de l’Education, organisés du 14 au 16 juin 2022 sous le thème « Bâtir un système éducatif performant pour un meilleur avenir du Burundi », il a été constaté que ce secteur est confronté à de nombreux défis qui l’empêchent d’être compétitif.

Il s’agit notamment d’un financement insuffisant, de la faible qualité des enseignements, de classes pléthoriques à tous les niveaux, de l’inadéquation entre la formation et l’emploi, d’un encadrement déficient des élèves, d’un manque de matériel didactique, des infrastructures universitaires vétustes et mal équipées ainsi que d’une insuffisance des supports pédagogiques.

A cet égard, plusieurs recommandations ont été formulées par les professionnels de l’éducation. Il faut notamment citer la promotion des formations dans des filières stratégiques (tourisme, agriculture, exploitation minière), la dispensation des cours par des enseignants qualifiés, l’équipement des bâtiments scolaires conformément aux normes standards, la création d’un fonds commun pour l’éducation, l’élaboration d’un plan de construction et de réhabilitation des infrastructures scolaires ainsi que la promotion de la recherche et de l’innovation. Mais, 4 ans après, le chemin à parcourir est encore long.


Réactions

Libérat Ntibashirakandi : « Le système éducatif burundais est un désastre »

Pour Libérat Ntibashirakandi, enseignant-chercheur et professionnel de l’éducation, le diagnostic est sans ambiguïté. « Le système éducatif burundais est aujourd’hui un désastre national ». Selon lui, cette situation est le résultat de plusieurs décennies de mauvaise gouvernance, de manque de vision politique et de réformes annoncées mais jamais réellement mises en œuvre.

D’après cet enseignant universitaire, la multiplication des foras baptisés États généraux, souvent organisés en grande pompe et en présence de hautes autorités, constitue moins une solution qu’un aveu d’échec. Il estime que ces rencontres traduisent une absence de vision nationale cohérente, traduite en projets structurants assortis d’objectifs smart (spécifiques, mesurables, atteignables, réalistes et temporellement définis).

Il rappelle que ce secteur n’a pas été épargné au cours des vingt-cinq dernières années, malgré plusieurs états généraux et de nombreux rapports d’évaluation commandités.

M. Ntibashirakandi regrette que les mêmes constats et les mêmes recommandations reviennent inlassablement sans qu’une mise en œuvre effective ne suive. Ces rencontres se succèdent. « On se réunit, on débat, on identifie des défis connus depuis belle lurette, puis on formule des recommandations quasi identiques d’un forum à l’autre. C’est un éternel recommencement ».

Pour cet expert, paradoxalement, « la qualité de l’enseignement se dégrade » alors que les financements augmentent de la part des bailleurs. Il explique que le problème n’est donc ni financier ni budgétaire.

D’après lui, c’est un choix politique, volontaire ou non, et surtout un déficit criant de vision. Il met particulièrement en cause la politisation du système éducatif, de la base au sommet, qu’il considère comme un facteur lourd de conséquences pour l’avenir du pays.

M. Ntibashirakandi estime qu’il ne peut y avoir d’éducation de qualité sans enseignants qualifiés, motivés et en nombre suffisant ni sans conditions d’apprentissage décentes pour les élèves et les étudiants. Il souligne également l’importance d’un véritable projet d’école fondé sur des valeurs telles que Ubuntu et Ubushingantahe, porteuses de tolérance, de discipline, de paix sociale et de démocratie.

Cet expert alerte par ailleurs sur l’exode massif des intellectuels et de la jeunesse burundais. Aujourd’hui, observe-t-il, c’est le sauve-qui-peut. Il précise que cette fuite ne concerne pas uniquement les enseignants. Elle s’inscrit dans un contexte plus large de mauvaise gouvernance socio-politique et économique qui a entraîné une forte dégradation des conditions de vie de la population en général et des enseignants en particulier.

Pour sortir de cette impasse, l’enseignant-chercheur plaide pour une solution politique susceptible de restaurer la confiance entre l’État et les citoyens ainsi qu’entre l’État et les partenaires techniques et financiers. Il appelle également à la création de conditions favorables à la relance économique et à l’augmentation de la productivité, conditions qu’il juge indispensables à toute réforme crédible et durable du système éducatif burundais.

Evariste Ngayimpenda : « L’éducation ne peut pas être isolée du contexte général du pays »

Pour ce professeur d’universités, on ne peut pas convoquer des États généraux sans leur donner suite. Or, observe-t-il, si ces recommandations avaient été appliquées, leurs effets seraient visibles dans l’action en cours.
Il explique que cela aurait nécessairement entraîné soit une réorientation profonde du secteur éducatif, soit un renforcement clair de l’existant. Il a plutôt l’impression que l’on se conforte dans la continuité, sans changement structurel notable. À ses yeux, ces États généraux ont davantage servi de forum d’impulsion que de cadre réel de réforme.

M. Ngayimpenda estime que le système éducatif burundais n’est pas ce qu’il devrait être. Pour lui, l’éducation ne peut pas être isolée du contexte général du pays. Il précise que l’éducation ne peut pas être le seul secteur à bien fonctionner lorsque l’ensemble des autres secteurs, dont la santé, souffrent d’un problème général de gouvernance.

Pour illustrer cette situation, il évoque l’évolution du regard porté sur l’école publique. Il rappelle qu’autrefois, celle-ci n’était pas dévalorisée et constituait une référence. Aujourd’hui, constate-t-il, peu d’enfants des généraux, des directeurs généraux, des hommes d’affaires, des professeurs d’université, des médecins ou des avocats fréquentent l’école primaire publique.

Selon lui, ces enfants sont orientés vers d’autres établissements d’ailleurs en Europe, en Amérique ou dans la sous-région. Selon cet universitaire, « même les garants du système éducatif n’y croient plus ».

Il fait observer que s’ils croyaient réellement au système qu’ils ont mis en place, ils seraient les premiers à y inscrire leurs propres enfants. « C’est une hypocrisie de l’école publique »

Il rappelle également que les universités privées sont relativement récentes et qu’au départ il n’était pas évident d’envoyer les enfants. Pourtant, observe-t-il, de plus en plus de familles se détournent de l’université publique, pourtant la moins coûteuse.

M. Ngayimpenda estime que si cette dernière se portait bien, les parents y inscriraient naturellement leurs enfants. Le fait que certains cherchent des universités privées ou étrangères traduit, selon lui, une perte de confiance dans l’université publique.

Le professeur Ngayimpenda reconnaît que les ressources financières sont insuffisantes. Mais, il insiste sur le fait que ce manque n’en est pas la cause principale. Il s’agit plutôt d’une conséquence d’autres facteurs. Il estime qu’il convient d’analyser la situation autrement.

Selon lui, la situation actuelle de l’école renvoie directement à la gouvernance générale du pays et l’amène à s’interroger sur son utilité. Il rappelle que, par le passé, une telle question ne se posait pas, l’école étant perçue comme nécessairement utile.

Aujourd’hui, observe-t-il, l’école est de moins en moins utile, notamment parce qu’elle n’est plus compétitive en termes d’ouverture à des opportunités. Il souligne qu’autrefois, l’obtention d’un diplôme constituait une garantie d’accès à l’emploi. Ce qui n’est plus le cas. L’emploi est devenu aléatoire et, même lorsqu’on y accède, ce n’est pas toujours en raison des performances scolaires. C’est souvent plutôt grâce à des appuis ou des relations influentes.

M. Ngayimpenda rappelle que l’école reste l’investissement le plus long et l’un des plus coûteux puisqu’il faut scolariser un enfant sur 17 à 20 ans, sans aucune certitude de résultat au terme de cet effort. Selon lui, l’enfant peut ne pas valoriser les sacrifices consentis ou, même en fournissant les efforts nécessaires, ne pas accéder à un emploi. Pour ces raisons, l’école perd progressivement sa compétitivité.

Pour lui, le système politique à l’image de la société, accorde « de moins en moins d’importance à l’école », car ceux qui réussissent aujourd’hui sont surtout ceux qui savent se débrouiller et choisir des fréquentations utiles, notamment au sein des cercles du pouvoir, plutôt que ceux qui misent uniquement sur l’école.

Cet enseignant universitaire trouve que la faiblesse de l’économie burundaise, aggravée par la corruption, une justice défaillante, un système de planification malade et un réseau de partenariats limité, empêche toute amélioration significative du secteur éducatif.

Le professeur Ngayimpenda rappelle qu’en tant qu’ancien recteur de l’Université du Lac Tanganyika pendant 16 ans, il n’a jamais pu mettre en œuvre certaines réformes qu’il jugeait réalisables sur le plan technique et intellectuel, principalement à cause du manque de ressources financières. Il cite un exemple marquant. « Un de mes collègues avait souligné qu’on formait un médecin burundais avec seulement 250 dollars par an, au point qu’un autre universitaire de la sous-région avait réagi en affirmant que ce n’est pas de la médecine que vous enseignez, c’est de la sorcellerie ».

Pour lui, l’éducation nécessite un investissement stratégique, non seulement dans les infrastructures et le matériel pédagogique mais aussi dans les ressources humaines et la gouvernance.

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